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Chapitre 4 : DU VOILE AU CONSEIL D’ETAT

« C’est juste un foulard », « les voiles coraniques », « un voile bien provoquant », « un voile qui déchire », « les noeuds du foulard », « le foulard islamique »(1) . Voilà ce que titreront les journaux de la presse française concernant l ’affaire du voile islamique. Nous aborderons essentiellement deux affaires : celle de 1989 et celle de 1993 qui ont vu dans le temps et dans les faits le plus grand impact médiatique. Le voile a profondément marqué la France au point que l ’on compare la politique Combiste du début du siècle à celle de certains partis. Une question peut alors survenir à notre esprit, peut-on faire un parallèle entre la querelle des laïcités et le voile du collège de Creil puis du lycée de Mantes-la-Jolie ? Le voile a bel et biens ravivé de vives passions avec le combat que la République avait cru gagner. Cette nouvelle affaire nous donne l’impression que l’histoire se répète mais nous apporterons des limites à cette étude comparative. L’analyse de ces deux affaires nous permettront aussi de mieux comprendre l’engagement politique et idéologique de La Croix ainsi que L’Humanité dans la polémique soulevée.

I) Les affaires du voile : déclenchement et déroulement

Pour l’élaboration de la chronologie de l ’affaire du voile, nous avons étudié La Croix, L’Humanité ainsi que Le Figaro(2) . Nous avons réduit l’affaire du voile à deux années 1989 et 1994, période charnière de l’Islam en France et ces dates sont, de plus un dénominateur commun aux deux quotidiens. Pour La Croix, le voile fut un sujet qui a parcouru ses pages depuis 1989. L’Humanité entre dans l ’affaire lorsque celle-ci a atteint des sommets, comme en 1989 et 1994. Entre temps, les articles ont été peu nombreux.

1)Le foulard, version 1989

Le 4 octobre 1989, trois jeunes filles de confession musulmane se voient interdire l’accès du collège Havez de Creil (Oise) parce qu’elles persistent à porter le voile. Déjà, depuis le 18 septembre, deux d’entre elles ne fréquentaient plus l ’établissement. Le motif qui fut apporté par le conseil d ’administration de l ’établissement et par l’inspecteur d ’académie de l ’Oise : « Le décret de la loi de 1937 interdit toute proclamation d ’une appartenance politique religieuse dans un établissement d’enseignement public ».

L’Humanité(3) sera le premier grand quotidien national a relater les faits dans un article datant du 5 octobre, on ne peut être surpris par ce journal qui est à la recherche d ’événements à sensation, journal qui se veut le défenseur des droits de l ’homme et du citoyen, le combattant du racisme et de la différence, de ce journal qui compte et comptabilise les agressions racistes perpétrés contre la communauté maghrébine depuis le début des années 80.

La Croix(4) se manifestera deux jours plus tard le 7 octobre. Bertrand Revillion, va résumer le s faits et va engager ses lignes directement dans le débat ( d ’ailleurs qui implique en sous-titre : « l’exclusion de trois collégiennes musulmanes voilées suscite la polémique ») qu ’il traduit ainsi : « Comment concilier l ’ouverture à tous, le respect des différences, des options philosophiques et religieuses avec les principes de la laïcité ?

En lisant cet article, on peut se demander pourquoi l ’auteur insère la photo d ’une école coranique, montrant une enseignante voilée donnant des cours à une classe de l ’école coranique du 19ème arrondissement de Paris. Ne savons-nous pas ce qui est un voile? Pourquoi mettre un support visuel qui est loin de la réalité, pourquoi montrer une école coranique alors que l ’affaire se situe dans un collège public. La Croix sous-entend par cette photo que si on admet un foulard, cela serait la porte ouverte à d ’autres foulards, à la mixité et à l’enseignement religieux. Cette photo nous permet une entrée en matière pour traiter plus loin et dans une plus large mesure de l’impact des images à propos de l’affaire. Revenons à notre récit, de quoi s ’agit-il ? D ’un simple fait divers provoqué par la démarche d’une association antiraciste. En effet, dès le lendemain, SOS-Racisme demande au Ministère de l ’Education Nationale de réintégrer les trois jeunes filles musulmanes. Malek Bouitih juge : « scandaleux que l ’on puisse au nom de la laïcité intervenir ainsi dans la vie privée des gens, malmener les convictions personnelles »(5).

Mouloud Anuit s ’exprime aussi dans L’Humanité du 6 octobre 1989 et parle de « menace sur l ’emploi, menace sur la santé, menace sur l’identité culturelle et maintenant menace intégriste. Le racisme commence toujours par chercher des boucs émissaires à des difficultés sociales qui ont des racines économiques et politiques (…).

Pourquoi la pratique de la religion musulmane serait-elle n écessairement intégriste, fanatique ou intolérante ? ».

Ce petit fait divers va vite d éboucher sur un des d ébats les plus passionnés dans la presse écrite et t élévisé de l a France de l ’après-guerre. Cette affaire va dépasser le tapage des Versets Sataniques au point de vite faire retomber l ’impact médiatique de l ’effondrement du mur de Berlin. Cette comparaison fortuite d ’Etienne Borme dans un article intitulé « Un autre mu r à ébranler » (6) , est marqué d ’ironie. Nous citons : « Telle est la nouvelle puissamment symbolique qu ’en cette année du bicentenaire , la France se prépare à annoncer au reste du monde : nous allons encore prendre la Bastille en chassant des écoles de la République des voiles islamiques (….). On aura compris que j ’ai parlé de la chasse au foulard avec plus de tristesse que d’ironie ».

Etienne Borme veut montrer qu ’on a attaché trop d ’importance à un événement mineur.

Le chute du mur de Berlin revient encore une fois , ce même 9 décembre avec Lucien Dalloz, archevêque de Besançon qui interviendra dans le journal La Croix : « Voici que craquements se font sentir, qui ébranlent ce bel édifice patiemment construit pendant des siècles. Les événement de mai 68 avait déjà provoqué quelques fissures. L ’affaire du foulard islamique n ’est-elle qu ’une anecdote, une petite manifestation d ’indépendance de mauvais élèves qui
devront bien vite rentrer dans le rang d ’une laïcité acquise de haute lutte, et arrivée à un point de perfection tel qu ’on ne serait plus y toucher ? »(7) .
On remarquera que La Croix cherche à dédramatiser l ’événement. Cependant et malgré cela, un tel débat de société n ’avait pas été renouvelé depuis la polémique sur l ’interruption volontaire de grossesse voire même l’affaire Dreyfus.

Pendant plusieurs mois, l ’affaire du foulard va donner lieu à des cascades d’articles. L ’ADRI8 presse a compilé quatre volumineux cahiers, réunissant pour la grande presse nationale plus de 700 pages.

L’affaire du foulard de 1989 va très vite toucher des questions de fond, comme l ’organisation sociale et politique de la société française. On verra apparaître avec cette affaire des clivages au sein même des grands courants philosophiques et politiques (de Gauche et Droite ).

Cette affaire, fera naître une scission dans les organisations antiracistes. Le voile va diviser les intellectuels français, cela à partir du 27 octobre 1989 après l ’appel des cinq 9 ( Badiner, Debrais, Finkielkraut, De Fontenay, Kintzler ).

Nous pouvons, dès à présent, nous interroger de l ’ampleur prise par cette affaire, à cela il suffit de le replacer dans le contexte social et politique de la France, préoccupée par les élections à Dreux et à Marseille ( municipalités qui risquaient de tomber sous le joug de l’extrême droite)

La publication des chiffres sur l ’immigration clandestine de 1988 et 1989, la crise relative à l ’affaire Rushdie encore dans les mémoires , les prémices d ’un réveil intégriste islamique dans les pays du Maghreb (l’Algérie), conduira au disproportionnement de cette affaire .

Le foulard va permettre cependant de révéler à la société française l’échec de la politique d ’intégration menée jusqu’à présent. Surenchère médiatique de l’événement ou pas ?

