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II.2 : Privatisation comme processus à effets neutres sur la productivité des entreprises : une approche fondée sur la question des objectifs des entreprises.

Les privatisations, au cours des dernières années ont été présentées comme alternative devant permettre de pallier les défaillances du dirigisme étatique. En effet, les expériences qui visaient à faire des entreprises publiques, la clé de voûte du système économique (Tamba, 1996) se sont révélées être un échec total car ces entreprises publiques ont enregistré des déficits lourds dans leur fonctionnement, ce qui a du reste justifié les allégations stipulant que les entreprises privées (et donc justifiant les privatisations) étaient plus performantes que les entreprises publiques.

Cependant, de nombreuses études faites sur le plan empirique et qui visaient à comparer les performances de ces deux catégories d’entreprises (entreprises publique et privée) ont des résultats dans l’ensemble ambigus, et ne permettent pas de conclure sans équivoque que la privatisation est un processus générateur de gains de productivité pour les entreprises qui l’adoptent. L’analyse de ces études met en exergue le fait que les objectifs poursuivis par les entreprises, qu’elles soient publiques ou privées ne sont jamais pris en compte dans les comparaisons des performances entre ces deux types d’entreprises et pourtant, ces objectifs peuvent différer de façon notable entre ces entreprises et leur non prise en compte peut contribuer à biaiser les comparaisons en faveur des entreprises privées. En effet, il faut dire que la nature et la finalité du secteur public se révèlent fort différentes de celles du secteur privé car, le premier (secteur public) c’est l’action de la société (Ouellet, 1992).

Les activités du secteur public ont toujours par delà les citoyens, la société globale pour destinataire ultime. Par contre, l’activité du secteur privé se résume essentiellement à offrir des biens et services commerciaux aux individus « consommateurs ». Ce qui motive donc les acteurs du privé c’est le profit qu’ils peuvent tirer de leurs productions. L’entreprise publique s’apparente par contre à une forme hybride d’organisation dans la mesure où, en plus de ses activités à vocation commerciale, elle se voit généralement confier des mandats qui comportent des obligations de services à peu près toujours contraires à la rationalité économique et qui sont souvent la raison d’être de sa création.

Elle doit donc concilier les principes d’un organisme d’intérêt public avec une gestion de type privé. La dimension politique associée communément aux entreprises publiques se réfère de manière explicite aux objectifs qu’elles doivent mettre de l’avant. Ces objectifs sont aussi mieux connus dans la littérature sous le vocable d’objectifs non commerciaux ou extra-entreprises (Ramanadham, 1991). Par exemple, le gouvernement, dans l’optique d’une politique générale visant à redistribuer la richesse et les revenus , peut être amené à dicter une structure de prix favorisant certaines classes de consommateurs ; à imposer la fourniture de certains services à une population éloignée etc.

Ainsi, plusieurs auteurs perçoivent le problème de différences d’objectifs entre les entreprises publiques et celles du privé comme un problème de mesure. Par exemple, Borins et Boothman (1996) démontrent, à la suite d’une revue de certaines études empiriques que la rentabilité peut être une mesure trompeuse de la performance des entreprises publiques à cause des objectifs non commerciaux qui peuvent être assignés à ces dernières. De plus, ils constatent qu’un grand nombre d’études qui conclut à la moindre performance des entreprises publiques néglige, ou du moins sous-estime les avantages sociaux qui sont la contrepartie d’inefficiences commerciales. En fait, analyser la performance est un non-sens si l’analyse ne reconnait pas au départ que ces objectifs politiques font partie du rôle objectif d’une entreprise publique.

Brooks (1989) note également que les preuves d’une amélioration de la productivité des firmes après leur privatisation ne sont pas significatives du point de vue de ce qu’elles révèlent sur les effets de la privatisation sur la productivité, en l’absence de toute tentative visant à estimer ce qui a été perdu à cause d’objectifs sociaux et politiques. C’est dire, s’il est vrai que les entreprises publiques doivent consacrer une partie de leurs activités à mettre de l’avant certaines volontés gouvernementales, qu’on ne saurait comparer équitablement leur performance avec celle des entreprises privées ou privatisées ; de telles activités forçant à la baisse les mesures de performance (Parenteau, 1997).

En effet, les objectifs non commerciaux imposent à l’entreprise publique des coûts supplémentaires sous forme d’une diminution de ses revenus ou d’une augmentation de ses charges ce qui contribue à amoindrir ses performances. Il faut dire, selon Bozec (2004) que les arguments de ceux qui invoquent le problème de mesure sont difficiles à réfuter car les bénéfices sociaux qui résultent des objectifs non commerciaux sont externes à l’entreprise publique, donc difficile à quantifier. Aussi, est-il impossible de vérifier si les inefficiences qui découlent des objectifs non commerciaux de ces entreprises publiques sont compensées par les bénéfices sociaux correspondants.

Ces positions irréconciliables de l’impact de la privatisation sur la productivité des entreprises s’illustrent fort bien sur les résultats d’un ensemble d’études dans le domaine dont voici quelques unes :

Source : L’auteur à partir de Bozec (2004).

Tableau III : Synthèse des résultats d’études empiriques traitant du lien privatisation/productivité.

C’est donc dire que bien que les résultats d’études évaluant l’impact de la privatisation sur la rentabilité des entreprises convergent pratiquement toutes vers l’amélioration de la rentabilité des firmes après leur privatisation, il n’en est pas de même de celles qui s’appesantissent sur l’aspect productivité de la performance qui, conduisent à des résultats assez mitigés. Nous constatons donc une certaine controverse dans les résultats empiriques d’études traitant du lien privatisation et productivité des entreprises ce qui justifie l’intérêt pour nous d’évaluer l’efficacité de la privatisation sur la productivité de quelques entreprises camerounaises.

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