Institut numerique

Raphael (Surnom choisi un peu avant l’enregistrement)

Rachel : Bonjour

Raphael : Bonjour

Rachel : On voulait déjà commencer par vous remercier encore d’être venu. C’est vraiment chouette. Et puis, ensuite euh…, on voulait aussi peut-être juste remettre, un petit peu, donc on vous avait un peu parlé pourquoi on faisait ce travail sur l’affectivité, et puis dans un milieu carcéral.
C’est en fait ben voilà, nous on voulait aborder un sujet qui était tabou et puis très peu parlé. Et puis du coup on voulait, ben, surtout connaître votre vécu à vous, donc en prison.
Aussi, je voulais ajouter tout ce qui sera dit, restera confidentiel. Les enregistrements seront effacés une fois qu’on aura retranscrit. Et puis voilà, tout ce qui pourrait apparaître pour qu’on puisse vous reconnaître sera effacé où mis en noir pour pas qu’on puisse le lire.
Je vais peut-être juste vous rappeler un petit peu les thèmes que l’on va aborder aujourd’hui.
Donc il y a…, ce sera sur les expériences d’échanges affectifs lors de votre arrivée, pendant votre détention, et puis enfin, à votre sortie on aura juste une question.

Pour la première question, qu’est-ce que vous pourriez nous dire sur vous en général, qu’est-ce que vous aimeriez nous dire ?

Raphael : Par rapport à ce sujet ?

Rachel : Ben peut-être par rapport à vous. Je sais pas si vous avez envie de nous donner votre âge ou voilà …un peu…

Raphael : Je peux vous dire que j’ai vécu une première incarcération à l’âge de 22 ans. Aujourd’hui j’ai 40 bientôt 42. Et euh… donc j’ai vécu donc une coupure de quatre années de privation de liberté, j’avais pris six ans, mais j’ai fait quatre pour bonne conduite.
Après je suis resté de nouveau dix ans dehors et je suis rentré de nouveau pour quatre ans.

Rachel : D’accord.

Raphael : Après je suis sorti pour trois-quatre ans et je suis de nouveau rentré pour euh… une année avec euh… un passage à l’hôpital psychiatrique de Belle-Idée donc ce qui veut dire euh que je n’ai pas le même parcours qu’une personne a fait euh vingt ans ou quinze ans de prison d’affilée quoi.

Acquiescement de tête de Rachel

Raphael : Donc j’ai eu plusieurs sorties. Ca ne s’est pas toujours passé la même chose. J’ai eu plusieurs incarcérations évidemment puisqu’il y a eu plusieurs sorties.

Rachel : D’accord.

Roseline : C’est intéressant.

Raphael : Oui, cela peut être intéressant ouais….. (silence) en fonction des âges quoi, cela fait vingt, trente, quarante ans, voilà, ça fait ça. Tous les dix ans, il m’arrive, pfff…….. une baffe (rires), une tuile, (raclement de gorge).

Rachel : J’ai oublié de vous préciser s’il y a des questions auxquelles vous voulez pas répondre, euh, vous pouvez le dire ou si vous voulez faire une pause ou quoique ce soit, il faut pas hésiter.

Raphael : Hummm.

Rachel : D’accord. Hum, quel souvenir vous gardez en fait lors de votre arrivée en détention ? De votre première arrivée en détention.

Raphael : (Avalement de salive). Bon, la première arrivée en détention, je me disais que j’étais pas sûr que ça dure longtemps. Je me disais qu’avec un peu de chance ça durerait pas trop et ce serait pas trop pénible, quoi.

Rachel : D’accord.

Raphael : Donc si on veut, donc les quelques premiers mois, c’était, c’était supportable dans, dans le sens que je me disais que ça devait se régler ça, je pouvais sortir avant quoi.
Et, c’était supportable, j’avais une amie qui me soutenait, j’avais 22 ans, j’étais très jeune. Et euh…, au début, c’était, quand on parle de l’arrivée, c’était supportable. On était plusieurs, on était un groupe, on était sept, huit dont six dans la même prison au baumettes à Lausanne. Ce qui fait qu’on était soudé, on se sentait, on était soudé, c’était un club de moto. Et cela allait, on disait finalement c’est pas pire que le travail, quoi, mis à part les p’tites copines et ceci et cela. Mais au début c’était supportable.
Maintenant si on m’avait dit au début : « tu fais quatre ans », mon dieu ! Peut-être je sais pas, j’aurai passé à autre chose. C’est-à-dire j’aurai envisagé de me suicider, je sais pas quoi. Mais heureusement ce n’était pas défini comme ça.

Rachel : Il n’y avait pas forcément un sentiment de peur ou… ?

Raphael : Non, non, non, non. Bon on était… j’avais la chance de ne pas être seul. Par exemple il y avait d’autres incarcérations où j’étais seul, quand je suis entré à Champ Dollon, j’étais seul, c’est différent. Mais là à 20 ans on était un peu fier, on revendiquait ce qu’on avait fait, on croyait avoir raison devant les juges, devant le ministère publique, pis on se faisait pas trop de soucis, insouciant. Ouais pis dans le cadre de la prison ça allait parce que on était assez respecté on a fait les gros titres des journaux, une fusillade en plain cœur de Vevey. Ouais, dans le milieu marginal on était considéré comme… ce qui fait que ce n’était pas trop dur à ce niveau-là. Au début mais je vous parle des trois, quatre premiers mois… Parce qu’après le premier mois, mes copains ont tous été libérés parce que j’étais le seul qui avait tiré, non je n’étais pas le seul mais qui avait touché quelqu’un avec une arme à feu, donc le juge m’a dit : « je peux libérer les autres mais pas vous, vous êtes le principal protagoniste ». Et là, déjà après le premier mois ça été dur après la coupure avec les…copains. La copine continuait de venir me voir, elle y croyait, elle pensait que, que, elle disait au juge que nous étions faits l’un pour l’autre, qu’on allait se marier, que patati, patata. Elle envisageait des choses, qu’on avait pas envisagé à l’extérieur, elle écrivait des lettres d’amour, c’était vraiment très, très fort et elle m’aidait bien à supporter ça. Mais moi, je ne savais pas jusqu’à mon jugement combien j’allais prendre, de toute façon, le problème était là.
Après quelques mois, peut-être six, j’ai enfin compris que je ne sortirais pas avant mon jugement et que mon jugement n’aurait pas lieu avant une année. Alors là, c’est la première cassure, c’est ma copine qui a craqué quand je lui dis que je ne peux pas sortir avant le jugement et qu’il y a encore un an à attendre, je n’ai pas de liberté provisoire…Je lui ai dit : « tu ne peux pas m’attendre comme ça, tu es jeune aussi » pis elle me dit : « non on se marie quand tu sors, je t’attends, j’essaie ». Je ne pouvais pas lui demander ça. « Mais si tu tiens le coup, je te promets que je t’épouse quand je sors, il n’y a pas de problème ».
Et puis euh… après quelques…. sept, huit mois, elle est arrivée en me disant qu’il s’était passé quelque chose, qui devait se passer entre guillemets, c’est la nature quoi. Voilà, un soir un peu arrosé, elle a croisé un type et ils ont fini ensemble, voilà quoi…. Et pis elle me demandait, elle l’a dit, elle voulait être franche avec moi. Moi je ne lui ai pas fait de reproche, c’est normal. Et j’ai dit que c’est mieux qu’on se quitte mais elle ne voulait pas. Elle voulait continuer à venir me voir même qui s’est passé ça. Et là j’ai dit : « Non écoute, je veux que tu quittes ce milieu, je veux que tu sois… ce n’est pas bon, c’est pas sain pour toi, c’est pas sain pour moi, quitte ce milieu, va voir d’autres connaissances et fais ta vie quoi ». Pas refais ta vie car à 20 ans on ne refait pas, on fait. Et euh… c’est comme ça qu’on s’est plus revu du temps que j’étais en prison.

