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Chapitre II : Méthodologie d’investigation

Introduction :

La méthode la plus utilisée pour recueillir un ensemble d’informations en général et pour dégager des représentations linguistiques en particulier, est l’enquête. Recommandée par la sociolinguistique, l’enquête de terrain est un mode particulier de production de données nécessaires pour l’analyse et la représentation.

El Himer (2004 : 27) l’a définit ainsi : « L’enquête est une recherche d’informations auprès d’individus d’une communauté linguistique pour saisir l’aspect d’une réalité linguistique qui caractérise leur comportement, leurs opinions, leurs jugements, etc.»

Pour ce faire, l’enquête de terrain nécessite l’utilisation de différentes techniques qui sont : l’observation, l’interview ou l’entretien et le questionnaire.

1. Méthodologie de recherche choisie :

Pour réaliser le volet pratique de cette recherche, qui est une analyse quantitative et qualitative, nous avons opté pour l’utilisation de la méthode d’investigation la plus répandue pour l’enquête sur le terrain, à savoir le questionnaire.

Selon El GHERBI (1993 : 51), l’enquête essentiellement fondée sur le questionnaire présente l’avantage de travailler sur des situations concrètes où le phénomène linguistique et culturel apparaît dans sa complexité globale.

En effet, le questionnaire est l’outil le plus approprié et le plus pratique pour la collecte d’un grand nombre de données linguistiques en peu de temps. Il occupe une place primordiale dans les enquêtes sociolinguistiques, du fait que c’est une technique d’interrogation individuelle et standardisée, qui implique des réponses hétérogènes écartant toute subjectivité. Ce qui permet de dépasser des généralités ou des discours souvent truffés de préjugés. L’objectivité du questionnaire est également démontrée par l’analyse statistique (quantitative); qui s’accomplie par codification et dépouillement des données collectées et par tabulations des résultats.

Néanmoins, le questionnaire présente des limites, auxquelles nous étions nous-mêmes exposés, comme celle du sérieux et de la véracité des réponses, mais cela reste comme pour toute opération scientifique dans la marge de l’erreur.

1.1. Déroulement de l’enquête :

Nous avons mené notre enquête, durant le mois de mars, au lycée Abderrahmane Ennacer de Kenitra, notre lieu de travail, indiqué auparavant, pour des fins de proximité et de commodité de collecte des données.

Cette enquête a pour but principal de faire émerger les représentations des lycéens à l’égard de l’enseignement/apprentissage de la langue française, afin de saisir l’impact de cette langue sur nos jeunes lycéens. Nous essayerons de trouver par là même d’autres causes de la baisse du niveau de maitrise du français de ce point de vue.

Les objectifs visés sont de parvenir à une connaissance de la place qu’occupe le français aujourd’hui, d’évaluer les compétences du public cible (les lycéens), d’identifier les différentes images qu’il s’est forgées de cette langue pour essayer d’en déduire les perspectives et les enjeux de l’enseignement de cette langue.

Pour ce faire, l’enquête proprement dite a été précédée d’une pré-enquête pour laquelle nous avons testé un premier questionnaire sur un échantillon réduit. Celui-ci nous a permis d’étudier les réactions de quelques lycéens, Six plus précisément, et de s’assurer de la clarté et la compréhension des questions posées afin de mieux les agencer, voire même les modifier en fonction de la thématique et fixer les hypothèses formulées dans l’introduction de la recherche.

Cet essai nous a été d’une grande utilité dans la mesure où nous avions pu réduire les erreurs susceptibles de biaiser les résultats, les ambigüités et les répétitions qui ne font qu’alourdir le questionnaire.

Nous avons également pu profiter, au moment de l’administration du pré questionnaire, d’entretenir (de manière informelle) les enseignants de langue française, qui nous ont beaucoup aidé à l’orientation et l’agencement des questions en répondant à quelques questions directrices concernant :

– Les méthodes pratiquées pour l’enseignement/apprentissage du français.
– La motivation, les attitudes et représentations des élèves par rapport au français comme langue enseignée.
– Leurs avis sur les enjeux et perspectives de l’enseignement/apprentissage du français au lycée.