Cependant les Médias n’ont pas manqué encore une fois de faire l ’objet de critiques. G. Baguet parle à ce sujet, de «démesure ». Pour lui, « un des aspects intéressant dans cette mini-affaire de fichu à Creil est l’avidité avec laquelle la plupart des médias s ’en sont emparés : un tel remue-ménage pour trois foulards tenant la une de l ’actualité plusieurs jours durant, tant d ’interviews tous azimuts, tant de prises de positions de tous bords… ».10
L’affaire s ’apaisera après le compte rendu du conseil d ’Etat le 28 novembre 1989 suite à l’appel de Lionel Jospin du 4 Novembre.

La Croix commentera ce compte rendu dans le numéro du lendemain : « Les sages du Palais Royal ont, pour la première fois, rendu public leur avis sur le champ avec l ’accord du Gouvernement. La laïcité se dé finit d ’abord selon le conseil d ’Etat en terme de neutralité et elle ne peut servir de prétexte à interdire l ’exercice d’une liberté religieuse. Mais cette liberté n ’est pas infinie, son exercice peut être limité…. »(11).

2) Le retour du voile : version 93

Le conseil d ’Etat, en automne 1989 avait rappelé que la règle d ’or, était la liberté de l ’élève, que le port du voile ne pouvait être interdit que s ’il y avait prosélytisme, propagande et manquement à la sécurité. Le compte-rendu du conseil d’Etat n’a pas cependant résolu le problème du voile. Le foulard islamique est un événement cyclique au même titre que l ’immigration, les banlieues etc. Celui-ci sera même utilisé comme indice de malaise dans l ’Education Nationale et à plus large mesure du malaise de la société française. Tous les ans, depuis 1989, alors que sont abordés les problèmes de surcharge des classes, les conditions difficiles d ’enseignement, sera soulevé désormais un événement devenu problème : le hijeb.

a) Les origines

Hormis l’affaire de Creil, lors de la rentrée scolaire en 1990, au Collège Jean Jaurès de Montfermeil, cinq élèves voilées furent exclues. Les familles intentèrent une action en justice. Le Conseil d’Etat annula la décision d ’exclusion pour excès de pouvoir. L’arrêt du Conseil d’Etat du 2 novembre 1992 eut pour conséquence :

– Un aspect symbolique et une justice rendue pour ceux qui défendaient le port du voile.
– La mise dans une position délicate des chefs d’établissements ( peur d ’un procès, autorité surpassée… ).
– C’est que désormais, de par l ’appréhension d ’un procès, les partis adverses, à l ’avenir se forceraient plus à trouver un compromis.
– Enfin , selon Gilles Kepel, dans son livre : « A l’ouest d’Allah, » remarque qu ’il y a eu une augmentation des élèves voilées à la rentrée 1993. Ceci se justifierait par l’arrêt du conseil d’Etat de 1992.

La médiatisation de ces deux affaires qui ont éclaté en 1994, est à resituer dans un contexte national et international. C’est la montée du FIS en Algérie, la multiplication des attentats , la peur d ’une implantation d’un réseau islamique dans les banlieues.

Le voile en soi, n’effraye pas, mais c’est la symbolique, c’est ce qu’il renvoie . Il est le miroir de l ’Islam, ce même Islam qui, selon la presse, nourrit les thèses d ’un islamisme radical. Une psychose et une fixation sur le voile d’autant plus conséquentes que le 24 octobre de cette même année, trois employés du consulat français à Alger ont été pris en otage pour être libérés les 30 et 31 octobre.

b) Le collège de nantua

A la rentrée de 1993, quatre élèves du collège Bichat à Nantua se présentèrent voilées en classe et refusèrent de retirer leur voile durant les cours d ’Education physique, contrevenant ainsi les règles de sécurité. Les professeurs se mirent en grève, le 12 octobre. Deux élèves furent exclues par le conseil de discipline de l ’établissement, le 4 décembre. La décision est confirmée par le tribunal administratif de Lyon le 11 mai 1994.

Cette affaire révèle que quatre ans après l ’affaire de Creil, le pseudo-problème du voile n ’est toujours pas résolu . La grève des enseignants et le recours à la justice témoignent d ’une difficile communication entre l ’enseignement public et les élèves d ’origine maghrébine, ainsi qu’une incompréhension réciproque des valeurs.

c) Scherazade : la lycéenne de Grenoble

A la suite d ’une procédure complexe, Scherazade , une élève de terminale est exclue du Lycée le 18 décembre 1993 pour avoir refusé de se mettre dans la tenue exigée en cours d ’EPS. La décision f ut confirmée en appel par le Recteur de l ’académie de Grenoble en janvier 1994.

En février, Scherazade put s’inscrire dans un autre lycée, après vingt-deux jours de grève de la faim dans un camping-car devant son lycée. Cette grève s ’est arrêtée le 5 févri er par une manifestation de soutien. A l’appel de l’Union des Jeunes Musulmans de France, de la F.N.M.F, de la fondation Islamique de Genève, 1500 jeunes sont venus scander : « Allah Akbar », c ’est à dire « Dieu est grand » et aussi « la France est ma liberté, mon foulard aussi ». Tous portaient un brassard noir avec un croissant jaune, sur lequel était inscrit : « A quand notre tour ? ». Comparant ainsi le combat mené contre le voile, à celui des nazis contre les juifs.

Nous constaterons, que les deux affaires (celle de Nantua et de Grenoble) sont bien différentes. A Nantua, nous sommes devant une démarche officielle menée par les parents tandis que dans le cas de Scherazade, c ’est une initiative individuelle et spirituelle. Cependant dans les deux cas, c ’est une revendication communautaire qui appelle à une reconnaissance de l ’identité religieuse et culturelle basée sur ses droits.

La comparaison entre la condition des juifs pendant la seconde mondiale et celle des musulmans est révélatrice d ’un malaise d e la communauté musulmane, qui se sent oppressée et victime. Au delà du voile, de la défense du port du voile ou non, c ’est la défense de l’immigré, de sa religion et de sa culture, de son droit à la différence qui se joue.

d) L’offensive contre les « lois Pasqua » : le voile, un enjeu ?

1) L’Historique.

Le 13 août, le Conseil Constitutionnel annule la disposition de la loi Pasqua sur la maîtrise de l ’immigration. Cette disposition permettrait à l ’administration de bloquer des demandes d ’asile, émanant des étrangers ayant transité par un autre pays signataire de la Convention de Schengen, au motif que l ’exercice de ce droit , inscrit dans le préambule de la Constitution de 1946, repris dans celle de 1958, faisait l’objet d’abus et de détournement et alimentait les filières de l’immigration clandestine.

Saisi par les parlementaires socialistes et communistes, le Conseil Constitutionnel censurait cette disposition le 13 août 1993. Le 2 Septembre, Charles Pasqua affirme , à Saint-Nazaire, que le président de la République devra se prononcer avant la rentrée parlementaire, prévue le 2 octobre. Faute de quoi « les députés et les sénateurs se saisiront du texte » et « à ce moment-là, ce serait le référendum ». Le lendemain, le président de la République fait savoir
qu’il bloquerait la procédure en refusant un référendum, au cas ou l’initiative de la réforme de la Constitution viendrait du Parlement. Le 23 septembre , le Conseil d ’Etat saisi le 2 septembre par Edouard Balladur, à la demande du Président de la République, rend son avis sur les conditions d ’application des conventions européennes relatives au droit d’asile. Il est impossible pour la France de s’interdire d’examiner les dossiers de certains demandeurs d ’asile ayant transité par un autre pays européen, sans modifier la constitution.