Rachel : D’accord.

Roseline : Après la deuxième fois, vous aviez une autre pensée quand vous êtes entré en prison ?

Raphael : Bon la deuxième fois, j’étais complètement parano, j’étais euh… je pensais que c’était un complot contre moi, j’étais vraiment mal. Ce qui fait que je me suis même isolé en prison, j’allais me promener sur le toit de Camp Dollon, ouais, là j’étais vraiment pas bien. C’était tout à fait différent, ouais, ouais.

Roseline : D’accord.

Rachel : Et puis quelles idées vous faisiez-vous des relations entre les gens en prison ? Est-ce que vous aviez une idée avant, est-ce vous vous étiez déjà posé la question ?

Raphael : Franchement non, si on m’avait dit que j’allais un jour passer par la case prison, j’aurais pas trop cru, franchement….

Rachel : Mais est-ce que….
Raphael : C’est pas un milieu qui m’intéressait. Franchement j’avais autre chose en tête, non, à l’époque, j’en avais jamais parlé, ou peut-être dire ce gars est en prison ou quelqu’un que je connaissais en Valais qui avait été incarcéré, mais non, non le milieu ne, à part ce que j’avais vu dans les films, mais les films ce n’est pas toujours… enfin c’est hard ce qu’on voit dans les films américains, les relations qu’il y a entre les détenus, je n’ai pas un titre dans la tête mais enfin…
Mais sans plus, je n’avais pas d’idée préconçue.

Rachel : Est-ce que vous pourriez nous décrire une journée, les différents moments de rencontre possibles ?

Roseline : Les rencontres importantes…

Raphael : Bon, ce qu’il y a c’est que moi j’ai fait beaucoup de préventive contrairement à d’autres gars qui ont fait plus de pénitencier. C’est-à-dire que normalement le, le, le cadre c’est 23h sur 24 dans une cellule, s’il y a surpopulation vous êtes à plusieurs dans une cellule, s’il n’y a pas de surpopulation, vous êtes seul dans une cellule et vous avez le point de rencontre c’est-à-dire une heure par jour. Quand j’étais au Beaumermet, on pouvait se promener dans une cour et peut-être deux heures par semaine en plus, on pouvait aller dans une salle faire du sport. Donc c’était ça les points de rencontre. Ou si peut-être une heure, même pas, peut-être une demi-heure quand on allait à la bibliothèque ou… des choses comme ça. Certains allaient à l’église pour pouvoir voir du monde, parce qu’il … ouais une église, c’est pas vraiment une église….

Roseline : Ouais une chapelle.

Raphaël : Ouais, une cérémonie religieuse qui se…

Roseline : Vous y alliez ?

Raphaël : Moi pas, non, j’étais pas, même que pourtant ça aurait pu faire du bien pour voir des gens, pour discuter. Mais je n’étais pas…, tout ce qui était… j’étais en porte à faux avec tout ce qui était dans le cadre carcéral.
Donc s’il y avait un meneur qui était une personne qui avait le droit d’entrer dans une prison, c’était déjà pour moi une personne louche, qui pouvait redire ce qu’on lui disait.

Roseline : Méfiant ?

Raphaël : Voilà, ouais, ouais, j’ai le coté parano qui était déjà…..

Roseline : Donc la première fois le coté parano était déjà là ?

Raphaël : Il était déjà là, oui oui, quand on rentre en, dans ce milieu, on a toujours peur de redire. Si vous vous êtes allés dans le but de tuer quelqu’un et que vous ne voulez pas que ça se sache, c’est soit un assassinat, soit un meurtre, un assassinat c’est 20 ans, un meurtre c’est 10 ans. Donc c’est du simple au double. Donc si vous dites au juge que vous avez pété les plombs et que vous faites une confidence au prêtre ou je ne sais qui, à un maton, non je ne voulais pas. Pis des fois, on voit qu’ils vous cherchent, ils posent des questions qui sont insidieuses, qui sont précises, donc on se pose la question, il y a une parano qui nous dit, méfions-nous, on est quand même dans un milieu spécial, est-ce qu’ils travaillent avec les juges, il y a tout un…. ouais ouais.

Roseline : Mais alors là, vous étiez déjà un peu méfiant, la deuxième fois vous étiez pas bien et la troisième fois ?

Raphaël : La troisième fois c’est maintenant, j’ai fait six mois pour un cas de procédure, finalement c’est dû à la première fois, j’avais un traitement médical qui m’était imposé, pis au Valais j’ai rompu ce traitement à cause d’un accident de moto ce qui fait que c’est un peu une histoire de….

Roseline : Une continuité ?

Raphaël : Ouais, c’est une histoire un peu bêbête, il n’y a pas de nouveau délit. Il n’y a rien, le seul truc qu’on me reproche c’est d’avoir rompu ma confiance avec le médecin en Valais. Dans le sens où malheureusement j’étais à l’hôpital dû à un accident de moto, je n’ai pas pu lui dire que je ne pouvais plus le voir. Entre-temps, j’avais un peu décompensé, j’avais pris beaucoup de morphine et tout, je n’étais pas bien non plus. Mais à Genève il s’est passé le truc qu’ils arrivent avec mon dossier et ils disent nom de chien, on a un… comment on appelle ça… un certificat du Valais qui dit que ça fait deux, trois mois qu’il n’a plus été rendre visite à son psy, donc eux ce qu’ils font, ils me remettent en milieu carcéral.

Roseline : Et là vous étiez de nouveau en préventive alors ?

Raphaël : Et là, j’étais à Champ Dellon, en préventive. J’ai un article qui … à l’époque c’était un article 43, et maintenant je ne suis même plus sûr. C’est un milieu qui évolue, vous avez l’incarcération, pis après vous avez le milieu hospitalier et après vous avez le milieu ouvert, c’est-à-dire… comme j’étais dans le Valais, là je ne suis pas encore en milieu ouvert, je suis en milieu fermé, c’est la même chose que si j’étais à l’hôpital.
Et après, ils vont me mettre ouvert et je dois aller une fois par mois me présenter, voir un psy, ce que je fais aujourd’hui tous les mois et là ça sera la même chose. Mais si je romps cette confiance-là, eux me considèrent de nouveau comme une personne dangereuse, parce que j’ai un traitement médicamenteux et j’ai tendance à « paranoïer ».

Roseline : Donc la troisième fois, c’était qu’une heure de promenade et vous deviez manger dans votre cellule ?

Raphaël : Donc là, non, j’étais à Champ Dellon ; je pouvais manger dans le couloir, j’étais à cinq dans la cellule car il y a une surpopulation carcérale. Ca a bien été le milieu, je crois que… Après j’ai pu travailler dans la buanderie et pis voilà quoi le contact avec les autres ça se passait bien pour dire que nous étions cinq dans une même cellule. Bon y a eu quelques petites bagarres mais bon sans trop de dommages. Mais là c’est très dur à vivre, très, très dur, et au bas mot, il n’y avait pas une cellule seule. Toutes les cellules minimum deux, des fois ils mettaient deux lits superposés et un matelas par terre.
Roseline : La première fois c’était seul ?

