Institut numerique

1. Première situation éducative : avec François et Damien

1.1. Présentation des personnes

François (11 ans)

• Placement : François est placé en pouponnière dans sa première année, en même temps que son frère, suite au signalement du grand-père maternel. Il est placé au Foyer à 3 ans.
• Explication des raisons de placement : les enfants sont en danger suite à négligence et maltraitance parentale. A ce tableau s’ajoutent de la violence entre les parents.
• Fratrie : un frère de 12 ans et une soeur de 7 ans (placés ailleurs actuellement).
• Maintien du lien familial : le garçon a des visites régulières du grand-père maternel ; le père n’exploite plus son droit de visite mensuel.
• Scolarité : enseignement primaire classique (5ème année bis).
Damien (15 ans)
• Placement au Foyer à 6 ans, en même temps que sa soeur d’un an plus jeune.
• Explication des raisons de placement : la mère est seule (père incarcéré) et présente d’importantes limites sur le plan intellectuel. A l’occasion d’une « garde » chez un voisin, les enfants avalent de la méthadone. Cette ingestion donne suite à leur hospitalisation qui entraînera d’abord un placement familial (chez un frère de la mère) avant le placement institutionnel ;
• Fratrie : 2 soeurs (9 et 14 ans) placées au Foyer ;
• Maintien du lien familial : retours familiaux réguliers les week-ends et jours fériés ;
• Scolarité : enseignement professionnel (hôtellerie, 1ère année bis).

1.2. Le contexte de la situation

1.2.1. Les acteurs en présence

• François
• Damien
• Deux adolescentes du groupe vertical mixte (présentes silencieusement)
• Moi-même

1.2.2. Le contexte

La situation se déroule un jour férié, en semaine, après le souper. Je me retrouve avec les jeunes restés dans la salle à manger pour utiliser les ordinateurs à des fins de ludiques. François et deux jeunes filles sont assis chacun devant un ordinateur pour des distractions différentes. L’éducateur responsable, avec qui je partage la prestation, prend en charge les plus petits du groupe pour leur donner le bain dans une autre partie de la maison. Je suis assis derrière les jeunes internautes (face orientée vers les ordinateurs) pour observer leurs interactions avec la machine. De temps en temps, d’autres enfants traversent la cuisine.

1.3. Les faits observables

Je me lève et m’avance pour m’asseoir à droite de François, devant un ordinateur resté libre. Je reste silencieux et inactif, mais mon visage est tourné vers François qui ne quitte pas l’écran des yeux tout en pianotant de façon répétitive sur certaines touches du clavier informatique.

MOI (regard dirigé vers F) : « F…, ça te dérange si je te regarde jouer ? »

FRANCOIS (d’une voix chantante clairement intelligible, tout en restant les yeux fixés sur l’écran et continuant à faire aller ses doigts sur le clavier) : « Non…on. » Nous restons silencieux, côte à côte, dans nos postures respectives. Au bout d’environ cinq minutes, je cherche une nouvelle fois à établir la communication avec le garçon.

MOI : « F…, est-ce que je peux te poser une question ? »

FRANCOIS (idem que précédemment dans son non-verbal et son para-verbal) : « Oui…i. »

MOI : « C’est quoi le nom de ce jeu ? »

FRANCOIS (gestes et postures inchangées face à l’ordi) : « Dungeon Rampage. »

MOI : « Donjon… Comment ?… »

FRANCOIS : « Rampage ! »

MOI : « Ah ! Donjon et remparts ?… »

François ne répond rien et continue de rester manifestement imperturbable dans son interaction virtuelle. Je découvrirai le nom exact du jeu par la suite, chez moi, en allant le vérifier sur Internet. En attendant, je reste moi-même silencieux quelques instants, mais néanmoins observateur de la façon habile dont F… continue à diriger son avatar dans un décor médiéval. Les images graphiques défilent à vive allure. Je relance la conversation.

MOI : « Tu joues souvent à ce jeu ? »

FRANCOIS : « Ben… Oui, quelques fois… »

MOI : « Tu joues aussi à d’autres jeux sur Internet ? »

FRANCOIS : « Oui…i. »

MOI : « Auxquels ? »

FRANCOIS : « Ben… Y a… Euh… Social empire, Social world… Dragon city… Avengers,… » Silence de quelques instants. Puis, je continue.

