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Introduction

« Récente ou plus ancienne, l’Histoire dans le documentaire bénéficie d’un traitement spécifique ; le ”document” permettant de faire œuvre de mémoire, constituant une des matières premières les plus répandues du genre. » C’est en ces termes que Nicolas Bole, dans un article(1) extrait de son blog, explicite le rapport particulier qui se joue entre l’Histoire et le documentaire. Il poursuit sa remarque en avançant que c’est « naturellement » que le web-documentaire s’est « saisi de cette thématique » soit, en l’occurrence, l’Histoire. Avant d’approfondir, il semble nécessaire de préciser que nous opterons au cours de ce développement pour l’orthographe ”web-documentaire”. Il s’agit d’un néologisme qui associe un ”médium” – le web – et un genre cinématographique – le documentaire –. Une telle précision, en apparence futile, est nécessaire tant l’orthographe du terme diffère selon les sources. Ces divergences orthographiques sont signifiantes à plus d’un titre. Elles révèlent notamment la profonde confusion, autour de ce genre médiatique, qui règne tant chez les internautes que parmi les professionnels de l’audiovisuel incapables de s’accorder sur une définition.

L’absence de consensus se traduit ainsi par une certaine liberté quant à la nomenclature adoptée. Au-delà de ces considération linguistique, le manque de définition précise et consensuelle dont souffre le genre web-documentaire impacte également notre travail de recherche. En effet, le choix du corpus repose en partie sur cette définition. Néanmoins, ce brouillard sémantique est aussi une richesse et un enjeu essentiel dans l’optique de l’analyse que nous mènerons. D’autant plus qu’une telle confusion est relativement normale voire prévisible. Le web-documentaire est un dispositif médiatique qui, semble-t-il, a émergé à l’aube des années 2000. Nombreux sont les professionnels incapables de mettre le doigt sur le moment où le web-documentaire a vu le jour. D’autres, tels que
François Le Gall(2), considèrent que le genre est né par étapes successives : « Il y a pour moi 3 moments-clés dans la naissance du genre “web-documentaire” :

1. les premiers pas de Brian Storm aux USA avec des productions documentaires commandées et produites pour le web (mais non interactives). C’était en 2002/2003 de mémoire, c’est la naissance de MediaStorm.

2. les 1ères expérimentations d’Upian avec La Cité des Mortes puis Thanatorama : des œuvres multimédias à part entières, avec une vraie narration documentaire.

3. Voyage au bout du charbon qui a propulsé le genre en Une du Monde et donc touché pour la première fois une audience grand public, tout en introduisant la dimension ludique (histoire dont vous êtes le héros) »

De quelques avis qu’ils soient, l’ensemble des professionnels s’accordent à dire qu’il s’agit d’un genre innovant. « Innovation : Toujours dangereuse »(3). Dès le XIX ème siècle l’on se méfiait, selon le dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert, de ce que l’on qualifiait d’innovant. Néanmoins, avant de se hâter de parler de péril, nous nous devons d’interroger le web-documentaire à la lumière du terme ”innovation”. En quoi ce genre médiatique est réellement innovant ? Cette question sera au cœur de notre réflexion puisque nous focaliserons notre travail de recherche sur l’impact de ce genre médiatique sur les formes narratives du documentaire, sur les pratiques sociales des individus devant un documentaire et notamment sur le rapport au savoir et la transmission de se savoir. Si le web-documentaire se révèle être une innovation réelle et efficiente dans le champ médiatique, alors il est nécessaire d’analyser et de saisir les enjeux sociaux et médiatiques que cette innovation entraîne. Le philosophe et historien de l’art Pierre Francastel a développé tout au long de ses ouvrages une théorie qui place l’œuvre d’art dans la société pensée comme un paradigme. Selon lui, toute œuvre artistique pouvait, de manière légitime, se prévaloir d’une « fonction sociale ». Nous pensons que cette pensée peut s’ouvrir aux médias.

Or dans l’optique d’une recherche sur les rapports entre le web-documentaire et la transmission du savoir, la notion de « fonction sociale » est primordiale. Dès 1995, Jean-Noe l Dibie met en exergue les mutations des pratiques sociales que vont générer les nouveaux médias. Qu’il s’agisse du monde du travail ou du rapport aux connaissances, l’ère du multimédia va bouleverser les comportements et les habitudes des consommateurs de médias. L’extrait de l’article publié dans la revue Communication et langages, Jean-Noe l Dibie explicite son hypothèse quant à l’impact des nouveaux médias sur le rapport à la connaissance des individus.