Raphaël : Oui j’étais seul. Je me suis même isolé, oui. La première fois euh…, oui, non, la toute première fois j’étais au Baumière à Lausanne et là, c’était différent. La deuxième fois c’était aussi à Champ-Dellon et là je me suis isolé, alors là, j’étais tout seul, j’allais de temps en temps me promener avec une ou deux personnes qui étaient au secret, mais là, j’étais complètement parano, j’ai dit qu’ici il ne faut pas parler, il faut rien dire, enfin, bref, j’étais vraiment mal, mal, mal. J’étais en isolation totale, même pas un contact avec ma famille, même pas de visite quasiment, tandis que la première fois que j’étais incarcéré, vous imaginez le nombre de visite que j’avais, j’avais tout un club de moto avec moi, toute ma famille qui me soutenait, enfin au début ma copine, des copines qui venaient me voir, c’était tout à fait différent.

Roseline : Et puis vous étiez seul dans une cellule ou à plusieurs ?

Raphaël : Au Baumermet ? Oui, à l’époque il n’y avait pas, bon je vous parle de ça, c’est en 1992, euh… il n’y avait pas cette surpopulation. Il y avait beaucoup moins de tensions, ça change tout, ça change tout, ouais.

Roseline : Et là-bas vous pouviez travailler ?

Raphaël : Ouais là-bas j’ai pu travailler à… comment ils appelaient… l’atelier de collage, on préparait des papiers pour des fleurs, on faisait du cartonnage, enfin.

Roseline : Alors là, il y avait un lieu d’échange ?

Raphaël : Oui, là, il y avait un lieu d’échange, un échange avec les autres détenus, oui tout à fait. Oui toute la journée, vous étiez dans une salle comment ça, une dizaine à plier les cartons, on se passait des trucs.

Rachel : Mais il y avait un moment précis dans lequel il y avait plus de plaisir à rencontrer du monde ou… ?

Raphaël : Cela dépendait, avec qui, quoi. Ca dépend de la relation, des fois il y a une bonne relation, on était tout content d’aller à la promenade pour le retrouver. On restait une heure à discuter, on se racontait des choses, voilà quoi.
Cela dépendait des relations, ouais, ouais, et des fois il y avait même une bonne ambiance, on a même éclaté de rire, il faut pas croire, il y a vraiment des types qui vous racontent des choses, vous êtes là, vous éclatez de rire, c’est détendu des fois, c’est, c’est, c’est pas toujours… oui on se dit nom de chien j’éclate de rire, tu sais où je suis ? Ou bien. Et parfois c’est le gros fou rire et on arrive plus à se reprendre.

Roseline : C’est des moments quand même importants !

Raphaël : C’est quand même des souvenirs qui restent et se dire mais nom de chien, dans ce milieu-là on arrive quand même à être euh…. Même euphorique, vraiment hilare à certains moments. Les larmes, je pense qu’elles restent quand on est seul dans la cellule, quoi… le chagrin, le, le, le reste dans la cellule mais quand on sort, il y a toujours quelqu’un qui est là pour vous raconter une histoire pour… ouais, moi je dis qu’il y a quand même pour un milieu comme ça, pourtant on ne peut pas dire qu’on est bien mais on a quand même des moments, (sifflements : ttrritt de Raphael) on se lâche ouais, on se lâche.

Roseline : Et cela vous faisait du bien ?

Raphaël : Je pense ouais, il y a quand même une certaine solidarité entre détenus. Si vous êtes respecté, les autres, ouais. Par exemple, à Champ Dellon tous les vendredis à l’atelier, il y avait un détenu qui apportait comme vous, une petite collation, chaque vendredi, c’était un détenu différent et on partageait, il y avait un partage, il y avait quelque chose.
Ouais, ce n’est quand même pas un monde de brutes à l’état sauvage. Il y a des moments où c’est violent, des moments où c’est hyper tendu et des moments où ça frise le code surtout qu’il y a des outils tranchants dans ces ateliers, il pourrait y avoir des…, comparé à ce qu’on voit à ce qui se passe, je veux dire qu’il y a peu de violence vraiment qui… des personnes qui passent à l’acte, des gens qui se la jouent aux durs, qui n’écoutent pas, un coup de poing, non, sinon il y a pas… non. Et pis, il y a des personnes qui pour parler de l’affection, il y a des personnes qui cherchent l’affection. Vous pouvez avoir des propositions, vous pouvez avoir ceci ou cela, ça, ça existe aussi, il faut le dire. Des personnes qui…

Roseline : Vous avez vécu ….

Raphaël : Euh… Moi j’ai vécu des propositions, mais j’ai jamais passé à l’acte mais c’est pour cela que je peux dire que ça existe, ouais, ouais. Mais je sais qu’il y a des gens qui tournent la veste et pourquoi pas, j’avais un peu parlé quand vous êtes venues le lundi mais après quand ils sortent je ne sais pas est-ce qu’ils reprennent un cours habituel ? J’en sais rien (rire) ou peut-être qu’ils préfèrent les hommes après, ça je ne sais pas.

Roseline : Mais pour en revenir aux propositions, qu’est-ce qui a fait que vous avez pas adhéré à la proposition ou aux propositions ?

Raphaël : Mais je ne suis pas homo et je ne crois pas que je peux considérer ça, tout bêtement. Mais d’un côté, peut-être que j’aurais eu envie, je ne sais pas, peut-être que j’ai refoulé, c’est quelque chose de refoulé peut-être que, voilà, mais peut-être que, que quand on vous taille une pipe vous fermez les yeux, vous pensez à je sais pas qui, mais il faut…

Roseline : Ce n’était pas concevable ?

Raphaël : Pour moi, ce n’était pas concevable. Moi je n’arrivais pas à passer à l’acte, je n’arrivais pas.

(Silence)

Rachel : Comment avez-vous fait pour créer des liens ? Est-ce que c’’était de votre initiative ou c’est plutôt les autres qui sont venus à votre rencontre ?

Raphaël : Alors la première fois, on était tous les jours dans le Matin, on parlait de nous, les rebelles. Donc c’était les autres qui venaient vers nous avec les journaux : « ah on parle de vous », nani, nanana. Ils savaient que c’était nous, les gens viennent vers vous et là oui, bon c’était très médiatisé donc c’est vraiment une fusillade en plein cœur de Vevey un groupe de huit motards, c’était vraiment Chicago. Et ils pensaient à la mafia à l’époque (rire) enfin bref. Mais euh… et c’est arrivé tout bêtement, ce n’était pas, ouais le type qu’on cherchait est tombé en panne devant la gare à Vevey en pleine rue et là j’ai sorti de ma voiture et boum boum boum. Donc là, ça a fait les gros titres, donc les gens venaient vers nous. Puis après les liens se créent facilement et en fonction de ce que nous avons fait, nous sommes plus ou moins respectés. C’est tout différent si vous avez violé une femme, on va pas venir vers vous ou peut-être avec les dents serrées.

Roseline : Donc vous n’êtes pas resté dans votre coin la première fois ?

Raphaël : Non, non pas du tout. C’est les gens qui venaient vers nous.

Rachel : Le lien était facile dû au délit que vous avez commis ?

Raphaël : Ouais, ouais. « ah regarde, il y a encore un article sur toi ».

Roseline : Alors ces liens ils étaient…

Rachel : Oui, ces liens vous pourriez les définir comment ?

Raphaël : Je crois que c’était de l’amitié. De la solidarité et de l’amitié. Je pense que… on arrive là, on est jeune, il y a des gens qui sont plus vieux, les vieux truands et ils vous supportent, ils vous aident. Voilà, ici c’est comme cela que ça se passe, il faut faire comme cela, ils nous ont expliqué comment se passe le milieu.
Je pense que c’est de l’amitié sincère et non pas superficielle. Il n’y a pas de petites courbettes pour se dire bonjour, ça n’existe pas, je ne crois pas.

