INTRODUCTION GENERALE

Non classé

0.1. Problématique

Le réel, tel qu’il nous apparait, est constitué de choses diverses. L’expérience humaine, nos sens, en effet, nous attestent que la nature est peuplée d’êtres ou d’étants divers. L’homme lui-même se découvre exister à côté des autres hommes et dans le monde, un monde qu’il cherche à comprendre et qui se donne à la fois comme polis, comme logos, comme phusis et comme cosmos.

L’effort de comprendre le monde est un effort de rationalisation par laquelle la pensée cherche à unifier le réel et à en découvrir les lois. Vouloir unifier le réel par la pensée, c’est chercher un système d’explication et des concepts logiques qui rendent compte du réel dans sa vérité.

Or la vérité du réel, ainsi que nos sens nous le révèlent, c’est la pluralité, la multiplicité, la diversité. Et la raison cherche à unifier cette diversité. De là le problème. Faut-il unifier les êtres, d’après la voie de l’univocité ontologique, sous un seul et même concept, en éludant les différences qui les caractérisent ; ou faut-il soutenir par contre que chaque étant est singulièrement unique et que les êtres n’ont entre eux aucune commune mesure, comme le soutient l’équivocité ontologique? Devons-nous enfin considérer qu’au-delà de leurs divergences, il existe entre les êtres une véritable unité ontologique ? En d’autres termes, l’être se dit-il dans un sens univoque, équivoque ou analogique ?

Soutenir d’une part la singularité ontologique et la fermeture radicale de chaque être serait ouvrir le chemin à une philosophie du chacun pour soi et de l’égoïsme absolu où chaque être devient singulièrement unique, où toute tentative de dialogue et de rapprochement entre les êtres devient aussi impossible ; on ne saurait donc parler d’unité dans ce cas ni de communion entre les êtres. Tout reste alors singulier et indifférent.

D’autre part, affirmer que tous les étants sont identiques, sans aucune différence, serait fonder un monde de la confusion, dans lequel tout équivaudrait à tout, indistinctement, où le bien et le mal se correspondraient, où l’homme, l’animal et le végétal seraient ontologiquement les mêmes. L’analyse de la structure de l’être nous révélera l’impossibilité d’admettre l’univocité et l’équivocité.

Des différentes manières d’entendre l’être, la voie de l’analogie apparaitra comme le moyen le plus convenable pour approcher l’être dans sa vérité, sans sacrifier aucun de ses aspects. L’analogie se révélera comme le véritable langage de la Métaphysique et comme le moyen d’éviter les confusions et les erreurs introduites par l’univocité et l’équivocité. Nous avançons par hypothèse que l’analogie ontologique conduit à une philosophie de la solidarité et que la solidarité à son tour suppose en amont une conception analogique de l’être humain. Autrement dit, nous voulons montrer qu’il existe une implication réciproque entre l’analogie de l’être et la solidarité. Pour ce faire, la métaphysique de J. de Finance (1) développée dans Connaissance de l’être nous servira de support.

Notre auteur, précisons-le, ne fait pas ce rapprochement entre l’analogie et la solidarité. Plus encore, il ne parle pas de solidarité dans son œuvre. Cependant, la sémantique qui décrit l’analogie dans son ouvrage permet d’inférer la solidarité. C’est donc dans cette perspective que nous interpréterons sa métaphysique.