Le 7 octobre, le Conseil d ’Etat est saisi à nouveau. Cette fois-ci, sur le projet de réforme mis au point et accepté par Matignon et l ’Elysée. Ce texte vise à insérer, dans le titre VI de la Constitution relative aux traités e t accords internationaux, un article 53-1 comportant deux paragraphes : « La République peut conclure avec les Etats européens qui respectent des engagements identiques aux siens en matière de droit d’asile et de protection des droits de l ’homme et des libertés fondamentales, des accords déterminant leurs compétences pour l ’examen des demandes d ’asile qui leur sont présentées. Toutefois, même si la demande n’entre pas dans leur compétence en vertu de ces accords , les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif ».

2) L’appui des chrétiens et des communistes aux immigrés

Les chrétiens et La Croix témoigneront durant cette affaire de leur solidarité envers les immigrés. La Croix, au lendemain du compromis entre M. Miterrand et M. Balladur , était plutôt satisfaite. Dans son commentaire du 9 octobre 1993, François Ernenwein le définit comme « un vrai modèle de compromis, exemplaire dans sa forme, car il préserve les susceptibilités de François Miterrand et d ’Edouard Balladur. Mais d’abord exemplaire sur le fond, car il permet à la France, après révision constitutionnelle , d’appliquer les accords de Schengen, tout en se gardant la possibilité d ’examiner certaines demandes d ’asile refusées par ses partenaires dans ces accords ».

L’Humanité publiera à cet égard le 7 février 1994, un article intitulé :
« Par milliers contre le racisme et pour défe ndre les droits de l’homme ». Bruno Peachamiel marquera l ’opposition du journal aux lois Pasqua, jugées racistes : « Pour l ’abrogation des lois Pasqua et le respect des droits des immigrés, on a manifesté par milliers, samedi, à Paris et dans plusieurs vil les à l ’appel de quatre-vingts organisations. Une étape dans la mobilisation. »

La manifestation contre les lois Pasqua-Balladur intervient au même moment que la manifestation de soutien à Shérazade, de quoi encore faire l’amalgame entre l’immigration et islam, entre les lois Pasqua et l’interdiction du port du voile.

Ce climat raciste est aussi dénoncé par La Croix et cela avec virulence. Il insiste beaucoup sur le concept de charité envers l’étranger et c ’est pourquoi il ouvre ses colonnes à ceux qui luttent contre la xénophobie et pour une politique cohérente concernant la situation des immigrés.

3) 1994 : la circulaire de F.Bayrou sur le port du voile.

La troisième vague qui secoua la France fut la circulaire de François Bayrou du 20 septembre 1994. La Croix(12) titre : « L’école ferme ses
portes au foulard » , le journal chrétien observe dans cet article et dans l ’affaire du voile un revirement de la politique adoptée jusqu’à présent par les ministres de l ’Education. Nous ne sommes plus à l’heure du dialogue et de juste considération apporté aux chefs d’établissements mais à l ’heure de la fermeture, comme le titre La Croix . Le quotidien essaye d ’en apporter les raisons et nous retrouvons le contexte national et international qui a secoué la France durant l’été.

« Le rappel de François Bayrou au respect de la laïcité à l ’école est, certes , intervenu après des affaires de port du voile islamique qui ont agité des établissements scolaires. Mais il a, aussi été formulé dans un contexte important : celui de la lutte menée en France contre les relais de l ’activisme islamique et plus particulièrement contre les sympathisants du FIS Algérien »(13).

La Croix veut ici restituer le « non » ferme de F.Bayrou dans le contexte de chasse aux islamistes engagés depuis quelques temps auparavant suite aux événements survenus.

Gilles Couvreur (14) stipulera notamment qu ’un retour sur les événements de l ’été est indispensable pour comprendre la circulaire de F.Bayrou, la jugeant comme une réaction normale de « peur alarmiste ».

Les événements qui ont conduit selon lui au péril vert seraient :

« Cinq agents consulaires et gendarmes assassinés à Alger ; ici démantèlement de réseaux terroristes ou pêches aux islamistes. Enfoncement administratif pendant plusieurs semaines à Folembray, expulsion au Burkina-Faso et pour d ’autres, assignation à résidence. Attentat dans un hôtel au Maroc, nouvelles arrestations en France, persistance de violences multiples en Algérie. Arrivée du terroriste Carlos en provenance du Soudan, le pays du penseur islamiste H .Tourabi . Début des négociations entre le gouvernement Algérien et le FIS ».

Nous n ’insisterons pas sur les événements et leurs analyses que nous traiterons dans le troisième volet de notre mémoire, nous rappellerons les faits à fin de mieux cerner la circulaire de F. Bayrou. Cependant selon L’Humanité(15), la circulaire est à classer dans un contexte de malaise social et non pas de géopolitique :

« Il est aujourd ’hui ministre , se nomme F.Bayrou et agite trois foulards comme on agite le muleta pour tromper le taureau . Diversion classique qui fait fi des classes surchargées , de lycéens sans lycée, des étudiants sans FAC , des maîtres auxiliaires sur la touche. Avec, en prise, de quoi créer chez les jeunes le sentiment d ’une exclusion de plus. »

Le quotidien national voit une manipulation politique habile afin d’émettre une solution aux problèmes qui touche l ’Education Nationale. L’Humanité dit non à la circulaire qu’il juge intolérante :

« C’est pourquoi nous refusons toute atteinte à la liberté de penser et toute atteinte au droit à la différence . Il est donc inacceptable que des lycéens puissent être privés du droit d ’expression parce qu ’ils exprimeraient leur croyance. »(16).

Le journal reprend ici le communiqué du 7 Octobre diffusé par le Mouvement de la Jeunesse Communiste qui fait de la circulaire un acte de « discrimination par rapport au monde musulman »(17).

La réaction de la presse et de l ’opinion publique est surprenante. A l’heure où l’on croyait que dans ce contexte anti-islamiste, le ministre de l ’Education Nationale allait être applaudi, nous nous apercevons que ces mesures de fermeté qui s ’opposent aux mesures de Charles Pasqua, dans un souci sécuritaire, ont eu un effet inverse et que la presse, surtout La Croix et L’Humanité, s’est indignée d ’une mesure aussi rigoureuse .Quant aux associations et aux musulmans de France, ils se sont tout de même offert à quelques réactions, restant cependant minimes et sans vif éclat.

Chose nouvelle encore fut la non constitution de manifestations que l’on avait l ’habitude de voir se former lors des affaires précédentes ainsi que pendant l’affaire Rushdie . Les musulmans en France et de France opèrent un silence qui pourrait témoigner d ’une certaine « frustration »(18).

Nous noterons que cette affaire marque un point de changement dans la politique menée jusqu’à présent par l ’état : la fermeté se voit adopter dans un climat d ’insécurité renforçant l ’idée d ’un péril vert ou d ’un péril islamiste. Le foulard se confond avec une volonté de prosélytisme et non plus comme un phénomène religieux. Comment sommes- nous passés du fait religieux au fait politique ? Pour cela, il convient de s ’étendre sur le combat qui fut engagé dans l ’affaire du foulard : débat sur la laïcité, les valeurs républicaines…

Selon Paul Balta , la polémique porte sur le mot : voile, foulard , tchador , hidjab, c’est une controverse linguistique qui en masque une autre encore plus importante. C’est à dire qui définit le port du voile, le respect des préceptes de l ’islam, l ’expression d ’une appartenance culturelle, l ’obligation parentale et « l’oppression de la femme » qui iraient à l ’encontre des valeurs occidentales. Nous ne baserons pas notre analyse sur une confrontation orient/occident comme avait pu le faire Mohamed Arkoun, mais sur une compréhension par l’apport d’une définition aussi claire que possible. La presse française publia des centaines d ’articles . La radio et la télévision consacrèrent des heures d ’émissions sur le foulard islamique, laissant dans l ’esprit collectif l ’idée que le foulard pourrait être un danger potentiel pour la laïcité. L’actualité dérapera vers la question de l ’immigration et de la place de l ’islam en France. Le sondage de la SOFRES pour Le Nouvel Observateur du 23 novembre 1989 indique ra que, 37% des français estiment la cohabitation difficile entre les coutumes des immigrés et eux. La conclusion que l ’on peut tirer de ce sondage , c ’est que l ’on tient responsable la religion de la difficile intégration des maghrébins.