MOI : « Je vois que tu te débrouilles bien… Tu es au quantième niveau, là ? »

FRANCOIS : « Chuis dans le cinquantième monde… Regarde, y a Damien qui est là aussi ! »

MOI : « Ah, c’est un jeu en ligne à plusieurs !… Mais, dis-moi, Damien c’est un copain de ta classe ? »

FRANCOIS : « Non, c’est Damien du Foyer ! »

MOI : « Mais il n’est pas là aujourd’hui !… »

FRANCOIS : « Ben non, je sais… Il joue chez lui ! »

MOI : « Ah, je comprends. C’est vrai qu’il est en retour famille aujourd’hui ! »

FRANCOIS : « Oui. » Un autre silence. Je continue d’observer sa façon de jouer avant de reprendre mon questionnement.

MOI : « C’est quoi ta mission ? »

FRANCOIS : « Je dois tuer les méchants et je dois ramasser les pièces et les trésors… Et, tu vois, quand je prends ça (F… m’explique tout en s’exécutant), ça me donne de l’énergie. » Le garçon met sa partie en suspension (mode « pause ») et change de fenêtre informatique pour me présenter, avec une explication détaillée et tout en les faisant défiler une à une, les fonctions accessoires du jeu.

1.4. Mon ressenti

• Je suis étonné de constater avec quelle adresse et automatisme François fait progresser son avatar sur l’écran, tout en répondant à mes questions et en me fournissant différentes explications de façon simultanée.

• Lorsque François me présente les fonctions accessoires du jeu, je parviens à en saisir le principe. Mais ses manipulations sont pour moi si rapides que je ne réussis pas à mémoriser le contenu total de ce qu’il m’explique. Je me sens alors comme un dinosaure « au pays du Net » (Gustin, 2006), dans l’écart générationnel qui me sépare des protagonistes.

1.5. Mes interprétation a priori

• François est très expérimenté en matière de jeu vidéo.
• Il apprécierait que je m’intéresse à son jeu : il m’en donne toute une série d’explications malgré son « absorption interactive ».

1.6. Des informations complémentaires utiles à la compréhension de la situation

François

• Les contacts maternels ont été suspendus depuis 2007 car la mère néfaste à son fils en raison de manifestations d’agressivité et de grossièreté à l’égard de celui-ci pendant les visites au Foyer (information recueillie dans le dossier du bénéficiaire).
• Il n’a plus de contact de visu avec son père depuis début 2011 (idem pour le recueil des informations). Seuls quelques contacts téléphoniques maintiennent le lien affectif avec le père, mais sont d’une extrême rareté (information obtenue de la part de l’éducatrice référente).
• Ses parents sont séparés depuis plusieurs années (source de l’information : dossier du bénéficiaire) ;
• Son frère aîné ayant été écarté du Foyer depuis plus d’un an, François ne le voit qu’à l’occasion des visites du grand-père qui prend en charge ses petits-fils ensemble, à l’extérieur, durant une demi-journée par mois (source de l’information : l’éducatrice référente).
Quand il m’est arrivé de l’interroger au sujet du partage des jeux vidéo avec son frère à cette occasion, il reconnaît en parler et y jouer avec lui.
• Début octobre 2012, une éducatrice trouvant François en train de jouer à sa console DS, dans son lit en pleine nuit, lui promet une punition si cela venait à se reproduire (source : journalier de l’équipe éducative).
• En plus des moments de jeu passés sur l’ordinateur, il passe la plupart de son temps libre à jouer avec sa console. Durant ses parties de console, il est quasiment imperméable à la discussion. Par contre, il est plus facilement abordable devant l’ordinateur (constats établis par moi-même).
• Il lui faut parfois plus d’un an pour établir une relation de confiance avec l’adulte (information recueillie auprès de l’ensemble des éducateurs).