Roseline : Donc vous, vous n’avez pas connu…

Raphaël : Non, celui qui n’est pas content, il ne vous dit pas bonjour. Ils sont plus sincères que dehors, ils n’ont rien à nous vendre. Il y a une chose qui est choquante, vous enlevez quasiment l’argent, ouais quasiment mis à part quelques business d’alcool ou un peu de drogue mais sinon vous enlevez… même l’argent, à part des transferts de compte à compte mais qu’on ne peut pas faire de grosses sommes ou… Donc c’est un autre monde quand on enlève l’argent, c’est du troc. C’est des relations qui sont particulières mais sincères je pense.

Roseline : La troisième fois aussi c’était sincère ?

Raphaël : La troisième fois, on était à cinq et on cantinait, donc cantiner ça veut dire que toutes les semaines vous recevez ce que vous avez commandé à l’épicerie et on faisait des bouffes le soir, on jouait aux cartes, il y a eu des coups de poings, il y a eu mais… on le sort de la cellule et dit aux matons : maintenant vous nous trouvez quelqu’un d’autre celui-là on le veut plus. Ça n’allait pas, il était complètement parano comme moi, il semait la merde. Et si un type n’est pas bien, cela devient vite électrique et ça ne joue pas.
Sinon la dernière fois cela s’est bien passé, j’ai demandé d’être à deux. Je souhaitais parler anglais et un américain était là et euh… je suis allé avec lui et on pouvait parler.

Roseline : C’était à but utile ?

Raphaël : J’essayais, mais ça me rend service dans le travail que je fais aujourd’hui car l’anglais est une base qu’on a besoin aujourd’hui. C’est une base, je ne dis pas que je suis une conversation entre deux newyorkais mais j’arrive à me faire comprendre, je me débrouille au boulot. Et donc avec lui, tout était en anglais et c’était vraiment de l’amitié et de la tolérance. Donc moi, je n’ai pas la même relation que les autres, bon ça reste une préventive et je pense que pour les autres dans une autre prison, ça reste un cadre plus ouvert, je ne sais pas.

Rachel : Cela dépend peut-être de la personnalité ?

Raphaël : Oui cela dépend de la personnalité, c’est vrai, j’ai un contact facile.

Roseline : Mais quand vous étiez pas bien aussi ?

Raphaël : Ah, là c’était tout à fait différent, c’était la pathologie de vouloir s’isoler, la dépression, la parano enfin tout.

Rachel : Vous avez eu des rencontres qui ont particulièrement comptées pour vous ?

Raphaël : Pour être honnête, moi je n’ai jamais…, j’ai eu la chance de pouvoir sortir trois fois, je n’ai jamais conservé un lien ! Il y a une personne peut-être dans toute l’histoire qui fait de la moto et je, je recroise dans les trucs de motard mais sinon, je n’ai même pas son numéro de téléphone, il ne peut pas m’appeler donc il n’y a pas…

Rachel : Mais durant la détention y a-t-il eu des personnes avec qui le lien était important ?

Raphaël : Je pense qu’il y a eu des personnes, pas toutes les personnes mais il y a eu des personnes où il y avait un échange qui était fort, beaucoup d’amitié. Oui ça oui, mais de là à garder le lien à la sortie, c’est un pas que je n’ai pas voulu faire et toujours de peur de récidiver ou de retomber dans un… et pour finir quand je vois mon parcours, j’en suis revenu.
Mais oui, il y avait des liens forts, on avait des congés quand j’étais dans le Valais, c’était un pénitencier, j’ai fait deux ans dans un pénitencier, donc la première fois, on travaillait dans les champs et là on avait des congés. Alors ce qui fait que des fois je prenais la voiture de ma mère et on partait jusqu’à Neuchâtel, Fribourg, et on allait en disco, on faisait la fête, oui c’était des liens forts, des bons souvenirs, mais une fois que j’ai eu fini, j’ai quitté le milieu.

Rachel : Est-ce que vous pourriez nous dire ce qui était fort dans ces liens ? Vous l’avez dit c’était des bons potes sur le moment mais est-ce qu’il y a eu quelque chose de particulier, quelqu’un qui vous a permis de tenir ou au contraire.

Raphaël : Moi je pense que quand on est dans la galère on est plus solidaire, je pense que dans la misère on est plus solidaire et je crois que… on peut même regarder à l’extérieur quand on voit les pauvres, ils sont vraiment plus solidaires que nous qui sommes individualistes comme à Genève et je pense que dans ce cadre-là, il est plus propice à l’entraide, à la solidarité, à ce genre de choses, on voit des beaux gestes quand même.

Roseline : Par la force des choses…

Raphaël : Voilà, par la force des choses, on est dans la même galère et on sait ce que tu souffres, ce qui te manque.
Le gros mot c’est la liberté, mais bon, parce que des fois on pense, on imagine tellement cette liberté que quand on est dehors, finalement c’est un échec parce qu’on est déçu, parce que après c’est tout basé sur l’argent, si t’as pas ça, tu vas pas là, si t’as pas ça, tu fais pas ça, enfin bref.
Tandis qu’en prison, on a tous plus ou moins les mêmes moyens, on a tous plus ou moins… on est dans la même galère, dans le même bateau c’est… Je crois, non, je pense qu’il y a plus de solidarité, je peux dire ça avec assurance, ouais.

Rachel : Et puis lors des… quand on a des moments d’échange, des amitiés qui se font, il y a des émotions qui apparaissent, est-ce que vous avez des émotions qui vous ont marqué ? Est-ce que vous vous en souvenez ?

Raphaël : Oui la joie, la tristesse, la compassion, oui, oui. Il y a eu beaucoup d’émotions, la violence, mais aussi la haine parce qu’à certains égards il y aura toujours un mouton noir là-dedans donc il y a des gens qui ne sont pas bien, qui sont hargneux et il faut faire avec. On veut aussi toujours savoir qui est le chef, c’est comme les meutes des loups, ou je ne sais quoi, les animaux, on veut savoir qui est-ce qui est plus ou moins le boss.
Mais bon les émotions, il y en a plus ou moins comme dehors mis à part la sexualité en ce qui me concerne et l’affectivité et la séduction, ça c’est quelque chose dont je vous en avais déjà parlé.
Si vous êtes séducteur, moi je ne sais pas, demain je suis marié, j’ai une femme, des enfants à la maison, tout ce que vous voulez, cela ne veut pas dire qu’après-demain je ne draguerai pas, il ne faudra pas m’interdire de draguer. Maintenant si tu vas plus loin, c’est autre chose mais euh de dire mon dieu je sors en boîte et je séduis encore, une femme qui vous complimente et ça, ces petits compliments, on se fait pas ces compliments il n’y a pas un mec qui m’a dit du genre« tu as un beau corps » (rires) et c’est des petits trucs qui manquent. Peut-être qu’il y a des mecs qui le font, ça je ne sais pas mais moi personnellement cela ne m’est pas arrivé.

Roseline : Et cela vous a manqué ?

Raphaël : Moi je trouve que tout le côté séduction, l’affection, la tendresse, les câlins, ça c’était hard, dur ouais.

Roseline : Ça vous a beaucoup manqué ?

Raphaël : Embrasser le coussin le soir… ouais, ouais. Ça, c’était très, très dur, très, très dur.
Rachel : Entre détenus, il n’y avait pas cela, vous ne pouviez pas vous prendre dans les bras par exemple ?

Raphaël : Moi je n’y arrivais pas, pourtant j’ai des années, même pas un massage rien, pourtant un massage c’est naturel, masse-moi le dos, non je n’oserais pas, non, c’est trop… je sais pas ça faisait trop, je sais pas moi.

Roseline : Est-ce que quelqu’un d’autre vous l’a proposé ?