II) LA LAICITE EN DEBAT

1) Définition :

Selon le Grand Larousse, « La laïcité est un système qui exclut les Eglises de l ’exercice de tout pouvoir politique ou administratif , en particulier de l’organisation de l’enseignement ….. réflexe de défense de la Troisième République naissante, elle se nourrit d’une opposition idéologique à laquelle se rallièrent les républicains que menaçait le retour de la royauté_ protestants et israélites : effrayés par le dogme de l ’infaillibilité pontificale…..Toute l a vie publique devait dés lors , être masqué par la coupure confessionnelle ; de la neutralité, les républicains maudits par le droit et l’église , passent à partir de 1880 , au laïcisme militant et à l ’anticléricalisme. »

La laïcité s’inscrit dans l ’histoire de la sécularisation de l ’exercice du pouvoir en France. Selon Odon Vallet qui offre une définition dans La Croix (19), « …..laïc vient du gre claos qui désigne le peuple en foule et en mouvement…..En Grec patristique, le laïc s’opposera au clerc comme un membre du peuple au bénéficiaire d ’un héritage : le laïc fait parti de la foule des baptisés alors que le clerc, sorti du peuple et séparé de lui , reçoit une portion de l ’église. Au Moyen-âge , dans les abbayes , on opposera ainsi le frère lai au titulaire du bénéfice »

Belamideche , nous dira que : « le grec , donnera le latin chrétien laïcus ou lai pour désigner le chrétien baptisé mais qui ne fait pas partie du clergé , par extension il sert à distinguer la société laïque par rapport à la condition religieuse. »

Cependant , rappelons que la laïcité est une spécificité et une particularité française. La laïcité est une des conséquence du principe de séparation de l ’église et de l ’état , principe selon lequel l’église ne doit exercer aucun pouvoir politique et l’état aucun pouvoir religieux. D’un point de vue historique , la laïcité est l ’aboutissement d ’une longue évolution comme le soutien Belamideche (20). La laïcité se confond ainsi avec la lutte de la bourgeoisie contre l ’idéologie féodale, marquant la victoire de la bourgeoisie et la fin de l’instrumentation de la religion à des fins politiques. La Croix vient ici corroborer cette hypothèse : « La révolution, avec son idéal d ’égalité , apparaîtra comme une revanche du laïcat »(21).

La laïcité n ’est pas antireligieuse mais anticléricale. Le laïcisme a donné un caractère non religieux aux institutions car c ’est une doctrine qui veut limiter l’influence de la religion sur la vie publique .

Belamideche définit ainsi la laïcité : « C’est une valeur morale qui refuse de faire des discriminations entre les êtres humains sur la base de leurs croyances qu ’ils soient théistes ou athées , idéalistes ou matérialistes, monothéistes ou polythéistes. ».

La laïcité : un problème de compréhension 2) La Croix dépasse ce stade de la simple définition et cherche à comprendre pourquoi la laïcité pose problème dans le monde arabo-musulman.

Dans une interview (22) du Père Maurice Borrmans (23), le quotidien chrétien demande pourquoi les musulmans ne comprennent pas la laïcité comme nous l ’entendons en France, le Père Borrmans y apporte un essai d ’éclairage : « il faut reconnaître que la notion de laïcité est typiquement et particulièrement française (24) . Or, dans les pays de tradition musulmane, le Liban et la Syrie mis à part , l ’islam est religion de l ’état. Depuis le XIVème siècle, l ’inconscient collectif des musulmans a l ’habitude de lier de façon privilégiée l ’état et la religion. En effet , le modèle fondateur de l ’action de Muhammed à Médine de 622 à 632 est considéré comme normatif par la très grande majorité des musulmans d’aujourd’hui… Ainsi , dans ce cadre là, parler de laïcité, c’est un peu débarquer de Sirius. D’autant qu’en arabe, le mot laïcité vient du contexte arabe chrétien de certaines minorités du Moyen-Orient. Elle est donc plus ou moins assimilée aux doctrines non musulmanes qui sont interprétées comme étant liées à l’athéisme »

Il faut rappeler que dans la tradition chrétienne, Dieu est « Omni potestas a deo », c ’est à dire que dieu est la source du pouvoir, de tout pouvoir. L ’Islam reprend cette affirmation selon Belamideche : « Dieu gouverne seul dans sa transcendance inaccessible , l’homme n’est pas l’origine du pouvoir ».
C’est pourquoi en Islam , il n ’existe ni de clergé à proprement parler ni d ’organisation hiérarchique. Il existe uniquement un corps de théologien juriste qui contrôle l ’application de la loi religieuse en rapport avec le pouvoir politique. Contrairement à Saint-Augustin, qui conçoit le corps politique comme oeuvre de l ’homme, donc foncièrement mauvaise, l ’Islam pense que le gouvernement est décrété par Dieu, donc non néfaste et un homme privé peut ainsi s’occuper des affaires publiques. Ce qui nous conduit à une politisation du religieux et à une sacralisation du politique.

L’historique du phénomène politique en Islam nous renvoie directement au Coran. Il fut à la source de toute les réflexions politiques dans les quatre premiers siècles . Le Coran étant source de législation , il est donc à la base de la pensée politico-juridique(25).

Celle-ci, c’est à dire la pensée politique, s ’est formée pour défendre la foi naissante.

L’histoire politique du Califat, (et là, nous rejoignons le Père Borrmans) nous enseigne l ’invention des jeux concrets du machiavélisme dans l’exercice de la conquête du pouvoir. L’exercice du pouvoir à Médine de 622 à 632, nous montre que le prophète ne parle pas à son nom mais au nom de Dieu, c ’est une parole transcendante et méta-humaine. Nous avons à Médine la réalisation la plus pure des sociétés théocratiques et la mise en place d’un état musulman, avec l ’instauration des lois et la disposition à caractère socio- politique de la religion. Médine est le premier siège actif d’une communauté dont Muhammed est le chef spirituel et temporel. La mosquée devient le premier lieu de réunion et de culte. C ’est là où le prophète organise cette communauté dont il est seul gouverneur et législateur. C ’est pourquoi, comme le dit à juste titre le Père M. Borrmans, il n ’y a pas de distinction entre spirituel et temporel en Islam, ainsi s ’avère t-il difficile pour un musulman de comprendre le sens profond de la laïcité.

Nous allons tenter une comparaison entre l ’établissement de Muhammed et Jésus non dans un but de restituer l ’analyse dans un contexte de confrontation Orient/ Occident mais pour expliquer comment la laïcité a pu s ’installer suite à l ’expérience de Jésus et non suite à celle de Muhammed. Nous rappelons que cela est une hypothèse nous permettant de mieux comprendre les propos du Père Borrmans dans La Croix.(26)

EXPERIENCE DE MOHAMED

– Espace géographique et contexte historique susceptible de fonder un Etat-cité
– Mohammed : Prédicateur puis chef politique après l’hégire

EXPERIENCE DE JESUS

– L’empire romain domine politiquement et le temple juif spirituellement, il reste peu de place pour le christianisme, c’est pourquoi, il connaît un début difficile.
– De fait, Jésus ne peut avoir qu’un rôle symbolique, celui du martyr, de l’opprimé.
– C’est sans doute dans un souci de réconforter l ’E.R et pour ne pas se positionner en tant que visionnaire et révolutionnaire qu ’il s ’exprime : « Rendez à césar ce qui est à César et rendez à Dieu ce qui est à Dieu »
– Si Jésus aurait été chef d ’Etat l’Occident aurait-il fait la distinction entre le temporel et le spirituel.

L’Humanité(27) relate le long cheminement de la laïcité qui a conduit à l’affranchissement de la religion, à travers l ’interview de Raymond Huard, Professeur d ’histoire à l ’université de Montpellier. La laïcité est perçue comme un combat, et la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat comme étant une conquête .