Damien

• Son père, réincarcéré en 2008, est actuellement en liberté surveillée ; il vit à nouveau avec la mère (informations recueillies auprès de l’éducatrice référente).
• Le jeune homme a des résultats scolaires médiocres dans toutes les matières théoriques (à l’examen du bulletin scolaire du bénéficiaire) et ne s’intéresse plus à la formation professionnelle pour laquelle il était très motivé au départ par aspiration personnelle (information recueillie auprès de sa référente).
• Damien chercherait à s’identifier au père, qui a interrompu son cursus scolaire très tôt pour vivre de l’argent « facile » et se divertit entre autres par les jeux vidéo (idem pour la source de l’information).
• Lorsque Damien est chez ses parents, il communique chaque fois avec Flavien via Facebook et des jeux vidéo en réseau (constat établi par moi-même).
• Il semblerait qu’en retour famille il passe tout son temps devant l’ordinateur et ne fait aucune autre activité en dehors d’accompagner sa mère pour aller faire les courses ou en consultation chez le médecin (information recueillie auprès de l’éducatrice référente).
• Le père de Damien est absent à la maison la journée : il est souvent au café. Il l’est donc aussi affectivement et éducativement vis-à-vis de ses enfants (idem pour la source de l’information).

En ce qui me concerne

En dehors des activités ludiques et des promenades ou du conditionnement du coucher (lecture de contes, de récits, …), j’ai avec l’ensemble des résidents un rapport éducatif plutôt asymétrique.

1.7. Questionnement ouvert et hypothèses de compréhension

1.6.1. Mon questionnement

• François et Damien ont-ils généralement l’occasion de faire part aux éducateurs de ce qu’ils vivent dans leurs distractions virtuelles ? Quel pourrait être l’impact d’une relation éducative moins « conventionnelle » que j’entretiendrais avec François et Damien ?
• Le contenu de la relation qu’ils entretiennent les deux garçons entre eux via le cyber-espace est-il du même type dans le « réel » ?
• Quel besoin implicite cherchent-ils à satisfaire par le jeu vidéo en général ? Par les MMORPG* plus particulièrement ? Dans quelle mesure l’ensemble de leurs besoins et attentes sont-ils satisfaits dans le quotidien, en dehors du virtuel ?
• Dans quelle mesure leur rapport au réel est-il/n’est-il pas tronqué par m’influence des mondes virtuels qu’ils fréquentent ?

1.6.2. Mes hypothèses de compréhension

1) S’il peut arriver à François de parler avec son frère de jeux vidéo pendant ces occasions, je doute fort qu’il puisse le faire de la même façon avec son grand-père en raison de la fracture numérique*. Quand à Damien, je suppose qu’il en parle souvent avec son père qui en fait également son activité de loisir.

2) Comme François peut avoir tendance à jouer avec sa console de façon cachée, il y aurait un besoin affectif et relationnel insatisfait chez lui. Il chercherait à combler un manque ou d’affection, qu’il n’a peut-être jamais eu de ses géniteurs, par la dyade numérique*. Idem pour Damien qui en fait sa principale activité au domicile parental.

3) François aurait besoin d’être plus rejoint par l’adulte là où il n’est peut-être pas capable de mettre des mots sur une souffrance morale autrement que par son évasion virtuelle. C’est pourquoi, en dehors de la lecture que je lui fais parfois au moment du coucher, il serait peut-être bon que je lui consacre d’autres temps où je me mets plus à son niveau dans la relation.

4) L’écartement du frère de François aurait occasionné à ce dernier une expérience d’abandon supplémentaire (s’additionnant à celles qu’il subit par l’absence de relation à ses parents). François tenterait de combler cette absence de relation de proximité avec son frère par la communication virtuelle avec un autre aîné : Damien.

5) Il en serait de même pour Damien : celui-ci construirait des liens de proximité quasi-exclusifs dans le virtuel lorsqu’il est en week-end chez ses parents. En effet, il communique peu avec une mère limitée intellectuellement, si ce n’est pour exercer de l’ascendance sur elle. De plus, son père est absent affectivement (cf. Expérience d’abandon affectif *).

• Damien serait dans une espèce d’indifférenciation par rapport à son père, par contagion* ou identification (décrochage scolaire précoce, goût pour les jeux vidéo, …)

1.8. Une piste à exploiter

Je choisis l’hypothèse de compréhension 3 pour en faire une piste d’intervention. Il serait en effet bon que je puisse – en tant qu’imago* paternel– partager des moments de jeux vidéo qui constitueraient en même temps un espace de médiation éducative*, avec les protagonistes. L’objectif est, à partir de la confiance que je peux construire avec eux à travers cet espace dans un premier temps, de mettre ensuite en place d’autres activités – le moment voulu – dans la « vraie vie », pour leur permettre de se déconnecter un peu du « pouvoir hypnotique des
pixels* ».