« Si traditionnellement les télécommunications étaient un moyen de communication bilatéral interactif et la télévision un moyen de communication passif et collectif, tout laisse croire qu’il va rapidement en être différemment. L’ère du ”multimédia”, que je préfère appeler pluri-média, par opposition aux monomédias que sont le livre, la presse, la télévision, les support préenregistrés (cassettes, CD-ROM, CDI), devrait profondément modifier les habitudes d’acquisition des connaissances. De passif, le ”téléspectateur” va devenir actif ; déjà, il doit choisir entre plusieurs programmes et demain, ce sera entre plusieurs dizaines, si ce n’est centaines, d’offres d’images animées. »(4)

Sans souscrire à l’ensemble du propos cité ci-dessus, il n’en reste pas moins que l’auteur a le mérite d’aborder la question des conséquences sociales des mutations médiatiques actuelles dès le milieu des années 1990. L’actuel travail de recherche vise précisément à mesurer et analyser l’ampleur des modifications – si modifications il y a – qu’un exemple de dispositif multimédia a engendré sur l’acquisition d’un savoir.

Avant de poursuivre cette introduction, nous pensons le moment opportun d’émettre une réserve quant à la profonde ambition de ce travail de recherche. Les propos de François Le Gall nous serviront de point d’appui à cette réserve. Lorsqu’il évoque la troisième étape primordiale du développement et de l’émergence du web-documentaire, il cite le programme ”Voyage au bout du charbon” qui a été « propulsé en Une du Monde et donc a touché pour la première fois une audience grand public »(5). Nous pouvons nous demander, à juste titre, si parler d’audience grand public est justifié dans ce cas. Certes ce web-documentaire sur l’exploitation minière en Chine a eu un impact médiatique relativement important au regard des autres productions médiatiques du même genre. Néanmoins le web-documentaire de Samuel Bollendorff et d’Abel Ségrétin reste une exception d’audience. Dans un entretien, le producteur du web-documentaire, Arnaud Dressen, livre quelques chiffres concernant la diffusion :

« Voyage au bout du charbon [a atteint]plus de 200.000 visites grâce à un phénomène de longue traine. Mais le plus marquant, c’est la durée de visionnage qui s’est située au-dessus des 10 minutes, ce qui constitue un excellent résultat pour nous, surtout si l’on considère que les internautes sont encore peu habitués à consulter ce type de programme sur internet.(6) »

Ces résultats marquent une véritable réussite de ce web-documentaire. Néanmoins, peu de production médiatique pluri-média peuvent se targuer d’un tel succès. Par ailleurs, ce dernier reste à nuancer au regard des audiences télévisées (d’autant plus que les programmes télévisés ont une durée de vie plus courte que les web-documentaires, bien que cela évolue avec les dispositifs de replay). Loin de nous l’idée de dénigrer le succès de web-documentaire, nous souhaitons simplement souligner le fait qu’un tel genre médiatique est encore discret – pour ne pas employer le terme anonyme. Les enquêtes d’observation réalisées davantage auprès d’une population issue de la génération dite « y » démontrent que beaucoup d’individus ignorent encore l’existence ou la réalité du web-documentaire et notamment du web-documentaire historique. Il est donc nécessaire d’éviter de tomber dans le piège de la pensée de l’évidence, du fait d’une forte implication dans le travail de recherche. Cette honnêteté intellectuelle est d’autant plus cruciale que nous souhaitons développer une réflexion qui se focalise en partie sur les pratiques sociales impliquées par l’expérience plurimédia.

L’axe innovation – fonction sociale est donc bien celui autour duquel s’articule la problématique de ce travail de recherche. Cette base de réflexion et ce choix de sujet s’explique en grande partie par une profonde croyance en la mission d’éducation et de démocratisation de l’accès à la connaissance qu’incarnent les médias. Cette croyance s’inscrit par ailleurs dans l’idéal porté par John Reith, directeur général de la BBC entre 1927 et 1936, qui consiste à voir dans les médias une triple fonction : éduquer, informer, distraire. Qu’en est il aujourd’hui ? Quel rôle le web-documentaire peut il être amené à jouer dans cette optique de transmission des connaissances ?