Selon R. Huard : « La laïcité de l ’enseignement s ’est affirmée au cours du XIXème siècle comme une conséquence à long terme de la sécularisation du pouvoir et notamment de ce fruit d e la révolution qu’a été l ’abandon du pouvoir de droit divin. Un temps fort , dans le progrès des idées laïques , survient ensuite au cours du Second Empire entre 1852 et 1870, à une époque o ù il a fallu riposter à une offensive catholique marquée par la loi Falloux et aux prises de position de la papauté hostile aux principes de 1789 et à la civilisation moderne . C’est à la même époque que se sont diffusés de nouveaux courants de pensée comme le positivisme ou le matérialisme scientifique .Ils vont donne r à la laïcité des assises philosophiques . La dernière grande étape sera la politique menée par les gouvernements de la République entre 1879 et 1887 et qui sera marqué par la laïcisation des programmes scolaires, des maîtres et des locaux …..Elle (cett e laïcisation ) a permis à l ’enseignement de se fonder sur la science et des notions démontrables par la raison en le libérant de tout argument d’autorité… ».

La lecture de ces quelques lignes parues dans le journal communiste relève d ’une analyse marxiste prononcée, nous y voyons bien ressortir l’argumentation type du journal qui vise à émettre l ’idée d’un combat des Lumières contre L’Obscurantisme . La laïcité serait donc pour l ’auteur qu’une résultante logique d ‘un processus déjà entamé sous les Lumières.

Nous venons de voir que deux visions différentes s ’offrent aux lecteurs, celle de La Croix qui cherche à définir la laïcité d’après son propre passé qui l ’a opposé, au début du siècle, aux luttes anticléricales des gouvernements de gauche. Nous avons une approche linguistique et scientifique se voulant informatives quoique engagées et qui évoquent dans ces lignes le long combat mené au début du siècle. Nous aurions pu supposer que le journal communiste aurait posé un regard différent sur l’affaire, or, l’évolution de celui-ci et son engagement dans la lutte contre la discrimination, la différence ainsi que l’angle d’entrée à caractère social de L’Humanité nous conduit à une analyse socio-politique de l ’événement que d’ailleurs le journal chrétien a su notamment exploiter.

III) L’INTELLECTUALISATION DE L’AFFAIRE ET SES CONSEQUENCES

La presse, dans son ensemble, et plus particulièrement La Croix et L’Humanité, n’ont pas hésité à soulever ce qui se cachait derrière le voile. Antonio Perroti et France Thépaut parlent de « message codé »28, l ’affaire du voile renvoyant à la laïcité, l ’intégration, l’immigration, la condition de la femme et la place de l ’islam en France. Le champ événementiel que décrit ici cette affaire est très vaste, c ’est pourquoi nous avons cherché à savoir de quoi le voile était-il et demeure encore le symbole dans la presse , de ce fait marquant la mémoire collective. A la lecture de ces deux périodiques, nous dégageons quatre grandes directions ou thématiques :

– Le voile semblerait être le symbole du prosélytisme et de l’intégrisme religieux
– Le foulard est perçu comme une volonté du musulman desoumettre la femme, il devient le symbole de la soumission, de l’emprisonnement, de l ’aliénation de la femme. Nous y retrouvons aussi la condition de la femme dans la société française et dans islam. Quelques articles nous apprendront que le voile peut être le symbole du respect dû aux femmes et que celui-ci est une marque de pudeur
– Le hidjab renvoie aussi au droit à la liberté individuelle.
– Il est perçu et soulève le problème de l ’identification, du désir d’appartenance à un groupe, à une communauté dont son corollaire opposé vient aussi jouer son rôle . Le foulard devient alors le symbole de la non volonté de « s’intégrer ».

Le battage médiatique s’est exclusivement focalisé sur deux affaires , celle des trois filles maghrébines de Creil , véhiculant ainsi une version intégriste de la religion en 1989 . La version 1994 du foulard , avec l ’épisode de Scherazade va révéler aux lecteurs que le foulard peut être une démarche spirituelle personnelle.

La Croix, d’ailleurs, dans deux articles du 7 novembre 1989, s’interrogera sur le tapage médiatique. Il marquera son inquiétude de diabolisation de l ’islam par les médias tout en essayant de faire la lumière sur ce nouveau type d’affaire.

INTELLECTUALISATION DU DEBAT

Dans l’affaire du voile, deux partis s ’opposent : ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. De nombreux intellectuels vont se positionner et nous apporter leur point de vue ; à l ’instar de Jocelyne Césari, (29) qui est d’avis qu’il faut laisser la liberté et le droit aux jeunes filles de porter le voile . Ses raisons sont la peur d ’une discrimination à l’encontre de l ’islam : « il faut alors espérer que la liberté de conscience des musulmans ne sera pas sacrifié sur l ’autel de l ’unité républicaine.. »(30).Nous retrouvons ici une fervente défenderesse de la liberté de conscience. Elle ajoutera que la femme musulmane a plusieurs visages selon le pays o ù elle vit , son histoire et ses attentes : « Il est plus que jamais nécessaire d ’insister sur cette pluralité afin d’éviter le piège des généralisations et des idées toutes faites dés lors que sont mis ensemble ces termes : femme et Islam. »

La sociologue expose aussi la thèse que « les quelques centimètres carrés de tissu », sont devenus aujourd ’hui le symbole de l’asservissement et de la soumission de la femme dans l’islam . Cela fait de la religion de Mahomet une fausse réalité homogène et atemporelle opposée aux valeurs fon damentales de l ’occident que sont la laïcité , les droits de l ’homme et l ’émancipation des femmes. Triptyque que nous retrouvons aussi bien dans la presse qu ‘à la télévision.

Sur ce dernier point , nous citerons une farouche opposante au port du foulard qu ’elle considère comme une aliénation de la femme , comme un emprisonnement ou reprenons l ’expression de Sliman Zeghidoun, « Le voile et la bannière »(31), qui est le titre de son livre paru aux éditions Hachette, dans la collection Pluriel. Taslima Nasreen va donc radicalement s ’opposer au port du voile et elle expose son point de vue dans le Courrier International du 30 juin au 6 juillet 1994 : « Dans une société moderne et civilisée, les livres religieux ne sont plus utiles. Ils n ’ont toujours servi qu ’à cimenter la domination de l ’homme sur la femme . Dans notre pays , la femme n’a pas le droit à l ’autodétermination. Elle doit renier ses désirs sexuels et taire les viols et mauvais traitements qu’elle subit . Elle n’a même pas le droit de se prononcer sur le nombre des enfants qu’elle aura. Elle est l ’esclave de son mari qui utilise son utérus pour son plaisir et pour fabriquer des fils.

Les femmes doivent pouvoir utiliser leur matrice comme elles l ’entendent et pouvoir exprimer librement leur pensée ». Il est clair que nous sommes en face d ’une femme en colère et qui rend coupable l ’islam de tous les maux dont peuvent souffrir les femmes sur la terre entière. Elle se prononcera une nouvelle fois dans Le Nouvel Observateur paru le 8 décembre 1994, l’écrivain affirme que le port du voile reste une marque d ’infériorité . Mais cette fois-ci, elle était opposée à des jeunes filles voilées pour exposer la condition féminine dans l’Islam : «Vous avez de la chance de vivre dans un état laïque et vous faites comme vous voulez.

Vous n’avez donc pas l ’air être opprimées, en effet. Mais je parle , moi de valeur . De valeurs que vous adoptez à titre personnel. Pourquoi éprouvez vous, vous femme, le besoin de porter, d ’afficher ce foulard qui est le symbole d ’une discrimination……. Aucune femme musulmane consciente de sa personne et de ses droits ne doit de toute façon porter le foulard , puisque c ’est ainsi admettre une infériorité. Quant nous avions un état laïque au Bangladesh, les femmes ont été les premières à exiger des autorités qu’elles montent une loi interdisant le port du voile , et cela pour le bien des femmes….