1.2. Choix de l’échantillon :

La population visée par l’enquête est celle des lycéens, notifiée auparavant par le fait qu’ils sont les principaux acteurs de l’apprentissage, les générations montantes et donc les piliers de l’avenir. Les images, représentations et attitudes envers la langue française peuvent donner des informations pertinentes afin de mieux comprendre la problématique des langues étrangères.

Quant au choix du secondaire qualifiant ; nous avons jugé que c’est là une étape décisive et déterminante où le lycéen se constitue une base de compétences dans sa spécialité et en savoirs langagiers qui lui permettront l’accès aux études supérieures et lui ouvriront surement des voies vers la vie professionnelle.

Le lycée est aussi le lieu d’éducation et de formation où l’élève passe de l’adolescence à un âge plus mur, qui lui permet d’acquérir une personnalité propre, un système de valeurs et de convictions et donc d’aptitude à émettre des jugements.

Sachant bien que le premier critère à déterminer concerne la taille de l’échantillon, « Pour donner une signification aux résultats de l’analyse statistique envisagés, nous admettons, suite à Javeau (1982 :45), que 30 informateurs constituent le nombre minimum pour l’échantillon dans une enquête (El Himmer, 2004:31).

Suivant ce principe, notre enquête a été menée auprès de 40 élèves. Bien que nous n’ayons pu exploiter que 36 questionnaires dont les réponses étaient complétées, nous les avons considérés comme étant l’échantillon représentatif.

1.3. Présentation du questionnaire : (Voir annexe)

Le questionnaire est composé de 16 questions partagées en trois parties principales :

La première partie est consacrée à l’identification du public cible (les lycéens). C’est une sorte d’introduction au questionnaire qui s’avère nécessaire puisqu’elle détermine le profil de l’informateur avec des faits objectifs. Ce sont des questions sur l’âge, le sexe, le niveau d’étude et la catégorie socioprofessionnelle des parents. Ces variables sociales ou indépendantes sont appelés également facteurs extralinguistiques.

Pour ce qui concerne la deuxième et la troisième partie du questionnaire, elles se composent d’une série de questions fermées, mais la plupart des questions sont semi-fermées, des réponses aux questions sont proposées et une ouverture à la fin laissant la latitude à l’informateur de répondre à sa guise dans un petit commentaire. Ce genre de questions étant également des questions d’opinions, sont privilégiées dans un questionnaire dont l’objectif est le recueil des représentations.

Par ailleurs, les thématiques dans les deux parties du questionnaire sont respectivement comme suit :

La deuxième partie concerne les usages des langues. Respectant le principe d’aller du général au particulier, nous avons commencé par des questions relatives à l’environnement linguistique du sujet ; langue maternelle, langue parlée, langue écrite. Les réponses à ces questions vont nous permettre de comprendre la formation de base de chaque sujet pour pouvoir par la suite le situer.

Ensuite, nous sommes passées au vif du sujet avec une série de questions d’opinion qui relèvent du champ de la psychologie. Les enquêtés, en répondant aux questions, manifestent leurs attitudes et représentations vis-à-vis de l’enseignement/apprentissage de la langue française, de son degré d’usage dans la vie quotidienne et de la nature et domaines de cet usage.

La troisième partie intitulée : Pertinence de la langue française, comme son nom l’indique, cette partie pose des questions relatives au degré d’importance du français aux yeux des enquêtés. Elle est abordée par une question d’auto-évaluation de la compétence linguistique en français du sujet suivi de questions qui portent sur l’utilité et l’importance de cette langue, toujours selon le point de vue de l’enquêté.

Par cette dernière partie, nous souhaitons compléter la deuxième et mesurer les attitudes et représentations des sujets envers la langue française. C’est aussi une tentative de mesurer les enjeux et perspectives d’avenir de cette langue prévus par cette jeune génération.

Les deux variables analysées dans ces deux parties sont principalement : les usages et les représentations des enquêtés. Ce sont les variables linguistiques ou dépendantes qui résultent d’un comportement mesurable observé chez un sujet et qui est influencé par la variable indépendante.

Enfin, le questionnaire élaboré et fini, nous l’avons administré à l’intérieur du lycée, en bibliothèque plus précisément. L’échantillon précité, par petits groupes de 2 à 3élèves ou plus y répondaient à des horaires séparés en fonction de leur disponibilité et en notre présence. Ils y mettaient, à chaque fois, environ 30minutes.