Raphaël : Non, non, non. Sexuel, oui mais pas affectif. Peut-être qu’affectif j’aurai accepté, je sais pas. Et pourtant un massage ce n’est rien. Mais encore une fois il faut être capable.

Roseline : Est-ce que vous pensez que c’est une question de pudeur ou autre chose ?

Raphaël : Ah y’a… je pense qu’un homme, l’affectif, il peut en donner, des câlins, se prendre dans les bras euh…Mais moi je pense que c’est une question de pudeur, ouais.

Roseline : Mais par exemple quand quelqu’un partait, vous ne vous preniez pas dans les bras ?

Raphaël : C’est plutôt le gros salut, une tape dans le dos, ouais, c’est plutôt ça. Mais… Je dis que je parle pour moi. Je sais qu’il y a d’autres trucs qui se passent, j’en ai vu, enfin vu de mes propres yeux non, mais entendu.
Mais moi personnellement, je n’y suis jamais arrivé et je n’aurais même pas osé, si tout d’un coup quelqu’un te dit : « t’es qu’une tapette », tu es après mal vu dans la prison, ou d’un coup il y a une étiquette qui se met sur vous ou…Moi je n’aurais jamais osé faire un pas dans ce sens, « écoute on dort ensemble » que pour la chaleur humaine ou je sais pas et pourtant cela m’aurait peut-être plu d’avoir quelqu’un.

Roseline : Vous pouvez l’imaginer aujourd’hui, mais sur le moment non ?

Raphaël : Non, non, non.

Rachel : Donc en fait, la nature de vos contacts était vraiment que verbale ?

Raphaël : Ouais et amicale, une tape dans le dos et voilà.

Roseline : Mais il y avait aussi du non verbal ?

Raphaël : Des sentiments aussi et peut-être un regard car on commence à se connaitre, ouais.

Roseline : De la complicité par le non verbal ?

Raphaël : Voilà, ouais, ouais, ouais.

Roseline : En fait, justement on commence à se connaître, juste un regard et on voit si l’autre ne va pas bien, est-ce que c’est agréable ces échanges ?

Raphaël : Moi je pense que ça permet de tenir.

Roseline : Et d’être reconnu ?

Raphaël : Je pense que ça permet de tenir mais euh… ouais (silence). De voir que les autres sont dans la même galère que vous, de voir que vous n’êtes pas seul, il y a des gens qui sortent aussi que… je veux dire que …..
Oui, l’amitié ça compte dans la vie. Si quand vous arrivez à l’atelier et que vous pouvez parler ce que vous avez vu le soir à la télé car on est très télé, les nouvelles, la politique. On était branché mais pire que des ministres, non mais c’est vrai, tout ce qui se passait, on savait tout, le temps, euro news, etc.
Et si vous pouvez en parler c’est important. Je pense qu’il y a quand même un lien qui se crée et qui vous aide aussi à sortir de là où vous êtes et pas toujours être là à ronger votre frein, à se dire « ah on est en prison merde ». C’est important de parler de ce qui se passe dans le monde, de foot, ouais il y avait des fans de foot qui connaissaient tous les noms des joueurs, des clubs et tout enfin bref des choses intéressantes.
Mais oui, c’est de l’amitié et ça vous aide à sortir du train-train quotidien dans le sens où vous parlez d’autre chose.

Rachel : Et penser à autre chose pas toujours s’auto-infliger….

Raphaël : Moi je pense que vous êtes spectateur en prison aussi acteur mais vous êtes vraiment un grand spectateur parce que vous êtes là avec votre lorgnette qui s’appelle la télévision et vous regardez les autres s’amuser et vous… bon maintenant il y a encore ces trucs de téléréalité, enfin je veux dire… voilà vous êtes un spectateur. Je pense que dans la vie il y a les spectateurs et les acteurs, des fois on est spectateur, parfois on est acteur. Mais là, vous êtes un grand spectateur je pense en prison, ouais, vous êtes très peu actif.

Rachel : Lors du repas, nous avions parlé, évoqué les gardiennes de prison, je ne sais plus qui en avait parlé.

Raphaël : Le fantasme, ouais, ouais.

Rachel : Qu’est-ce que vous pourriez nous en dire ?

Raphaël : Moi je…. Ca fait plaisir de voir une femme… mais euh…peut-être que j’ai même fantasmé, je me suis fait du bien en pensant à cette femme… mais euh… après je me disais que « est-ce que tu es fou » t’a toujours le… Tu sais que ce n’est pas possible, pourquoi tu te fais du mal finalement ?
Tu te poses la question, ouais je suis peut-être un peu trop cérébral, j’en sais rien mais ça fait du bien. Je pense qu’une femme ça fait toujours du plaisir à voir mais ce n’est pas elle qui va vous faire des compliments ce que je vous disais avant (rires), mais ce n’est pas elle qui va vous donner ce qu’une vraie… enfin une femme normale, elle, elle est dans son monde du travail, je sais pas moi.

Rachel : Et vous pensez qu’il y a l’envie de mettre une distance par peur que… ?

Raphaël : Non, des fois c’est un peu gênant quand une femme qui entre, il y a tout le monde qui se met à siffler, on a l’air comme des… des tu sais des chiens en rut là. (Rires)

Roseline : Alors vous siffliez ?

Raphaël : Ah mon dieu oui.

Roseline : Peut-être qu’elle a l’habitude aussi ?

Raphaël : Même peut-être que cela lui fait plaisir, j’en sais rien mais au moins il y a quelqu’un qui lui dit qu’elle est belle (rire) parce qu’alors-là il y a tout le monde qui lui dit qu’elle est belle. (Rires)

Roseline : Et cela vous dérangeait ?

Raphaël : Moi je trouvais gênant, ouais on est tous dans le même… on est vraiment… ouais je… ça devient pathologique quasiment. Pourtant c’est naturel quelque part.

Rachel : Est-ce que vous faites une différence entre la sexualité et l’affectivité ?

Raphaël : Tout à fait ouais. Si on veut jouir, donc la sexualité c’est jouir. C’est ce que je pense et donc jouir, ce n’est pas un problème en tout cas en ce qui me concerne. Donc je peux avoir les mêmes, je pense sur le plan de ce que procure la jouissance sur le plan cérébral, on peut avoir les même effets, ça je peux avoir, je ne suis pas coupé de cela, j’arrive à jouir.
Mais l’affectif. Non, ça je ne peux pas. C’est…je fais totalement la différence, c’est plus fort, je crois que c’est plus fort le manque d’affectif, de séduction que le manque de sexe parce que le sexe vous arrivez à vous assouvir même si vous avez vraiment envie vous faites cela vous-même et il ne faut pas déconner voilà ça passe. Tandis que l’affection, il y en a pas, vous pouvez faire comme vous voulez. Et la séduction aussi. Peut-être pas beaucoup de personnes, je sais pas mais moi j’étais séducteur et je le suis toujours mais moi cela m’a manqué peut-être que pour d’autres non, on n’est pas tous pareil, je parle pour moi.

Rachel : Et vous pouviez discuter de l’affectivité avec d’autres détenus ?

Raphaël : Est-ce qu’on en a parlé ? Franchement j’en n’ai pas trop de souvenir. On parlait de sexualité, d’expériences sexuelles mais de dehors.

Rachel : Ouais mais un manque ou un….

Roseline : C’est plus par rapport à l’acte que vous parliez ?

Raphaël : Ouais, comment il était avec une femme, comment il était … c’est pour cela que ça devient intime parce que les gens vous racontent des choses que dehors ils ne raconteraient même pas, je pense mais euh…
Roseline : Mais est-ce que vous parliez de ces choses ouvertement ?

Raphaël : Ouvertement, à l’atelier, devant les gardiens.