« Le débat auquel nous assistons dans Le Nouvel Observateur relève d’un grand intérêt. Nous sommes au coeur même du débat, qui oppose un farouche protestantisme au port du voile, face à des femmes voilées qui ont opéré ce choix de façon personnelle. Sans parti pris, il serait intéressant de rappeler qu’il faut bien différencier le fait de porter le voile par force ou le porter par conviction. Il nous semble que Taslima Nasreen a tendance à faire de sa propre expérience une généralité qui vise à dénaturer le port du voile tant elle y voit l ’oppression et une machination masculine musulmane à vouloir rabaisser la femme.

Pour le Professeur de l ’Université à Paris I, Jacques Lecaillon , le débat se situe aussi au niveau de la condition féminine dans l ’islam . Il y voit le réveil d ’un certain féminisme : « Le port du voile ne concerne que les femmes à ma connaissance , les jeunes garçons de religion musulmane ne revendiquent aucune particularité.

Derrière la laïcité se profile donc une autre question , peut-être plus importante , celle du statut de la femme musulmane .Il est pour le moins surprenant de constater la prudence , sinon le silence des avocats de la libération de la femme sur ce problème qui révèle en fait deux visions de la société , deux cultures , celle de la tradition coranique et celle des droits de l ’homme . Peut-on , au sein d ’une même nation , faire coexister deux cultures , deux visi ons de la société ? N’est-ce pas là que se situe le noeud du débat ? »(32) .

Il est intéressant de relever deux points dans le commentaire du professeur Lecaillon et auxquels nous répondrons plus tard dans noter mémoire :

– Le premier consiste dans le fait de dire qu ’il n ’y a pas de revendication concernant les jeunes garçons. Rappelons simplement que les tenues vestimentaires concernant les hommes sont moins visuelles que le foulard, et que le port de la barbe a été dans les années 1994/1995 le symbole d ’une appartenance religieuse et a occasionné de nombreuses discriminations.
– Le deuxième point réside dans l ’existence d ’une confrontation entre deux cultures, l ’une de tradition coranique et l ’autre des droits de l’homme. Nous n’entrerons pas dans ce débat tout de suite, mais tenions à noter simplement qu ’un statut a été édifié pour permettre aux musulmans de mieux vivre leur islamité dans un pays de confession différente, et l’une des premières recommandations est de suivre les mois et droits du pays d’accueil.

Pour éclairer notre vision sur le statut de la femme en Islam , nous retiendrons notre attention sur un spécialiste, Jacques Berque, qui pour répondre aux accusations de « machismes », que l ’on prête généralement à Islam, recherchera dans le Coran ce qui a pu conduire à une telle affirmation. Il retiendra pour nous la Sourate IV qui situe la femme par rapport à l ’homme d ’un point de vue symétrique où l ’on y voit aucune hiérarchisation. Les Versets 2 et 3 nous renseignent sur la polygamie, nous y apprenons que la tolérance en effet va jusqu’à quatre épouses « Mais si vous craignez de ne pas être juste , alors seulement une. »

Concernant le mariage , le Coran requiert un accord bilatéral des deux partis. Cependant, il reste des passages délicats qui prêtent à interprétation, comme ceux concernant certaines sanctions en ces manquements : « En cas de turpitudes prouvées , consignez les coupables à la maison jusqu’à ce que les récupère la mort , ou que dieu leur ouvre leur chemin. » Ce passage peut être compris de deux manières, comme nous l ’indique J.Berque, soit il exprime et explique le repenti , le pardon ; soit, on y voit un texte sévère , ce qui explique la lapidation dans certains pays. Pour la répression , certains pays adoptent avec rigueur la Sourate XXV, sans prendre garde à l’appel miséricordieux fait cinq fois dans cette Sourate, car le législateur s ’attache plus à la sanction et à la dénoncer calomnieusement. Le Coran, selon J.Berque a d’autre part statué sur la femme dont quelques sourates peuvent nous paraître injustes.

Mais rappelons-nous que la révélation est survenue à une époque contemporaine de nos mérovingiens. La dévalorisation du témoignage de la femme en justice, l ’iniquité dans le partage successoral constituent en revanche des problèmes peu admissibles. Mais qui, selon J.Berque, la « cause » (au sens juridique) se trouvant dans la disparité des obligations incombe à l ’homme à l ’égard de la femme.

Or, l ’évolution féminine et la modernité impliquent une égalisation entre les deux sexes qui est possible, selon J. Berque, avec la notion de temporalité inscrite dans le Coran .

D ’autres voient dans le voile, le début d ’une stratégie islamiste. Le foulard devient alors le symbole du prosélytisme religieux et de l’intégrisme. Plus fort que les mots, l ’impact des images nous amènent à nous attarder sur les caricatures du voile et de l ’affaire . Nous retiendrons celle publiée dans Le Monde et qui témoigne d ’un certain climat dominé par la méfiance à l ’égard du religieux, taxant l ’islam d’intégrisme. Henri Tincq dénonce dans son article, « De l’autre coté du voile »(33), ce schéma simpliste que certaines personnes opèrent de façon malencontreuse : foulard =méfiance = intégrisme.
«Une discrimination est au coeur même de la notion de signe religieux ostentatoire qui chacun l ’a compris, est une manière de désigner sans le dire , le foulard et l ’Islam et eux seuls ».Le journaliste n ’hésite pas à dénoncer ici une politique qui vise plus selon lui à discriminer.

Si l’on s’en tient à la caricature paru dans Le Monde et qui représente une petite écolière voilée regardant sortir ses photos du photomaton. Mais nous constatons que, derrière le voile, se cache un barbu, symbole ou caricature encore une fois de l ’intégriste musulman. Cette image résume assez bien le climat dans lequel baigne l ’affaire, on y retrouve la peur des autorités publiques de voir se faufiler à travers le voile, le spectre de l ’intégrisme. ( Rappelons pour cela le contexte international des événements en Algérie). Cette caricature est la transformation visuelle de l ’hypothèse émise par Edgar Weber(34) et qui l ’exprime ainsi : « Le voile, répétons-le, est l’affirmation d’un type de société dont il faut empêcher qu ’on jette les premières bases qui mettent en cause notre démocratie . Qui peut accepter qu ’au nom d ’une révélation , on lapide des femmes pour les punir d ’avoir dérangé à l ’ordre social, condamne à mort des artistes ou des écrivains dont le crime est d ’écrire librement, égorge comme en Algérie des jeunes filles. Si le voile ne cachait pas autant d’actes sanglants et donc inhumains (…) son port à l’école aurait une autre signification. »(35)

Dans son interview, E.Weber rappelait dans un premier temps les différents sens du voile dans le Cor an et les sociétés islamiques. Il relate ensuite les divers incidents qui ont fait suite aux revendications des jeunes filles pour porter le foulard. Il essaye de démontrer que c’est un élément d’une stratégie plus large qu’il faut rejeter. Le foulard est alors décrit comme étant une menace, un péril qui se rapproche du terrorisme, du banditisme, du sang. L ’auteur confond alors le foulard avec l’intégrisme religieux alors que le foulard n ’est en rien la manifestation visuelle quelconque d’aucun d’intégrisme . Il est certes le signe extérieur d ’une appartenance religieuse, d ’où l ’ampleur des propos du professeur. Car lorsqu’on stigmatise ce qui est le symbole d’une valeur, on stigmatise de fait cette valeur. Or, le voile est le symbole de l ’Islam et non pas d e l ’intégrisme. L ’auteur a émis de relever la profondeur d ’esprit et l ’amour pour Dieu qui fermentent et guident ces jeunes dans le port du hidjab. C ’est pourquoi une interview des trois filles voilées, dans Le Nouvel Observateur (36), témoigne d’un attachement profond pour la religion :

-Hakima : « Dans l’Islam, une femme ne doit laisser apparaître que son visage et ses mains. C ’est une obligation, une protection et une pudeur. Il faut avoir de la noblesse physiquement et moralement……Pour nous trois, notre corps est sacré, nos cheveux sont précieux, c ’est un trésor inestimable. Si vous ne pensez pas que votre corps a une valeur inestimable, vous avez le droit de l’utiliser comme vous voulez. Mais pour nous, notre corps a plus de valeurs que la Joconde” . »

Dans Le Nouvel Observateur du 24 février 1994, Scherazade déclarait : « Même si on mettait le soleil dans ma main droite et la lune dans ma main gauche , je n’enlèverais pas mon foulard » .