Dépouillées, les données collectées ont été traitées de manière à avoir des résultats en pourcentages qui se sont apprêtés à l’analyse et l’interprétation.

2. Analyse et interprétation des résultats :

Toutes les données collectées ne seront pas forcément pertinentes pour l’analyse. Pour cela nous les avons triées pour ne retenir que celles qui répondent aux objectifs tracés, de telle sorte à procéder dans cette partie à une présentation des résultats, leur analyse suivie au fur et à mesure de leur interprétation.

2.1. Les variables indépendantes :

Les variables indépendantes, précisées auparavant, sont nécessaire pour l’identification de la population de l’échantillon choisi. Celles que nous avons retenues sont les suivantes:

– L’âge des sujets enquêtés est regroupé en trois tranches de 15à17ans, de 17à19ans et de 19àplus.
– Le sexe est limité à 50% filles et 50% garçons.
– Le niveau d’étude des élèves retenus pour l’échantillon est réparti selon les trois niveaux du secondaire qualifiant soit : le tronc commun (TC), la première année du baccalauréat (1BAC) et la deuxième année du baccalauréat (2BAC).
– Les filières sont au nombre de cinq (cités précédemment), mais nous les avons condensés en trois principales : Lettres, sciences et techniques.
– La catégorie socioprofessionnelle : les enquêtés appartiennent à différentes catégories socioprofessionnelles selon les fonctions de leurs parents.

Un choix qui n’était pas aléatoire mais affecté pour des besoins d’hétérogénéité de l’échantillonnage, des réponses et donc d’opinions. Il est observé que l’environnement socioculturel de l’enfant peut déterminer ses intérêts culturels et linguistiques. Ainsi, le rapport de la famille avec le milieu culturel suscite chez l’enfant l’intérêt à la culture et prédispose à une adhésion « naturelle » aux modèles culturels transmis. Ainsi « utilisé rationnellement, l’héritage culturel favorise la réussite scolaire » (Bourdieu, 1985 :41).

Le tableau ci-contre résume les répartitions caractéristiques présentatives de l’échantillon en nombre d’enquêtés :

Tableau1 : Echantillon de l’enquête de terrain (Mars 2012)

La variable « sexe » :

Le premier constat correspondant à ces variables indépendantes qui, en plus de remplir le rôle d’informations relatives au profil, dès le premier abord des résultats du dépouillement, on a pu observé que la variable sexe a un impact certain sur la question de la motivation à l’apprentissage de la langue française, dans la mesure où la différence des pourcentages, entre les lycéens (filles et garçons), obtenus par le dépouillement de la question fermée : « Aimez-vous la séance du cours de français ?» est comme suit :

Ce décalage entre le pourcentage de filles 92% et celui des garçons 61%, donne déjà une première idée sur la notion de représentations linguistiques. En répondant « oui » à la question « Aimez- vous la séance du cours de français?», les filles montrent, presque à l’unanimité et de manière spontanée, leur intérêt pour cette langue plus que les garçons. Bien que ces derniers soient en plus grand pourcentage positivement que négativement, Ils ne sont pas aussi motivés que leurs camarades pour l’apprentissage du français.

D’une manière générale, les filles sont plus portées sur les langues que les garçons, surtout les langues étrangères qui symbolisent la modernité, les cultures autres et le savoir. Le stéréotype courant stipule que les garçons eux, s’intéressent plus aux sciences et aux technologies. Actuellement, les rôles peuvent s’inverser, mais ce stéréotype continue à s’affirmer, puisqu’il est également observé que les lycéennes sont souvent mieux classées que leurs camarades (garçons) en langues (observé et confirmé par les professeurs et les relevés de notes).

Pour cela, BOURDIEU ET PASSERON écrivaient en 1964 : “L’idéologie du don et sa répartition sexuelle est d’autant plus marquée qu’on descend dans les catégories modestes : aux filles les études générales, aux garçons les études technologiques.”

Par ailleurs, Dans certaines réponses ouvertes, nous avons pu relever d’autres paramètres qui seraient à l’origine de cette différence de motivations pour l’apprentissage des langues. À savoir par exemple que l’attitude des élèves vis-à-vis de la langue française n’est pas tributaire seulement de la langue en elle-même, mais de la compétence de l’enseignant, de son sexe, de son sérieux, de son humour, de sa démarche…

Pour démontrer ceci, nous avons eu des commentaires du genre : « J’aime le cours de français parce qu’on a un bon prof, il explique bien le cours et fait participer tout le monde ».

