II.2. Analyse definancienne du devenir

Non classé

D’après J. de Finance, le devenir est une modalité existentielle qui se saisit dans l’expérience de notre durée concrète. Cette expérience révèle que le devenir est une tension entre un avant et un après. C’est le devenir psychologique. (77) Encore, faut-il dépasser ce niveau de l’expérience psycho-phénoménologique pour atteindre le devenir comme distension intime, comme expérience radicale sans quoi tout discours sur le devenir ne serait que logomachie (78).

Au niveau intellectuel, le devenir se saisit comme une tension de la pensée d’une connaissance partielle vers une connaissance plus pleine, complète, de l’Etre. C’est une dualité de moments entre ce que nous possédons et ce à quoi nous aspirons. Vu sous cet angle, l’être en devenir semble comporter une dualité intrinsèque entre le déjà-là et le pas encore, entre l’ici et l’ailleurs, entre ce qui est partiellement réalisé, et partiellement indéterminé (79).

Mais comprendre ainsi le devenir, c’est faire fausse route, car l’altérité constitutive du devenir, cette opposition entre l’avant et l’après contraste avec l’identité de l’être à lui-même dans ses différents états. En d’autres termes, « je ne suis pas un autre aujourd’hui qu’hier, bien qu’assurément je sois autre. » (80) L’être doit donc persister et garder une certaine permanence, car si l’être ne persiste pas, s’il n’est pas le même sous les deux états, ce n’est plus le même être qui devient. « Il faut que, dans la plénitude à laquelle j’aspire, je sois le même qui y tends à présent, sinon ce n’est pas moi qu’elle comblerait. (81)» On tombe dans la contradiction si on appréhende ces deux aspects (avant et après) comme deux moments autonomes qui se succèdent en s’excluant l’un l’autre.

Pour résoudre la difficulté, J. de Finance propose d’appeler acte « la détermination que revêt chaque fois l’être en devenir et selon laquelle il s’inscrit actuellement dans le réel » (82) et puissance l’aspect de permanence qui fonde son ipséité, son identité avec soi, « ce qui fait que les diverses déterminations, au lieu de venir simplement l’une après l’autre, sont les moments d’un même processus, ont entre elles un lien interne. (83)»

De cette imbrication entre acte et puissance, il ressort pour notre auteur que l’être change en tant qu’il est et qu’il n’est pas à la fois, c’est-à-dire qu’il est, mais non totalement, en tant qu’il renferme l’indéterminé ; tout comme l’on peut dire d’un sujet, qui en tant que triste, devient joyeux, que ce n’est pas sa tristesse qui s’est transformée en joie (la tristesse et la joie ne remplissant pas entièrement le sujet) ; mais que c’est lui (le sujet) qui, en tant que triste, est devenu joyeux. En d’autres termes, le devenir, c’est être (en puissance) ce qu’on n’est pas encore (en acte) et partant, être en puissance de n’être pas ce qu’on est actuellement. (84) Mais J. de Finance fait remarquer que le devenir est beaucoup plus qu’une simple combinaison entre l’acte et la puissance qui en sont les combinaisons internes et qui peuvent rester statiques. Il s’agit plutôt d’une compénétration, qu’Aristote exprime par « l’entéléchie de ce qui est en puissance, en tant que tel » (85), une puissance à devenir autre, qui, comme endormie, s’éveille. En somme, le devenir explique la diversité dans l’être sans que celle-ci soit une diversité des êtres.(86) Comment cela se réalise-t-il dans l’individu ?

77 Cf. J. DE FINANCE, op. cit., p. 230.
78 Cf. ibid.
79 Cf. ibid., p. 231.
80 Ibid.
81 Ibid.
82 Ibid., p. 232.
83 Ibid.
84 Cf. ibid., p. 233.
85 ARISTOTE, Physique, III, 1, 201a, 9.
86 Cf. J. DE FINANCE, op. cit., p. 235.

Page suivante : II.3. Le devenir de l’individu concret : la notion de substance et d’accident

Retour au menu : ANALOGIE ET SOLIDARITE DANS CONNAISSANCE DE L’ETRE DE J. DE FINANCE