Le témoignage de ces jeunes filles voilées qui d éfendent le port du voile, nous amène à la conclusion que celles-ci le portent par conviction, non par obligation parentale et loin des carcans politiques . Le discours de Scherazade empruntant la phrase du prophète prononcé le jour o ù les gens de la Mecque sont venus lui proposer d’abandonner sa religion . En effet, faire tomber le foulard, a été perçu par les musulmans de France comme une volonté de l ’état de vouloir leur enlever leur religion.

Pour rejoindre Jocelyne Césari, le ressentiment de la communauté islamique en France fut l’impression d’une discrimination religieuse. Un des autres thèmes que soulève l ’affaire et qui se débattit dans les journaux ainsi que dans les sphères politiques, est la question de l ’intégration des maghrébins en France. La discussion portait sur le fait que certaines personnes émettaient l ’hypothèse que l’Islam était un frein à l’assimilation des étrangers.

A cet égard, Bertrand Révillon, nous fait part de la position du Journal La Croix : « L’école peut jouer un rôle important dans l ’intégration des jeunes étrangers. Intégration qu ’elle ne doit pas confondre avec assimilation »(37)

Ce que sous-entend le journaliste, c ’est que l ’intégration ne doit pas impliquer une perte de religiosité sinon cela est une assimilation. Entendons nous sur le sens du mot intégration. Au sens psychosocial , l ’intégration traduit le processus d ’intériorisation qui permet à un individu de réagir conformément aux normes, valeurs qui régissent le groupe. Au sens politique, il désigne le processus qui vise à faire accepter à des groupes ou à des états, des institutions, un pouvoir, une façon d ’agir, de sentir et de voir d ’un groupe plus vaste. L ’état français, par exemple cherchera l’intégration des minorités régionales , en interdisant l ’usage des langues. Le consensus est le plus souvent le fait d ’un groupe qui se comprend de façon implicite et adhère inconsciemment à une idéologie. Un groupe oeuvrant pour les droits de l ’homme verra régner un large consensus pour s’opposer à la torture, mais chacun aura des opinions différentes. Le consensus est donc lié à certaines questions précises et à des ensembles de personnes définies partageant, sans nécessairement se concerter, des façons de voir et d ’agir qui les distinguent ou les regroupent.

En France, nous avons de éléments généraux intégrateurs qui assurent un principe directeur, qui sont donc la langue, les références aux Droits de l ’Homme et du Citoyen, les références au passé, à la Révolution Française et à la République. Dans l ’affaire du foulard, nous avons des jeunes filles françaises qui se rattachent à la déclaration des droits de l ’homme et du citoyen et se disent républicaines.

Elles se sentent et sont donc intégrées puisqu ’elles remplissent les conditions sinequanones. La religion n’étant pas une condition ou un facteur d’intégration sauf si la laïcité devient la religion de ce groupe et qui expliquerait que le facteur religieux ou l ’appartenance à un quelconque groupe religieux entrerait en conflit avec ce processus d’intégration. La Croix , le 23 novembre 1989, publiera un dossier complet sur l’intégration et l ’immigration. L ’article, intitulé : « Au-delà du voile », nous révélera par quoi passe l’intégration des musulmans en France. Pour certains, dont Gilles Kepel , l ’intégration, suppose que soit brisée la logique communautaire.

Selon lui, il faut reléguer dans la sphère privée les appartenances confessionnelles. Mais le risque, en excluant les jeunes filles de l ’école, c ’est aussi d ’exclure la religion musulmane de la société, en lui refusant le droit qu ’elle réclame de visibilité sociale. La question à se poser ici est à savoir si l ’Islam est soluble dans la république. Tandis que Bruno Etienne ne voit pas un danger pour la république mais le voit dans le communautarisme, nous avons son point de vue dans Le Nouvel Observateur (38): « Le récit de Scherazade ressemble furieusement à celui que ma cousine faisait en 1953 quand elle a adhéré, pleine de ferveur, à la Jeunesse Etudiante Chrétienne. Il ressemble aussi à ce que m’ont fait récemment les jeunes filles juives qui, en partance pour Israël, se sont rasées la tête et portent le foulard. Nous avons là un processus d ’identification communautaire qui va devenir de plus en plus courant en France, pour deux raisons. D’abord, parce que la religion civique de l ’intégration ne fonctionne plus. Ensuite, parce que tout le texte le montre, on voit apparaître face à cette affirmation identitaire une nouvelle forme d ’intégrisme : l’intolérance laïcarde et jacobine. »

Comme nous venons de le voir, le véritable danger pour la république n’est pas la religion mais le communautarisme. Si nous reprenons les critères d ’intégration comme les mariages mixtes, la musique, les sorties… nous nous apercevrons que les jeunes de la deuxième et troisième génération, c ’est à dire « les jeans- baskets »musulmans sont bel et bien intégrés. Bruno Etienne ajoute que la France n ’aime pas la différence, c’est pourquoi elle cherche à les assimiler.

Tarek Ramadan refuse aussi la création d ’un tissu communautaire, il estime qu ’il faut intégrer l ’individu, en respectant ses spécificités religieuses et culturelles, s’il a fait allégeance aux lois fondamentales qui régissent le pays o ù il aura à vivre. C ’est à dire la république et ses principes. Il opte pour une troisième voix, c ’est à dire de reconsidérer certains principes et de ne plus prendre comme seule alternative antithétique, l ’insertion et l ’intégration. Il rejoint ainsi la thèse de Jocelyne Césari qui opte pour une sphère intermédiaire se situant entre a ssimilation et intégration, se basant sur le fait que le pacte social ( celui de 1905) est en crise. Elle émet l ’hypothèse que ce qui se joue aujourd ’hui est la prise de conscience du pluriculturalisme et d’une certaine visibilité de la religion musulmane.

Ce qui est fondamental à savoir est que l’Islam de France a révélé un véritable effort pour s ’intégrer, le débat sur la laïcité a montré que la laïcité a prouvé aussi sa capacité à dialoguer avec le religieux . Ce dialogue, à travers ce débat, a pour but dans le cas présent d ’une meilleure reconnaissance dans l’espace social de l’Islam.

Jocelyne Césari affirme que ce qui choqua l ’opinion était la visibilité de l ’islam, son inscription et son apparition dans le champ social. Nous retrouvons, selon elle, trois groupes qui s’opposent :

– Il y a ceux qui exclament leur détermination à défendre la laïcité et qui refusent l ’hypothèse d ’une conciliation entre islam, laïcité et modernité.
– Il y a ceux qui objectent que l ’Islam soit synonyme d’intégrisme et ont confiance en la capacité intégrationniste de la société française. Il reproche généralement aux médias d ’avoir trop focalisé l’opinion sur quelques incidents sans grande importance. -Et enfin il y a les méfiants, qui se demandent comment l ’Islam peut être vécue dans un état laïque. Ils se réfèrent à l ’image du réveil de l’intégrisme islamique dans le monde.

CONSEQUENCES

Ce que nous pouvons faire ressortir du débat médiatique, c ’est que nous avons deux logiques qui s ’affrontent, l ’une laïque, l ’autre religieuse. Nous retiendrons aussi que la politique intégriste lancée jusqu’à présent a peu favorisé le communautarisme que l ’intégration ou l’assimilation, marquant ici un échec flagrant.