« Nous avons une prof gentille et compréhensive, c’est pourquoi j’aime le cours de français ».

« Notre prof explique tout en arabe, alors ça sert à rien de venir au cours de français ».

Ainsi, la qualité de l’enseignant peut avoir un impact positif ou négatif sur l’élève. Ce sont des acteurs non seulement importants mais essentiels et déterminants à la bonne marche de l’opération enseignement/apprentissage. Le M.E.N gagnerait certainement à multiplier formations et stages pédagogiques pour ces derniers.

Après l’examen de la question précitée, du point de vue quantitatif et qualitatif, nous venons de vérifier l’hypothèse que les attitudes et représentations forgées par les locuteurs sur les langues, influencent leur apprentissage et donc la réussite ou l’échec de cet apprentissage.

La variable « catégorie socioprofessionnelle » :

Pour cette dernière variable extralinguistique correspondante aux professions des parents, nous avons alternativement :

Constat 2 : Comme les chiffres l’indiquent le pourcentage de la mention « autres » chez les pères (35%) et celui des « sans métier » chez les mères (53%) sont les pourcentages les plus élevés. A noter que pour la catégorie « autres » ; nous avions bien expliqué aux informateurs qu’il s’agissait des petits métiers ainsi que des sans métiers.

Par ailleurs, les pourcentages des parents fonctionnaires chez l’un et l’autre sont classés en deuxième rang, nous pouvons en déduire que la majorité des élèves de ce lycée proviennent de catégorie socioprofessionnelle moyenne (18) (c’est le classement des fonctionnaires au Maroc) et surtout de la basse catégorie, la haute catégorie étant celle des cadres supérieurs et des professions libérales.

Vu l’importance de cette variable dans l’étude des représentations, nous avons mesuré sa corrélation avec la question de la nécessité de l’apprentissage de la langue française, et le résultat (100%) était positif à l’unanimité pour toutes les catégories de notre échantillon. Elle ne sera donc pas prise en considération dans l’analyse, car la comparaison entre les différentes catégories n’est pas significative, par contre nous aurons comme variables le sexe et le niveau d’étude au fur et à mesure de l’analyse et de l’interprétation.

2.2. Variables linguistiques ou dépendantes :

Les variables linguistiques sont pour cette étude de cas, d’une part l’usage des langues, avec laquelle nous pourrions situer la langue française par rapport aux autres langues en présence au Maroc, notamment : la langue maternelle et les langues enseignées, principalement l’arabe et l’anglais. D’autre part, la variable « représentations » des lycéens qui est l’objet principal de notre étude et variable dépendante dans la plus grande partie du questionnaire.

2.2.1. Usage des langues :

C’est la deuxième partie du questionnaire qui traite de la thématique : usage des langues. Elle se compose pour sa part, de deux sortes de questions ; des questions de faits et d’autres d’opinions.

a) Questions de faits :

Les trois premières questions de cette partie visent à connaître l’environnement linguistique de l’enquêté. Ce sont des questions semi-fermées ou à choix multiples (avec une question ouverte à la fin), qui sont également des questions de faits que certains sociolinguistes appellent variables démolinguistiques. Pour comparer les résultats, nous les présentons dans le tableau suivant :

Tabeau 2: Données demo linguistiques

Constat1 : Nous remarquons que l’échantillon présente un amalgame de langues maternelles et de langues usuelles, il est donc linguistiquement hétérogène. Une telle diversité révèle la richesse linguistique du Maroc: 78% des lycéens ont l’arabe dialectal comme langue maternelle, 14% arabe marocain/amazigh, 5% arabe marocain/français et une toute petite minorité de 3%, déclare avoir comme langue maternelle arabe marocain/anglais.

Constat 2 : Pour ce qui est des langues parlées et des langues écrites, les plus grands pourcentages concernent la cohabitation, à chaque fois des deux langues ; arabe marocain/français 39% pour les premières et arabe standard/français 92% pour les secondes.