Une telle interrogation nous guide vers d’autres sentiers et en particulier celui du paradoxe sur lequel se fondent le dispositif du web-documentaire et l’imaginaire qu’il suscite. Le paradoxe en question réside en la tension entre les promesses ou les discours autour de ce genre médiatique et la réalité du dispositif du web-documentaire. Nous avons aborder précédemment la question de l’innovation à laquelle le web-documentaire est intimement lié. Néanmoins, en quoi ce dispositif médiatique est innovant ? L’innovation de ce dispositif ne réside ni dans le média lui même, puisqu’il s’agit avant toute chose d’un site internet, ni dans la nature du contenu. En effet, il y a une mobilisation de contenus de nature diverse certes, mais en aucun cas innovants. Certains professionnels parlent même d’hybridité. Concevoir le web-documentaire comme un objet hybride est une idée rejetée par Jürgen E. Müller dans un article publié dans la revue Métamorphoses. Selon cet auteur, le terme ”hybride”, trop souvent utilisé, court le risque d’être dilué d’autant plus que Jürgen E. Müller dénonce un concept un peu « statique »(7). Il préfère utiliser le terme d’intermédialité qu’il présente comme un concept-clef des études culturelles et littéraires. Bien que lui même reconnaisse que « les médias audiovisuels et digitaux avec leurs interactions complexes sont négligés »(8) dans l’utilisation de ce concept, il estime que ce dernier est doté d’un véritable potentiel pour aborder la « matérialité des médias, et, en même temps, les interactions entre ces matérialités »(9). Afin de poser les bases d’une réflexion sur les liens entre intermédialité et webdocumentaire – que nous aborderons de manière plus précise dans le développement –, nous citerons la définition proposée par ce même auteur en 2000 dans l’un de ses ouvrages : Selon cette définition, l’intermédialité se fonde sur le « fait qu’un média recèle en soi des structures et des possibilités d’un ou plusieurs autres médias et qu’il intègre à son propre contexte des questions, des concepts et des principes qui se sont développés au cours de l’histoire sociale et technologique des médias et de l’art figuratif occidental. »

Le web-documentaire s’inscrit dans cette lignée. Il pousse d’ailleurs cette logique au-delà de ses limites en proposant parfois une richesse de contenus et logiques médiatiques au sein de son dispositif. Bien qu’il utilise des formes médiatiques préexistantes, ce qui nous a amené à penser l’intermédialité, le dispositif web-documentaire est appréhendé comme une source intarissable de création, d’imagination et d’innovation. Cette promesse d’innovation réside dans la définition d’un nouveau contrat de lecture avec l’internaute vis-à-vis du genre documentaire et dans la volonté de construire un nouveau rapport à la connaissance. En cela repose notre première hypothèse qui consiste à penser que les professionnels de l’audiovisuel proposent, par le biais du webdocumentaire, une expérience médiatique inédite fondée sur une remise en cause des formes de narration traditionnelles mais que cette promesse est confronté à deux contraintes majeures. D’une part, nous pensons que c’est précisément sur l’absence de clarté et d’un consensus autour de la définition et de la forme même du web-documentaire que repose la force créative de ce dispositif et donc de la promesse d’une expérience sensorielle et intellectuelle nouvelle. Au cours des analyses de discours de professionnels notamment, nous avons pris conscience du réel danger qui pèse sur ce dispositif médiatique. Certes le danger est relatif puisqu’il s’agit d’une période d’expérimentations.

Néanmoins, certains journalistes et producteurs estiment que la logique du développement du webdocumentaire ne doit ni ne peut se construire sur une démarche d’innovation perpétuelle et obligée.

D’autre part, les facettes majeures de cette promesse d’innovation s’inscrivent dans un contexte média-socio-économique qui est à la fois propice à la création de web-documentaire mais aussi source d’obstacles et difficultés parfois délétères.

De toute évidence, le caractère innovant du web-documentaire ne peut être discuté qu’à l’aune des pratiques médiatiques réelles qu’il implique. Notre deuxième hypothèse se construit autour de l’idée que le web-documentaire modifie la posture même de l’individu consommateur de média ainsi que ses pratiques. Il est évident qu’au regard de la grande hétérogénéité qui domine l’ensemble des créations de web-documentaire, les pratiques et postures induites par ces derniers sont également marquées du sceau de la diversité. Néanmoins, nous supposons que les promesses éditoriales du web-documentaire qui s’incarnent dans le dispositif technique ont un impact – dont les conséquences varient selon l’individu – sur les pratiques médiatiques traditionnelles alors même qu’il s’agit de formes médiatiques anciennes (le texte, la vidéo, la bande audio, l’animation etc) qui sont mobilisées au cœur de ces dispositifs. Le web-documentaire redessine t-il les contours des différentes figures de la réception ? Telle est l’interrogation qui anime notre deuxième hypothèse.