Ce qui ressort encore de l ’affaire du foulard est que la crise est ici interclassiste. Elle n’oppose pas la gauche à la droite ou les laïcs aux religieux, car on voit des laïcistes se prononcer avec force pour la liberté vestimentaire des musulmans à l ’école, tandis que les adversaires traditionnels de l ’école publique volent au secours de celles-ci au nom de la laïcité. Nous avons vu aussi que l ’affaire est déformée par son retentissement médiatique et hasardement, des affaires semblables éclatent un peu partout en France.

Chez les musulmans, nous voyons deux oppositions :

– Les traditionalistes et les intégristes qui sont farouchement attachés au hijeb.
– Les musulmans plus modérés : pour eux le hijeb est symbole d’aliénation

Au delà des conséquences politiques et sociales , reste une conséquence beaucoup plus grave, que l ’on a tendance à oublier : c’est du fait d’un éclairage subi et acharné (extension dans le temps), nous nous apercevrons (contrairement à ce que Hassen Iquissen avait pu nous apprendre dans l ’affaire Rushdie) q ue les modérés accusent un certain recul dans cette affaire, tant l ’islam est mis en accusation. D’ailleurs, ces affaires qui retentissent comme une forme de discrimination, mot qui revient sans relâche, ressentiment qui grandit avec la manipulation et l’exposition médiatique.

Comme le constataient Gilles Kepel et Bruno Etienne, ce qui se produit ,c’est une méfiance à l’égard de l’Islam. Le risque est un repli identitaire et communautaire. Ces affaires , au lieu d ’affaiblir cette religion naissante en Franc e, contribue à renforcer les liens au sein de la communauté musulmane. Peut-on rendre les médias responsables ? L’article de Jacqueline Jouet dans Le Monde(39), y répond partiellement. Elle se demande si la télévision, la presse et même la radio n ’ont pas traité l ’affaire du foulard avec myopie. La communauté musulmane adresse trois reproches aux médias, elle les accuse :

1.d’avoir tronqué et truqué l’information.
2. d’avoir construit un événement long et répétitif.
3. d’avoir fait une opération marketing financière et politique. Elle reproche que le matraquage médiatique ait permis de légitimer les lois Pasqua sur l’immigration et le tout « sécuritaire ».

Les titres, les photos, les émissions et les éditions spéciales refléteraient plus les fantasmes des journalistes que la réalité.

L’Express, par exemple, interrogeant le philosophe André Glucksmann, nous offre son analyse manichéenne dont le titre de l’article est : « Le voile est taché de sang ». Glucksmann compare l’islamisme au nazisme et au communisme : « L’islamisme participe d’une troisième vague intégriste après le nazisme et le communisme. Le voile enferme comme un troisième mur après celui de l ’Atlantique et celui de Berlin. Un mur psychologique, emblème d ’une mentalité de forteresse assiégée, l ’expression d’un rapport fasciné et agressif avec l’extérieur (…)

J’aime ces femmes d’Algérie qui risquent leur peau pour aller, à visage découvert, exercer un métier, parler français s’il leur plaît. Le danger qu’elles courent et le courage qu’elles montrent interdisent de disserter du voile à la légère ; la terreur qu’il découvre et qu’il annonce me glace ».

La comparaison avec les régimes totalitaires est une forme de diabolisation de l ’islamisme. Le voile est ainsi montré du doigt alors que celui-ci n’a aucune connotation politique. L ‘ampleur de ce texte est surprenante, nous y retrouvons l ’idée d ’un danger islamiste. L’impact psychologique est ici directe sur le lecteur puisque son argumentation est fondée sur des faits marquants hors contexte. Le voile devient une agression dans le champ visuel et est perçu comme un danger. Le musulman se voit vêtir de la robe terroriste, coupable des pires atrocités. Mais ce ressentiment ne se lit pas dans la presse, ne se voit pas à la télévision, ne s ’entend pas à la radio, i l se vit au quotidien quand les regards se lèvent sur les jeunes filles voilées.

1 Les expressions ont été tirés du journal La Croix , dans les articles parus entre Octobre 1989 et février 1990
2 L’histoire du XXème siècle , Ed. Figaro, 1997
3 L’Humanité du 08.10.89 ; « le foulard de Fatima »
4 La Croix du 7.10.89 ; « Creil : le voile et la laïcité »
5 L’Humanité du 6.10.89 : « Au nom de la laïcité »
6 La Croix du 9.11.89, Etienne Borme cherche à démontrer la disproportion entre l’affaire du voile et la chute du mur de Berlin. Selon, lui les foulards ont noyautés en France l’importance d’un événement internationale.
7 La Croix du 19.12.89 ; « Au delà du voile… »
8 Les cahiers de L’ADRI presse sont consultables à L’Association D’un monde à l’autre, à Roubaix. C’est dans leur service de documentation très fourni sur l’islam et l’immigration que nous avons consultés les revues de presse sur l’affaire du foulard. ADRI : Agence de Développement des Relations Interculturelles 9 Appel paru in , Nouvel Observateur du 18.10.89, sous le titre de : « Profs, ne capitulons pas »
10 La Croix du 3.11.89 ; « Foulards , voiles et démesures… »
11 La Croix du 29.11.89
12 La Croix du 13.09.94
13 La Croix du 14.09.94
14 Secrétaire pour les relations avec l’islam(SRI), Il est interviewé par La Croix le 30.10.94 ; « Etre musulman en France »
15 L’humanité du 28.09.94 ; « Du voile au masque »
16 L’Humanité du 8.10.94
17 Ceux sont les propos de Mgr Gaillot : La croix du 28.09.94. Mgr, l’Evêque d’Evreux est aussi hostile à la circulaire Bayrou : « cette circulaire va à l’encontre de la tolérance »
18 La Croix du 13.09.94, fait état de cette frustration : « L’école laïque et républicaine étant le creuset d’intégration des citoyens et citoyennes de demain. L’organisme( UFM) souhaite néanmoins que les instructions du ministre englobent tous les signes religieux à l’école afin d’éviter toute équivoque et tout sentiment de frustration ».
19 La Croix du 23.11.89 ; « Laïc, laïque »
20 Cf. La thèse de Belhamidéche : Islam et Laïcité, essor et limite ; Sorbonne 1994, P.21
21 La Croix du 23.11.89
22 La Croix du 23.11.89 ; « Notre laïcité hermétique à certains musulmans »
23 Le père Maurice Borrmans enseigne le droit islamique et la spiritualité musulmane à l’institut pontificale d’études arabes et islamiques à Rome.
24 Il rejoint ici l’idée de Belhamidéche.
25 Ceci est notamment illustré par les penseurs musulmans tels que Al Mawardi , dans son traité : Les statuts gouvernementaux ou alors Ibn Tay miyya, Politique religieuse
27 L’Humanité interviewa Raymond Huard, professeur d’histoire de l’université de Montpellier, le 26.10.89 ; « La raison et la tolérance »
28 In Migrations-Société, , revue bimestrielle du CIEMI, Numéro 7 (Janv-Fev. 1990)
29 Chercheur à l’IREMAM à Aix-en-Provence
30 In la revue : Autrement numéro 95; article ; »la liberté de conscience par dessus Tout »
31 La Croix du 27.09.94
32 La Croix du 01.11.89
33 Le Monde du 30.11.94
34 Edgar Weber : arabisant et professeur à l’université de Toulouse. Auteurs de plusieurs livres sur le monde arabe et l’islam dont : Croisades d’hier et d’aujourd’hui
35 Article Paru dans la revue Panoramique Op. Cit. p. 68 à 74
36 Nouvelle Observateur du 9 au 14 Décembre 1994
37 La Croix du 24.10.89
38 In Le Nouvel observateur du 24 février au 2 mars 1994
39 Le Monde du 5 décembre 1994

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