Roseline : Et de l’affectivité ?

Raphaël : Alors non moi je n’ai pas beaucoup de souvenir que quelqu’un parlait de manque de caresses, c’est quelque chose qu’on n’ose pas dire, je sais pas. Est-ce que c’est parce qu’on veut être dur ? Je ne sais pas. Mais là vraiment je n’ai pas de souvenirs qui me viennent. Par contre des théories de sexe, de cul, alors là oui alors là, tout le monde avait tout fait. (Rires)

Roseline : Mais alors si on ne parle pas d’affectivité c’est une sorte de façade ?

Raphaël : Moi je pense, c’est le côté homme que les femmes n’ont pas. C’est dommage que vous ne puissiez pas avoir de femme pour comparer.

Roseline : Il faut bien qu’on cible, nous c’est les hommes qui nous intéressent.

Raphaël : Moi je pense que nous, il y a beaucoup plus de fierté, de… le mâle dominant et surtout dans un milieu où on doit être fort, je pense qu’il y a plus de fierté, Que dire, « Oh mon Dieu j’ai envie d’embrasser une femme », j’ai envie de la caresser, je sais pas… l’homme il est plus dominant, il est plus… avant, je sais pas, chez les homosexuels on appelle le coming-out, c’est quand même dire qu’à un moment il faut vraiment pour que ça se.., de là à passer à l’acte, y’a un pas que tout le monde ne fait pas, peut-être même dehors. Alors imaginez dedans quelqu’un qui n’est pas du tout, qui a toujours regardé les femmes dehors.

Roseline : Oui, là vous parlez de passer à l’acte et vous…

Raphaël : Oui mais affectivité.

Roseline : Même un massage ça ne vient pas ?

Raphaël : Oui c’est ça, moi je vois ça comme ça. Une fierté…

Roseline : Ceci me fait penser à une chose. En prison, est-ce qu’il y a des hommes qui pleurent ou qui ont envie de pleurer, car c’est une émotion aussi ?

Raphaël : Honnêtement, j’en ai peu vu. Moi j’ai pleuré, je sais que j’ai pleuré mais pas devant les autres…Mais on se cache.

Roseline : Mais là aussi on se cache ?

Raphaël : Oui les émotions à ce niveau-là… ? Dans la sensibilité. Ouais ce n’est peut-être pas le milieu….

Roseline : Elles peuvent sortir mais isolé ?

Raphaël : Moi je pense, ouais. C’est ce que je pense moi.
Roseline : C’est ce que vous avez vécu ?

Raphaël : Moi c’est ce que j’ai vécu. Moi je n’aurais jamais pu pleurer dans les bras de quelqu’un, non, non, non. « Ecoute ce qui m’arrive, c’est trop terrible et tout ». Le type en face m’aurait dit… Mais comment dire ? Ouais, il vit la même chose que vous. Je sais pas que dire, on est là… je sais pas peut-être qu’il y a des gens… en tout cas personnellement non.

Roseline : D’accord.

Raphaël : En parloir avoir la larme à l’œil, oui mais c’est encore différent. C’est votre mère, votre famille, c’est encore différent. Quand votre copine vient vous dire : « lalalala, il s’est passé des choses », ouais là vous pleurez mais c’est normal. Mais dès que vous sortez, vous essuyez et dès que vous êtes dans votre cellule et vous recommencez à pleurer et voilà quoi. Mais c’est que vous avez vraiment besoin de pleurer.

Roseline : Vous aviez des moments affectifs que quand il y avait votre famille au parloir ?

Raphaël : Ouais, ouais. (Silence)

Roseline : Dans ces moments-là, est-ce que vous pensiez à faire venir une femme ? Aux parloirs intimes ?

Raphaël : Ah c’est sûr. Alors c’est sûr. De ça on en parlait par contre. Ce sujet était ouvert mais tous on avait envie, personne aurait dit non.

Roseline : Mais vous pouviez en parler ?

Raphaël : Oui on pouvait et on en parlait quand nous étions en manque de sexe, mais euh… ça s’arrêtait là.
On pensait qu’on pouvait les femmes, avec une femme, mais pas dans le contexte homme/homme.
Oh oui, les parloirs intimes, ça c’est… le problème c’est que vous faites souffrir…moi je dis on est en prison, il y a un côté dur, la peine c’est une privation de liberté d’accord, le problème c’est quand vous mettez votre partenaire dans la même privation de liberté que vous et je trouve que c’est dégueulasse. Si j’avais pu lui donner, je ne pensais pas qu’à moi, lui donner l’affectif, la sexualité, bon peut-être que… bon on en a pas trop parlé, on avait trop de choses à se parler quand elle venait au parloir trois quarts d’heure, on ne rentrait pas vraiment dans ce cadre-là. Mais euh… mon Dieu si on m’avait proposé ça, mais dix fois, cent fois, ouais ça c’est sûr. Mais d’un autre côté tu te dis que c’est la prison et que c’est dur et pis… et pis et pis voilà.

Rachel : Mais pour vous les parloirs intimes seraient une bonne chose ?

Raphaël : Moi je pense que c’est une bonne chose, mais le problème qui se pose c’est que ça n’existe pas en prison préventive et vous faites avant un jugement un an, deux ans avant d’être jugé, c’est un minimum, peut-être huit mois. C’est vraiment un minimum mais après il faut compter le transfert et du temps qu’il y a une place qui se libère, non le parloir intime se fait pas avant deux ans au minimum.
C’est ça le problème qui se passe, la cassure a déjà eu lieu. Alors maintenant si c’est un parloir intime pour vous dire maintenant je suis en prison, je vais mettre une annonce comme quoi je sais pas où, à Bochu, y’a pas une femme qui veut venir me voir… euh… là je me dis « je ne crois pas que c’est la solution ». Maintenant vous me dites est-ce qu’on pourrait avoir des prostituées qui viennent ? Je dis pourquoi pas, moi… c’est payer, y’a pas trop de sentiments, je dis pourquoi pas, ouais. Pis certains, oui pour ceux qui sont mariés, qui après deux ans sont toujours ensemble. Mais tant mieux pour eux et heureusement qu’il y ait ça. Mais pour celui qui n’a pas, je pense que ce n’est pas le moment…il faut être stable pour nouer une… je sais pas…

Roseline : Donc c’est l’expression, vous vous êtes suffit à vous-même, et après ce que vous avez dit : « je me fais plus de mal qu’autre chose de fantasmer sur quelqu’un ».

Raphaël : Mais oui, c’est quelque chose, moi je sais pas, c’est quelque chose de complètement irréalisable. C’est comme quand vous regardez un film à la télévision et que vous fantasmez sur une actrice, et pis vous dites : « merde ça ne se fera jamais ». Je préfère fantasmer sur quelque chose de concret qui soit plus ou moins objectif, je sais pas mais je me dis que : « tu délires ». Voilà, c’est comme ça.

Rachel : On avait discuté aussi des préservatifs, la distribution de préservatifs, est-ce que vous avez vécu la distribution ? Ou est-ce que vous y aviez accès dans un certain endroit ? Et qu’en pensez-vous ?

Raphaël : Je trouve que c’est bien, même les seringues pour les toxicomanes.
Il ne faut pas se voiler la face, les préservatifs, même chose. Je trouve que c’est bien, celui qui a besoin, il y en a. C’est-à-dire qu’on allait au médical, vous allez pour une entorse, n’importe quoi, il y avait toujours un truc et on peut prendre des préservatifs à ce moment-là, donc c’est un accès à tout le monde. Bon, moi j’en ai jamais utilisé, jamais pris mais euh… c’est bien si ça existe et faut croire que ça existe, on en parle peu et heureusement qu’il y a encore ça car s’il faut encore sortir de prison avec le SIDA, beuh. Certains sont sortis avec des… manques de drogue, des…moi j’ai connu avec des overdoses, bon je veux dire que la drogue c’est encore autre chose, des personnes qui n’avaient encore jamais touché, ça je dis que c’est un manque affectif aussi, pour plonger là-dedans.
Et pis voilà. Pis tout ce qui est de la prévention, je peux pas être contre, les préservatifs, je crois que c’est important, surtout là-dedans quoi.