Cette juxtaposition des deux langues dans les réponses spontanées et rapides des lycéens indique une pluralité linguistique caractéristique du paysage marocain. Ce qui confirme notre hypothèse que la langue française cohabite avec l’arabe en harmonie et avec les autres langues également, tout en gardant sa place privilégiée de première langue étrangère.

b) Questions d’opinion :

Toutes les questions des parties II et III du questionnaire sont principalement des questions d’opinion. Dans la partie II, nous avons essayé de connaître la fréquence d’usage du français dans les pratiques langagières des lycéens en fonction de la variable sexe et dans plusieurs domaines formels et informels. Voici les résultats du dépouillement :

Tableau 3 : Domaines et usages de la langue française selon la variable « sexe »

Nous avons remarqué que la langue française est utilisée au quotidien par les lycéens, aussi bien dans des domaines formels qu’informel, mais à des taux légèrement disproportionnés. Ainsi la grande majorité des lycéens affirment la pratiquer essentiellement en classe et pour lire des romans, revues ou autre. Pour certains parce qu’ils y sont obligés, pour d’autres parce qu’ils aiment et apprécient cette langue. Dans les autres domaines comme l’indique le tableau 3, les pourcentages sont moyens à faibles, surtout pour les mentions « avec les amis », « suivre les programmes de télévision en français » ou « en famille », qui marquent des taux plus bas particulièrement chez les garçons.

Certes, l’entourage favorise plutôt la langue maternelle qu’une autre langue, bien qu’on ne peut ignorer les mélange arabe/français ou Amazigh/français qui sont souvent courant dans le vécue marocain.

En outre, les résultats montrent encore une fois un décalage entre les pourcentages des enquêtés en fonction de la variable sexe. Le degré d’utilisation de cette langue par les filles est nettement supérieur à celui des garçons, elles les dépassent de manière générale dans tous les domaines.

Par ailleurs, l’intérêt pour la lecture repéré est de : 13,4% chez les filles contre 10,4% chez leurs camarades masculins. Ces chiffres sont classés en second rang après « l’utilisation du français en classe ». Alors que parents et enseignants se plaignent que la nouvelle génération devient indifférente aux livres, celle-ci montre le contraire. Même dans les questions ouvertes, quelques commentaires dévoilent une attirance et une passion pour les romans, revues et autres publications en langue française.

Certains d’entre elles reconnaissent que le français est véhiculaire de modernité, d’épanouissement et d’ouverture, alors que d’autres en voient plutôt le coté pratique des choses ; celui du rôle important que joue le livre. Entre autres, celui d’améliorer les compétences langagières et grammaticales pour le seul objectif de mieux se préparer pour les études supérieures, voire pour l’avenir.

Les deux réflexions sont aussi pertinentes l’une que l’autre, utiliser une langue de manière à joindre l’utile à l’agréable serait meilleur. D’ailleurs, le problème de manque de lecture, de plus en plus ressentie chez les jeunes, a des conséquences fâcheuses sur leur formation. La différence entre l’ancienne génération et la nouvelle pour ce qui est de la maîtrise du français en est une preuve irréfutable.

Pour la question concernant les émissions françaises de télévision, selon les résultats ; les perceptions diffèrent encore entre filles et garçons. Les premières, même les plus conservatrices y trouvent une issue pour passer à d’autres mondes et d’autres cieux. Une manière de voyager dans le temps et profiter des émissions culturelles ainsi que d’autres plus récréatives dont elles ne peuvent qu’en bénéficier linguistiquement.

Rares étaient celles qui pensaient comme la plupart des garçons qu’il fallait respecter la religion, la famille, les traditions…et éviter des émissions où ils ne voient qu’une atteinte aux mœurs. Ces stéréotypes émanent de croyances et préjugés qui impliquent des représentations négatives des français et leur langue, à l’inverse de la mentalité féminine qui porte des représentations positives et valorisantes de cette langue.

Cependant, l’hostilité apparente du sexe masculin ne dure pas longtemps. Dès que nous nous sommes éloignés des détails pour nous pencher sur des questions d’ordre général qui concernent l’importance et la valeur de la langue française et son enseignement aux yeux des lycéens en général, les réponses étaient positives à l’unanimité.