C’est dans le prolongement de l’hypothèse précédente que nait la dernière. La troisième hypothèse s’inscrit dans l’idéal mentionné plus en amont de l’introduction. Dès les premières lignes de cette introduction, nous avons cité un article extrait du blog de Nicolas Bole à propos des relations entre l’Histoire et le documentaire. Le travail de recherche que nous menons s’intéresse précisément à la relation entre Histoire, web-documentaire et la mémoire sociale. C’est à travers une discipline des sciences humaines et sociales qui s’est forgée au XIX ème siècle et qui possède ses caractéristiques propres, que nous avons décidé d’aborder les enjeux qui lient les médias et le savoir. Au-delà de cette relation intime, ce qui suscite notre intérêt réside dans le lien qui se tisse entre un média et la mémoire. Cela permet de traiter la fonction sociale d’un média et notamment celle du webdocumentaire dans une logique temporelle précise, celle du temps long. Une nouvelle fois, dans un souci d’honnêteté intellectuelle, il nous semble nécessaire de préciser que vérifier une telle hypothèse présente quelques difficultés. Tout d’abord, il nous est impossible de mener une enquête d’observation sur un temps suffisamment long pour obtenir des résultats significatifs. Par ailleurs, le média en question est récent et sa relative faible audience ne permettrait pas non plus de dresser des constats scientifiques valables. Enfin, une telle hypothèse a trait à des phénomènes et concepts dont l’utilisation reste délicate ni sans risque de fourvoiement. Néanmoins, nous ne pouvons ignorer une telle dimension du web-documentaire puisqu’il s’agit du cœur même de notre réflexion initiale.

Impactant les pratiques médiatiques – selon la deuxième hypothèse –, le web-documentaire permet de repenser le genre même du documentaire historique et par conséquent l’accès au savoir et la construction d’une mémoire collective. Nous tenterons dès lors de vérifier une telle hypothèse en menant une réflexion étayée majoritairement par des concepts et des analyses. La dernière hypothèse nous mènera vers des sentiers divers de la question de la transmission du savoir historique.

La discussion qui va s’ouvrir pour penser, étayer et vérifier nos hypothèses se fondera en partie sur un corpus large et divers. L’objet d’étude majeur est bien entendu le web-documentaire. C’est d’ailleurs à partir de l’intérêt porté à ce format médiatique inédit que notre réflexion s’est forgée.

L’analyse sémiotique de ces objets médiatiques constituera donc un pilier essentiel de notre corpus. Quant est-il de sa légitimité ? En sciences sociales, et tout particulièrement en sciences de l’information de la communication (SIC), il existe une certaine difficulté à construire scientifiquement un objet d’étude du fait de la revendication d’interdisciplinité. J-B Perret aborde cette question dans un article intitulé Y a-t-il des objets plus communicationnels que d’autres ? Cet article est l’occasion pour l’auteur de s’intéresser à la fondation et le développement des sciences de la communication. Dans cette optique, il pense notamment la relation entre la théorie et les objets d’études concrets. « Une discipline est une manière spécifique d’interroger un certain domaine d’objets concrets. »(10). Il affirme même que « c’est le point de vue qui crée l’objet ». Ainsi une réalité devient objet d’étude à partir du moment où l’on adopte un regard critique et un angle d’analyse particulier. C’est de la sorte qu’il faut envisager notre démarche d’étude. Le web-documentaire est un objet médiatique concret et complexe. Nous avons choisi d’aborder cet objet d’un point de vue bien spécifique puisqu’il s’agit de saisir les enjeux de la relation entre le web-documentaire et la transmission du savoir. Le point de vue adopté est donc purement social. Les enjeux économiques, par exemple, ne seront pas traités car ils ne sont d’aucune utilité dans le cadre de notre analyse.

Adopter un point de vue particulier sur un objet permet également de soulever les questions essentielles et ainsi de tracer un sillage dans lequel peut s’inscrit et se développe notre réflexion.