1.9. La mise à l’épreuve de l’hypothèse d’intervention

Un dimanche en soirée, Damien et François se retrouvent côte à côte plongés dans l’écran d’un ordinateur. Ils jouent en réseau à Dungeon Rampage. Me tenant auprès d’eux, j’observe leurs interactions tout en passant un balai dans la pièce. Les autres jeunes sont occupés à d’autres activités dans la maison : certains « petits » jouent dans la salle de jeu, trois autres font la vaisselle dans la cuisine, d’autres encore sont « scotchés » devant l’écran de télévision du salon.

Une fois ma tâche ménagère achevée, je propose aux deux joueurs de les rejoindre dans leur activité. L’occasion se prête bien puisque deux ordinateurs sont restés libres.

MOI : « Les gars, ça ne vous dérange pas si je joue avec vous ? »
DAMIEN : « Non, non, viens, y pas d’souci !… »
MOI : « Et toi, François, qu’en penses-tu ?… »
FRANCOIS : « De quoi ? »
MOI : « Es-tu d’accord pour que je vienne jouer avec vous à Dungeon Rampage ? »
FRANCOIS : « Ben… Oui… Pourquoi pas ? »
Je m’installe à côté des garçons pour occuper le troisième ordinateur. Une fois la machine complètement activée, je reprends mon questionnement.

MOI : « Est-ce qu’il est possible de vous rejoindre au niveau où vous êtes arrivés ? »
DAMIEN : « Ouais, pas de souci ! »
MOI : « Le problème, c’est que je ne sais pas comment faire pour y arriver. Qui peut m’aider ? »
DAMIEN : « Viens, je vais te faire ça. »
Damien passe par différentes options à sélectionner dans le programme du jeu pour me configurer mon avatar. De cette façon, je peux me tenir par projection virtuelle aux côtés des garçons afin de progresser en même temps qu’eux dans la partie. J’en remercie mon assistant. Par ailleurs, je réalise rapidement que je n’ai pas la même dextérité que mes partenaires de jeu pour me maintenir côte à côte avec eux.
MOI : « Oufti, c’est trop rapide pour moi !… Vous faites comment les gars ?… »
DAMIEN : « C’est normal : nous on a l’habitude ! »
MOI : « Oui, mais quand même… »
FRANCOIS : « Tracasse : nous on s’occupe des méchants. Tu n’as qu’à nous suivre. »
DAMIEN : « Oui, on te laisse les trésors et de l’énergie. T’as juste besoin de les ramasser en même temps que tu nous suis. »
MOI : « Ok, merci… Sympa les gars ! »
Bien que mon devoir reste minime dans notre équipe chevaleresque, j’ai toujours du mal à maintenir mon avatar près de ceux de mes coéquipiers chevronnés.

Au bout de quinze minutes de jeux, fatigués par l’effort de concentration que je dois fournir, je quitte la partie en félicitant néanmoins mes partenaires pour leur habileté. Mon sentiment de faire partie d’une génération de dinosaure, dans le maillage du réticulum virtuel, s’en trouve renforcé. Les garçons, quant à eux, ne quitteront les écrans qu’une heure plus tard, après que l’éducateur présent et moi-même n’ayons cessé de leur rappeler l’urgence pour eux de quitter les ordinateurs.

1.10. Evaluation de l’impact de mon action

Damien et François viennent a priori plus volontiers vers moi depuis notre partage ludique. Je pense qu’ils me considèrent un peu comme l’un des leurs parce que je me suis mêlé à leur univers. D’autre part, ils ont probablement dû se sentir valorisés à partir du moment où je les ai félicités pour leurs performances et leur adresse.

Ensuite, comme j’ai eu confiance dans leur aide, qui consistait à me faire entrer pleinement dans la partie, j’ai peut-être réciproquement rendu possible leur confiance envers moi.

Cette confiance mutuelle est, selon moi, la condition sine qua non de la construction d’une relation authentique fondatrice d’un terrain pédagogique.
Cependant, pour éduquer « efficacement » de jeunes bénéficiaires à un régime virtuel équilibré, sans que cela passe pour un quelconque « copinage » dans ma façon d’exercer mon empathie* à leur égard, je dois veiller à conserver une juste distance relationnelle nécessaire à toute relation d’autorité éducative* qui se veut comme telle.

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