Rachel : On avait aussi, vous l’avez évoqué tout à l’heure, la masturbation. Vous disiez que quelque part c’était pour pallier à un manque. Est-ce que l’acte suffisait ou… et comment est-il possible de trouver de l’intimité ? Ou pas ?

Raphaël : Même à cinq c’est possible, et euh…même à cinq dans une cellule c’est, c’est possible. Y’en a qui regardent la télé, d’autres qui dorment, il y a toujours un moment où on arrive à se faire jouir sans que les autres s’en… voilà, pas besoin de… il faut faire cela discrètement et c’est possible. Dès que vous êtes sous la couette, vous êtes intime plus ou moins, il ne faut pas faire ça… voilà je pense que c’est possible. Ou bien même si vous êtes à deux, c’est plus facile parce que l’autre il va bien sortir à un moment. C’est encore plus facile, il y a plus d’intimité quand on est deux qu’à plusieurs. Non, ce n’était pas un problème et il y avait une toilette encore, une toilette fermée. Il y avait des photos de femmes, encore une fois, oui les toilettes étaient fermées.

Rachel : Donc là il y avait… ?

Raphaël : La possibilité.

Roseline : Des photos de femmes…

Raphaël : Oui, on pouvait commander des catalogues (rires) avec des photos de femmes. Et il y avait aussi des catalogues de photos d’hommes, on pouvait commander des trucs gay, oui, oui, oui. Au niveau des catalogues, il y a tout ce que vous voulez, oh mon Dieu, tout.

Roseline : Mais ça ne suffit pas toujours au manque affectif ?

Raphaël : Ah non, c’est, c’est incomparable. Ma foi, on a quand même appris qu’on peut vivre sans et aujourd’hui on est… moi je dis que je suis moins dépendant aujourd’hui. Est-ce que c’est bien, est-ce que c’est mal ? Je suis moins dépendant. Tandis qu’à vingt ans, j’étais dépendant, j’ai appris à vivre sans, ouais, voilà. Je sais pas, est-ce c’est un avantage ou un inconvénient ? Je ne sais pas.

Rachel : Est-ce que vous seriez d’accord d’aborder la question des relations forcées ? Est-ce que vous avez déjà vu des relations forcées ?

Raphaël : Non, moi personnellement non et j’en ai pas entendu parler. A part dans les journaux, mais pas plus que vous.

Rachel : D’accord, ok.

Raphaël : Non, ça j’ai pas, non. Disons qu’il…vous parlez d’intimité pour se masturber, vous imaginez l’intimité qu’il faut pour faire ça ? Je sais pas mais deux dans une cellule, forcer, ça doit être dur à deux. Y’a pas tellement d’endroits où vous pouvez…je sais pas si à cinq dans une cellule ils décident d’en violer un, écoutez ce serait faisable, vous savez il suffit d’un cri, ils ouvrent une porte, si vous criez, il y a le maton qui va arriver. Dans les douches mais si vous criez, et en plus il y a le gardien qui est là, il faudrait vraiment bien forcer, mettre un savon dans la bouche.

Roseline : Parlez nous un peu des douches. Est-ce un lieu de rencontre ? C’est un lieu sans intimité ? Certains disent que c’est un lieu plaisant, et pour vous ?

Raphaël : Je peux vous dire que certains vont en slip de bain, il y a beaucoup, la plupart, d’ailleurs ce qui fait que, parce qu’ils ne lavaient pas les slips là-bas, alors ce qui se passe c’est qu’on doit laver nous-mêmes. Alors beaucoup, moi aussi, je rentrais avec mon slip et après je l’enlevais et je le lavais avec mon produit de douche et je l’essorais. Pis bon, l’intimité, moi j’ai fait du foot et il y avait des hommes à poil, moi ça ne me dérange pas. Franchement ce n’était pas le truc, je l’ai vécu depuis tout petit quoi. En sport on avait toujours les douches ouvertes.

Roseline : Quand on est dans un milieu fermé, est-ce que vous pensez que c’est une question d’éducation ? Car vous vous parlez que vous avez été habitué depuis tout petit. Est-ce que c’est l’éducation qui prime par rapport à la pudeur, à l’intimité ?

Raphaël : Je pense que c’est une éducation, un vécu en tout cas. Peut-être qu’il y a des personnes qui sont hyper pudiques, je ne sais pas.

Roseline : On ne met pas de côté ce qu’on a vécu ?

Raphaël : Non moi pas, non. Ce n’est pas parce que les douches, non moi je faisais deux fois par semaine l’entrainement pis encore le match, on était trois fois par semaine dans les douches à poil, les onze joueurs et parfois même l’entraineur, donc, non. Donc l’éducation ? Bon à la maison moi j’ai vu mes parents nus, peut-être que d’autres n’ont jamais vu leurs parents nus, moi c’est une chose qui pouvait arriver. Ce n’est pas le truc qui me… travaillait l’esprit.

Rachel : Et durant les parloirs, avez-vous déjà vu des relations charnelles entre les autres ou peut-être vous-même ?

Raphaël : Non, mis a part…j’en ai entendu, maintenant… Ouais je sais que dire. Moi à part rouler des pelles, s’embrasser, lui tenir la main ou…non, non, non, je dis non. Je crois que je n’aurais pas pu le faire, il n’y avait pas assez d’intimité. Vis-à-vis de ma copine, (rire) non. Mais j’ai entendu qu’y en a qui arrivait mais je sais pas comment. Franchement, en tout cas en préventive, vous avez un gardien là, vous avez les tables comme ça, vous êtes en face à face, on sait pas ce qui peut se passer sous la table mais quand même, vraiment un acte sexuel, vraiment une relation sexuelle ? Vraiment, j’ai du mal à croire.

Rachel : C’est vraiment face à face, on peut ne pas être à côté ?

Raphaël : Non, non, non.

Roseline : Est-ce que quand il y avait un contact est-ce que vous receviez des remarques du maton ?

Raphaël : Non ça jamais, non.

Rachel : On va arriver à la dernière question.

Raphaël : Attention c’est la plus dure ! (Rires)

Rachel : Mais non. (Rires)
Qu’est-ce que vos expériences affectives, alors euh…bon vous disiez que vous n’avez pas eu d’échange affectif durant votre détention mais vos relations, est-ce que ça a changé quelque chose ? Est-ce que ça a permis ou changé quelque chose lors de votre sortie ?

Raphaël : Moi je… vous ai déjà presque répondu dans un sens parce que je vous ai dit que j’étais moins dépendant. Ca veut pas dire que je n’ai pas besoin mais je sais que je peux vire sans, et donc euh… voilà… si ça doit se casser si j’ai une relation qui casse, je vais moins être à cran, comme on dit comme un drogué qui… je me dis bon ben voilà je vais retrouver quelqu’un d’autre, il faut attendre un laps de temps. Ah, je ne sais pas ?

Rachel : Est-ce que ça a changé vos relations ?