C’est cette même réflexion qui permet d’affiner le corpus de web-documentaires. Par souci de simplification et de clarté, nous avons créé la dénomination « web-documentaire historique ». Or cette catégorie n’existe pas ou du moins les web-documentaires ne sont pas répertoriés par genre sur les sites qui les hébergent. Qu’il s’agisse du site d’Arte, du Monde ou de France 5, nous ne pouvons que dresser le même constat. Cela s’explique en partie par une relative faible quantité de contenus de ce type. Face à cette absence de catégorie, il est donc compliqué de distinguer le webdocumentaire qualifié d’historique du web-documentaire dit de société. Néanmoins, la différenciation se fait relativement facilement lorsque l’on se trouve sur la page qui référence les divers web-documentaires. En effet, les différents éléments graphiques (images de présentation des webdocs) et sémantiques (les légendes et les titres qui accompagnent ces images) ainsi que notre culture médiatique permettent de distinguer les types de web-documentaires. Cette distinction se fonde sur des critères acquis et hérités du documentaire télévisé. Face à la diversité des webdocumentaires et la difficulté de définir la nature et les formes de ce genre médiatique, nous devons toutefois précisé que notre corpus de web-documentaire se constitue de webdocs qui ont pour sujet principal un événement, un personnage ou une période historique. La présence d’images d’archive ni l’intervention d’historiens ne sont pas des critère essentiels pour intégrer le web-documentaire au sein du corpus. L’intérêt majeur de ce corpus réside dans la diversité des manières d’aborder l’histoire et le récit historique. Néanmoins, le choix de ne pas utiliser d’images d’archive est peu fréquent dans les web-documentaires historiques. Les images d’archive sont associées à l’existence même du documentaire historique. Isabelle Veyrat-Masson, spécialiste des rapports entre l’Histoire et les médias, souligne que l’image d’archive est indissociable du documentaire historique. Selon elle, les premiers documentaires historiques sont nés de montages d’archives(11). L’essence même du film documentaire réside dans le montage. Nous pouvons citer à ce titre citer la série de films réalisés par Dziga Vertov accompagné de la monteuse Yelizoveta Svilova sous le règne de Nicolas II. Il s’agit de brides d’actualités venues des quatre coins de l’empire russe. Jay Leyda parle d’un « tableau de milles facettes de la vie soviétique, captée par le regard pénétrant du Ciné-Oeil »(12)

Nous pouvons retrouver cette caractéristique au cœur des web-documentaires historiques qui sont en réalité une manière particulière d’agencer des contenus de différentes natures venus d’horizons divers. Jay Leyda affirme également que les documentaires historiques datent des années 1920 et notamment sous l’impulsion de La Chute des Romanov (1927) de Esther Choud qui fut la première à réaliser un film historique à partir de films tournés par d’autres.

La présence d’un point de vue d’auteur est donc une autre caractéristique essentielle pour définir le documentaire historique et par la même occasion, le web-documentaire historique. Ce point de vue peut être discret ou affirmé mais doit animer tout web-documentaire historique qui constitue le corpus. Enfin, tout web-documentaire doit être une page internet indépendante et possédant une logique propre de navigation. Il faut prendre garde de ne pas confondre à ce propos, ce que l’on appelle, entre autres dénominations, ”dossier” qui s’apparentent davantage à des articles complétés par un contenu vidéo, audio ou graphique. C’est le cas par exemple du dossier préparer par la radio France Inter(13) qui apparaît dans de nombreux articles – notamment sur les blogs dédiés aux nouveaux médias – comme un web-documentaire. Dans cette optique, Didier Mauro distingue le documentaire du reportage : « le documentaire relève du champ artistique (et cinématographique) alors que news, reportages et magazines procèdent du champ journalistique. […] Les films documentaires sont considérés comme des œuvres destinées à perdurer ou à témoigner d’une époque, tandis que les programmes audiovisuels journalistiques sont essentiellement constitués d’une information jetable sans objectif de pérennité. »(14) Il définit ainsi le documentaire selon un double axe : celui de la production journalistique et celui de la pérennité du contenu. Or le webdocumentaire est pour le moment accaparé, en grande partie, par les journalistes qui y voient un espace de liberté. Par ailleurs, les sites web-documentaires sont confrontés aux problématiques de pérennité technique notamment celle des liens passeur. Nous constatons ainsi que la frontière entre web-reportage et web-documentaire est poreuse voire inexistante. D’autant plus que les site hébergeur ne distinguent pas les web-documentaires de société des web-documentaires historiques qui se rapprocheraient davantage de l’idéal du documentaire prôné par Mauro.