0.2. Intérêt du sujet

L’intérêt de ce sujet est triple. D’abord, il propose une autre façon de concevoir l’humanité dans nos différents rapports sociaux, rapports essentiellement fondés sur la reconnaissance de la fraternité universelle avec les autres humains, une fraternité qui découle de notre origine ontologique commune et aussi de notre participation commune à l’être. Ensuite, ce sujet fonde le lien entre la métaphysique et la vie pratique, lien qui montre que la métaphysique comporte bel et bien un aspect pratique et qu’elle n’est pas une pure spéculation déconnectée de la vie sociale, puisque de la spéculation analogique sur l’être, on arrive à une philosophie existentielle de la solidarité. De ce fait, notre sujet montre que l’analogie est au fondement de la solidarité. Enfin, ce sujet peut aussi apporter une réponse au problème de l’athéisme contemporain et aux préoccupations de l’homme actuel qui aspire à la transcendance et entend posséder une subjectivité absolue. Notre thème montre que seul l’Ipsum esse subsistens possède l’être en plénitude. L’homme ne peut cependant recevoir son être que d’une source qui est la plénitude même de l’être. Cet Etre qui est plénitude, le croyant l’appelle Dieu. Nous refusons ici un anthropocentrisme absolu qui consiste à affirmer l’homme comme la mesure de toute chose.

0.3. Limites de la recherche

Dans ce travail, nous ne prétendons pas épuiser toute la richesse de la Métaphysique de Joseph de Finance. Nous nous limiterons à la structure de l’être telle que présentée dans Connaissance de l’être. C’est à partir de cette structure ontologique que nous interpréterons la pensée de notre auteur pour l’orienter vers la solidarité.

0.4. Méthode et division du travail

La méthode que nous suivrons dans cette étude est herméneutique. Il sera question d’étudier la structure de l’être chez notre auteur et d’en dégager les significations et perspectives philosophiques. Autrement dit, nous interpréterons la métaphysique de Joseph de Finance comme un fondement pour une philosophie de la solidarité.

Le premier chapitre traitera des notions métaphysiques de base qui seront des prolégomènes pour une intromission aisée dans le vif du sujet. Dans le deuxième chapitre, nous étudierons la structure de l’être chez notre auteur. Dans le troisième chapitre enfin, nous présenterons les modes de prédication de l’être, afin de montrer comment l’analogie ontologique dans la pensée métaphysique de Joseph de Finance peut servir de fondement pour une philosophie de la solidarité.

1 Joseph de Finance de Clairbois, né le 30 janvier 1904 à La Canourgue, Lozère (France) et décédé le 28 février 2000 à Rome, était un prêtre jésuite français, philosophe néo-thomiste de renom et professeur à l’université Grégorienne de Rome. Il fait de brillantes études au collège jésuite de Sarlat avant d’entrer dans la Compagnie de Jésus le 9 octobre 1921. Un long parcours de formation spirituelle, philosophique et théologique le conduit à Vals-près-le-Puy où il obtient un doctorat en Philosophie (1928), au théologat des jésuites français, à Enghien (Belgique) où il décroche la licence en Théologie (1935) et à l’Université Grégorienne à Rome où il devient Magister aggregatus pour la philosophie en 1938. Entre-temps il a été ordonné prêtre le 26 août 1934. Toute la carrière de Joseph de Finance est au service de l’enseignement et de la recherche philosophique. De 1954 à 1970 il est professeur ordinaire de Philosophie à l’Université Grégorienne. Il est souvent invité à l’étranger. Vrai maître à penser, de Finance appartient au mouvement qui donne une nouvelle vie au thomisme, comme école contemporaine de pensée théologique et philosophique acceptant la critique et intégrant les apports modernes de la culture et de la science. Sa pensée est proche de celle d’Étienne Gilson. Outre de nombreux articles dans des revues telles que Archives de philosophie, Divus Thomas, Doctor Communis, Gregorianum, Joseph de Finance écrivit d’importants ouvrages : Etre et agir dans la philosophie de Saint Thomas (1945) ; Cogito cartésien et réflexion thomiste (1946), Existence et liberté (1955), Essai sur l’agir humain (1962), Éthique générale (1967), L’affrontement de l’autre (1973). En 1966, il publia Connaissance de l’être, où il aborde, entre autres sujets, le problème de l’analogie. C’est à partir de cette question que nous élaborons notre réflexion. (Cf. www.wikipedia.org.)

Page suivante : CHAPITRE Ier : PROLEGOMENES METAPHYSIQUES

Retour au menu : ANALOGIE ET SOLIDARITE DANS CONNAISSANCE DE L’ETRE DE J. DE FINANCE