Raphaël : La relation évolue même avec l’âge de toute façon la relation évolue. Est-ce qu’on fantasme plus, est-ce qu’on devient un peu plus cochon entre guillemets, y a des femmes qui m’ont dit ça mais je ne sais pas si c’est l’évolution de l’âge.
Si c’est… de là à dire que c’est à cause de la prison, disons que c’est un truc que je n’aimerais pas me dire que ça m’a fait du tort euh…sexuellement, je n’aimerais pas. Maintenant euh…ce qui a changé comme je vous l’ai déjà raconté, par exemple quand je suis sorti la première fois, quand je dansais avec une femme j’étais en érection, c’était bizarre pour elle, bizarre pour moi, donc là je n’avais pas eu de relation euh… voilà, on devient en rut plus rapidement, donc ça, ça oui, après ça passe, c’est votre premier congé. Mon dieu en discothèque c’était terrible, terrible, j’avais honte, pour moi c’était… la fille pense que c’est un pervers (rire)…moi j’ai toujours ce côté-là…

Roseline : La première fois que vous êtes sorti ça vous est arrivé….

Raphaël : Mon premier congé, ouais, ouais. Je dansais avec une fille, mon dieu ! et là j’ai chopé… on dansait un slow donc à l’époque des slows, maintenant je ne sais pas s’il y a encore des slows… (Rire) Bon après ça redevient normal, pis aussi peut-être qu’on a tellement fantasmé, moi je dis cochon, ouais les femmes m’ont dit : « tu es un vrai cochon ». Je sais pas, peut-être qu’on va plus fantasmer sur le corps, on va plus…

Roseline : C’est ce qui vous est arrivé ?

Raphaël : Ouais, voilà. Est-ce que c’est la prison, est-ce parce qu’on évolue ? Ce n’est pas la même chose avec une femme aujourd’hui que quand j’avais vingt ans, c’est indéniable.

Roseline : Vous avez plus de patience ?

Raphaël : Maintenant, non, non c’est sûr, je ne vais pas taper à la porte dix fois et faire la roue.

Roseline : C’est ce que vous faisiez après la 1ère fois en prison ?

Raphaël : Non, non avant, ça pouvait arriver que j’étais à cran, j’étais comme un drogué quoi, il y avait un temps… .
(Rires)
Et bon voilà.

Roseline : Donc quand vous êtes sorti, c’était la réaction du corps qui était plus rapide…..

Raphaël : Oui mais on a pas peur de perdre…

Roseline : Voilà.

Raphaël : On a pas peur, cette jalousie malsaine, cette euh…, on est plus serein j’ai l’impression. A vingt ans je croyais, enfin c’était une drogue, c’est terrible.

Roseline : Vous parlez de maintenant ou de votre première libération ?

Raphaël : Là, je vous ai parlé de mon premier congé. Il fallait trouver une femme dans le week-end, mais cela ne s’est pas fait, je vous dis la vérité ça ne s’est pas fait. J’ai flirté, bon voilà mais….

Roseline : Mais après vous avez eu la patience d’attendre ?

Raphaël : Après oui, j’ai eu la patience d’attendre quand je suis sorti, ouais, ouais. J’ai eu encore de la chance, j’ai fait une émission de télévision, donc moi j’ai eu de la chance après la première incarcération, je n’ai rien eu à cacher. J’avais une relation qui était…j’ai vu une fille un soir qui m’a dit : « ah je t’ai vu à la télévision », je l’ai connue comme ça, on discutait machin, revue mais euh, j’avais de la chance.
Tandis que maintenant, plus euh… le problème avec la femme maintenant ce n’est pas l’affectivité et la sexualité, oui c’est un manque quand il n’y a pas, d’accord mais j’ai plus du mal à dire euh…voilà où j’ai été, la prison, le… .
Voilà les deux dernières fois je trouve que c’est trop, trop. C’est ce qui… Je veux pas dire qui m’angoisse mais quand je connais une fille je me demande ce que je vais lui dire.
Déjà, si elle me demande pour découcher un soir de semaine, je ne peux pas, il faut que je m’arrange avec Monsieur Theler et le week-end c’est limite car je travaille encore le week-end. Je suis réticent dans ce sens-là de devoir dire… et pourtant je pense que le mieux c’est de pouvoir dire, de s’affirmer de pouvoir dire ce qu’on a fait et si l’autre accepte pis si elle n’accepte pas bon ben au revoir et merci. Mais d’un autre côté, si je lui dis elle va avoir peur de moi, direct.

Roseline : Vous avez encore peur de ça ?

Raphaël : Ouais, ouais, ouais.

Roseline : Ce n’est pas votre personne, c’est le fait d’avoir été dans ce lieu….peut-être…

Raphaël : Oui ça fait partie de ma personne quand même. C’est le mot prison qui fait peur. A vingt ans, elle n’avait pas peur à vingt ans. Les femmes à cet âge sont moins portées sur le sécuritaire, elles sont chez leurs parents je veux dire euh…. Maintenant une femme qui est à Genève, tu as déjà quarante ans et elle a peut-être trente, trente-cinq et pis euh… elle a besoin de sécurité et là elle voit quelqu’un qui est complètement dans l’insécurité et ça fait flipper. Tu te dis ce mec-là il va m’emmener où ? Où je serai avec lui dans deux ans ? Les filles de vingt ans, elles se posent moins la question. Elle est encore chez papa, maman, c’est un autre âge. Il y a encore l’âge qui est un facteur, je trouve intéressant de pouvoir voir avec les différents âges.

Roseline : Cela veut dire que vous vous sentez pas encore totalement en sécurité vous-même…

Raphaël : Mais je suis dans l’insécurité, je pense que ça peut me bloquer sexuellement, affectivement, ça peut me bloquer psychiquement parce que je suis dans l’insécurité.
Là, à Pâquerette, le milieu où on est peut être sécurisant à certains égards pour soi-même mais pour une relation de couple, il n’est pas du tout sécurisant dans le sens que quand on parle de couple, on parle de foyer, de ceci, de cela donc il n’y a rien de cela, après on parle de ceci d’affectivité, et tout, enfin il me semble que c’est un tout. Et là je me sens dans l’insécurité, ouais ma position est précaire. Je ne peux pas dire quand est-ce que je vais sortir, voilà je suis un peu réticent je dois l’avouer.

Rachel : Est-ce que vous aimeriez ajouter quelque chose ?

Raphaël : Non je crois que nous avons fait le tour.

Rachel : On vous remercie beaucoup !

Raphaël : De rien.

Rachel : Ca été pour vous ?

Raphaël : Oui, pour moi ça été, j’avais un peu de soucis des questions je ne savais pas où exactement je mettais les pieds et puis ce qu’on a discuté entre nous avec les autres détenus, c’est vrai que le but premier, c’est de pouvoir faire avancer le la chose, si ça peut faire évoluer cela serait génial. Dans le sens des parloirs intimes, des choses comme ça pour ceux qui ont vraiment la famille l’occasion.

Roseline : Ouais en même temps comme l’un de vous disait « c’est injuste que ce soit que les familles car nous aussi on a des manques ».

Raphaël : Ma foi on est en prison, y a pas que ça comme manque, il faut aussi considérer que la prison ce n’est pas un milieu….je préfère faire des peines plus courtes ou juger les gens directement qui sachent où ils vont mais c’est un autre débat.
Et puis, c’est la lenteur qui tue un couple, la lenteur des procédures administratives, vous avez une fille, une famille qui vous attend dehors, tu sais pas quand est-ce que tu vas enfin revenir à la maison. Quand tu es dans cette attente tu te dis mais combien de temps…. Si on te dit c’est deux ans bon j’attends deux ans ok mais si… on vous dit pas, merde c’est long la préventive et c’est très, très dur. Alors qu’ils mettent des parloirs intimes en préventive alors et là je suis le premier pour, bon voilà quoi.
Merci

Rachel et Roseline : Merci à vous !

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