Aux web-documentaires s’ajoutent d’autres contenus qui composent le corpus. Nous accorderons une attention toute particulière aux enquêtes d’observation réalisées tout au long de la période de recherche. Dix personnes ont été mises en situation face au même web-documentaire intitulé La Nuit Oubliée(15) créé par Olivier Lambert et Thomas Salva. Chaque entretien s’est réalise selon un processus similaire composé de trois étapes. Tout d’abord, un premier questionnaire permettait d’établir le profil de l’individu ainsi que certaines représentations et intuitions concernant le webdocumentaire.

Cet entretien est suivi d’une mise en situation libre. Tout individu pouvait interrompre la navigation dès qu’il le souhaitait. Les aptitudes médiatiques, les attitudes (remarques, hésitations, etc) , les postures corporelles ainsi que la navigation sont analysées au cours de cette étape. Puis, l’enquête s’achève avec un nouvel entretien dont l’objectif est de recueillir les impressions immédiates de l’individu ainsi que de l’interroger sur ces choix et son comportement
face au dispositif médiatique. Les résultats de ces enquêtes d’observation permettent d’étayer ou d’infirmer nos hypothèses. Par ailleurs, les discussions et les observations nous engagent parfois vers d’autres pistes de réflexion et de recherche. En effet, cette approche sémio-pragmatique permet d’analyser dans le contexte réel de communication et ainsi de saisir des enjeux ou questionnements qui complètent le travail de recherche.

Parallèlement à ces enquêtes, des entretiens auprès de professionnels on été réalisés. Deux professionnels du web-documentaire nous ont donc livré leur analyse, leurs intuitions et leur expérience au cours d’entretiens guidés. Ces données enrichissent notre analyse et ouvrent la voie à d’autres interrogations. Les entretiens s’inscrivent dans un corpus plus large de discours de professionnels. En effet, nous avons cherché et sélectionné divers articles et interviews (format papier et format vidéo) ou encore compte-rendus de conférence et débat qui sont autant de discours à analyser. Ces analyses de discours participent d’une volonté de saisir les enjeux et les imaginaires qui découlent de la création de web-documentaires. Les points de vue des professionnels nous informent également sur les promesses implicites et explicites du web-documentaire. Ces éléments sont essentiels dans l’optique de définir un récepteur ”type” construit à travers les pratiques médiatiques anticipées par les instances énonciatives du web-documentaire.

Concernant l’analyse de discours, nous tenterons de dresser un corpus significatif et perspicace de commentaires d’internaute. Qu’ils s’agissent des commentaires de certains web-documentaires historiques ou d’articles ayant trait au web-documentaire, ces discours d’internaute sont également utiles dans le cadre de notre travail de recherche. Les aspects quantitatif et qualitatif seront considérés afin de mesurer l’impact social ainsi que de saisir les imaginaires et les enjeux du webdocumentaire historique. Nous sommes conscients que le résultats de ces analyses sont quelque peu biaisés par distincts facteurs. D’une part, la majorité des commentaires restent sans intérêt puisqu’ils oscillent entre la polémique acerbe et l’éloge. Par ailleurs, seuls quelques sites qui hébergent des web-documentaires permettent le commentaire. Et lorsque ce dernier est permis, cela est soumis à certaines conditions qui limitent à des personnes qui ne désirent pas s’inscrire sur le site.

Un vaste et divers ensemble de travaux universitaire et ouvrages complètent le corpus de ce travail de recherche. L’intérêt du web-documentaire réside dans sa riche complexité. Il a certes suscité l’intérêt des professionnels, mais peu d’universitaires ont traité le web-documentaire en tant qu’objet d’étude au point que peu ou pas d’ouvrages sont disponibles sur le sujet. Face à ce que l’on peut oser qualifier de désert théorique, notre travail de recherche peut jouir d’une relative liberté. Relative, en effet, puisque la question du rapport entre transmission du savoir et les médias a été l’objet de nombreux articles et ouvrages. On peut citer à titre d’exemple l’article de Sophie Moirand(16) sur les formes discursives et la diffusion du savoir dans les médias. Dans ce cas, l’originalité de notre étude se situe au niveau de l’objet d’analyse. Le web-documentaire, à l’aune de la transmission du savoir et de la constitution de la mémoire collective, est un objet théorique inédit. Par ailleurs, il l’est également en soi. Ce dernier constat nous permet de mener une réflexion fondée sur des théories et des concepts de diverses disciplines pour comprendre le web-documentaire historique. A travers ces ouvrages théoriques, nous pouvons adopter un regard multidimensionnel pour saisir dans sa complexité le web-documentaire. J-B Perret souligne l’importance de ce regard multidimensionnel. Dans cette optique, il distingue « trois dimensions dont toute recherche en communication cherche à élucider les rapports : celui de la circulation du sens, celui des acteurs et des pratiques sociales, celui des techniques. » Les SIC portent une attention toute particulière aux relations qui tissent ces trois pôles. Les web-documentaires historiques sont le lieu privilégié où se tissent les relations entre ces trois pôles. La construction et la circulation du ou des sens sont essentiels dans les procès de création et de lecture du web-documentaire. Par ailleurs, la dimension technique ainsi que la dimension sociale s’articulent afin précisément de contribuer à faire jaillir le ou les sens. Ce sont ces rapports de force qui constituent l’un de nos principaux axes de réflexion sur les web-documentaires historiques. Ces trois dimensions sont appréhendées à travers notamment l’intégration à notre travail de recherche, de concepts et théories d’horizons distincts.

Ainsi le fruit de ce travail de recherche s’articulera autour de trois axes fondamentaux qui recoupent nos trois hypothèses qui sont au cœur de la discussion. Nous nous permettons de rappeler que la première partie de ce mémoire est dédiée aux promesses éditoriales et imaginaires sur lesquels se fonde le web-documentaire historique. Nous nous attacherons ensuite à traiter la question des pratiques socio-médiatiques induisent par le dispositif cité précédemment. Enfin, nous discuterons l’hypothèse selon laquelle le web-documentaire historique peut modifier notre rapport au savoir et à l’apprentissage de ce dernier.

1 BOLE, Nicolas, « L’actu du webdocu et des narrations web #11 : le traitement de l’histoire dans le webdoc » Publié le 09 avril 2012 dans le blog documentaire. http://cinemadocumentaire.wordpress.com/2012/04/09/lactu-duwebdocu-11-du-traitement-de-lhistoire/
2 LE GALL, François, producteur nouveaux médias au sein de la société Caméra Talk Productions. Entretien réalisé au mois de mars 2012.
3 FLAUBERT, Gustave, Dictionnaire des idées reçues, Edition du Boucher, pdf : http://www.leboucher.com/pdf/flaubert/b_fla_di.pdf
4 DIBIE, Jean-Noël, « L’impact des nouveaux médias » in Communication et langage, N°103, 1995, p.110-112
5 LE GALL, François, Entretien réalisé au cours du mois de mars 2012.
6 BOLE, Nicolas, « Webdocu : entretien avec Arnaud Dressen (Honkytonk), publié le 25 janvier 2012. http://cinemadocumentaire.wordpress.com/
2012/01/25/webdocu-entretien-avec-arnaud-dressen-honkytonk/
7 JÜRGEN E. Müller, « Vers l’intermédialité. Histoires, positions et options d’un axe de pertinence », in la revue Médiamorphoses.
8 Ibid
9 Ibid
10 PERRET, Jean-Baptiste, Y a-t-il des objets plus communicationnels que d’autres ? Dans Hermes n°38, CNRS Editions, 2004
11 VEYRET-MASSON, Isabelle, Télévison et histoire la confusion des genres – Docudramas, docufictions et fictions du réel, Editions De Boeck, 2008
12 LEYDA, Jay, Compilation Films from propaganda to dram, New-York : Hilland Wang, 1964, p.192
13 http://www.franceinter.fr/dossier-algerie-1954-1962-la-derniere-guerre-d-appeles
14 MAURO D., Le Documentaire, cinéma et télévision, Paris, éditions Dixit, 350p., 2003 (réédition : mars 2005).[http://www.dixit.fr]
15 http://www.lemonde.fr/societe/visuel/2011/10/17/la-nuit-oubliee_1587567_3224.html
16 MOIRAND, Sophie, Formes discursives et diffusion du savoir dans les médias, in la revue Hermes N°21, CNRS Edition, 1997 : http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/
2042/15040/HERMES_1997_21_33.pdf;jsessionid=E344066708
AF6C3D0078D54009886DD9?sequence=1

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