2.2.2. Importance de la langue française :

En répondant aux deux questions figurant sur les diagrammes, les statistiques ont donné les taux suivants :

Constat1 : Ces résultats sont significatifs des représentations que se font les élèves vis-à-vis de l’enseignement de la langue française. Les lycéens sont conscients d’une part, de l’importance d’un apprentissage précoce qui pourrait stimuler dès le plus jeune âge une curiosité pour les langues, faire naître une passion et développer une maîtrise plus rapide de celles-ci, et, d’autre part, ceci est observé sur le deuxième diagramme, les lycéens sont tous du même avis sur la nécessité de l’apprentissage du français pour l’expression.

Leurs représentations sont encore plus parlantes lorsqu’on vérifie les pourcentages de mesure du degré d’utilité du français en fonction de la variable sexe :

Tableau 4 : Pertinence de la langue française par variable « sexe »

Constat 2 : Interrogés sur les raisons de l’utilité de la langue française, la majorité des élèves déclarent s’y intéresser surtout parce qu’elle est une « matière d’examen », ou parce que c’est une « langue d’études supérieures », ces deux variables portent les plus grands pourcentages, qui sont respectivement 23% et 19%. Il en découle que pour tout ce qui est en rapport avec les études et donc l’avenir, ces jeunes sont unanimes quant à la pertinence du français. Cette importance qu’ils lui accordent est une représentation valorisante qui peut les motiver à faire plus d’effort pour réussir son apprentissage, il suffit que les responsables sachent exploiter ces motivations dans le bon sens.

Constat 3 : Nous avons remarqué que les seconds taux les plus élevés concernaient l’utilité du français comme langue du savoir pour 15% des lycéens, alors que leurs camarades féminins le considèrent plus comme langue de modernité pour 11,5%.

Ce dernier constat met le doigt sur des représentations stéréotypées qui stipulent que les garçons s’intéressent beaucoup plus au savoir scientifique et technologique alors que les filles s’attachent aux langues étrangères qui symbolisent en premier lieu la modernité, le savoir vivre et l’ouverture d’esprit.

Pour mieux appréhender la question de l’importance de la langue française dans l’enseignement, nous avons vérifié la question en corrélation avec les niveaux d’étude au lycée et nous avons eu les résultats suivants :

Tableau 5 : importance de la langue française par niveau d’étude

Les résultats remplissent seulement les deux premières colonnes, celles des mentions « très importantes » et importantes ». Les chiffres traduisent explicitement le degré d’importance qu’occupe la langue française chez ces jeunes. Ils ne sont pas prêts à se passer de cette langue dans leurs parcours scolaires, sachant bien toutes les opportunités qu’elle peut leur offrir.

Ce qui renvoie également à l’une de nos hypothèses de départ ; le fait que cette langue conserve une valeur privilégiée même dans l’imaginaire du citoyen marocain en général, puisqu’elle est socialement largement répandue, les lycéens sont du même avis là-dessus.

A ce niveau de réflexion, après toutes ces démonstrations valorisantes du français et son enseignement chez cette jeune génération, nous nous sommes interrogés d’une part sur son autoévaluation et d’autre part sur les problèmes rencontrés qui font que le niveau maîtrise de en cette langue ne cesse de baisser.

2.2.3. Compétence en langue française :

En fait, l’autoévaluation est la question par laquelle nous avons entamé la troisième partie du questionnaire, les réponses en fonction de la variable « niveau d’étude » sont dans les graphiques suivants :

Constat1 : Sur cet histogramme nous pouvons mieux visualiser les résultats, qui s’avèrent étonnants : dans les deux niveaux tronc commun et première année baccalauréat, les taux de l’autoévaluation « bien » sont les plus grands, 28% et 19%. Ils sont suivis par des petits pourcentages pour les deux autres « moyen » et « passable». Néanmoins les deuxièmes années marquent le décalage en enregistrant 25% de « moyen » et 8% de « passable ».

Les lycéens de ce niveau montrent plus d’objectivité par rapport à leurs camarades des années précédentes. Ce qui nous pousse à déduire les deux cas suivants : soit que le niveau des lycéens baisse, au lieu de s’améliorer, d’année en année, soit que les élèves des deux premières années du lycée ont du mal à s’auto-évaluer, puisque leur jugement ne correspond ni à celui des enseignants, ni aux notes méritées en français.

Dans tous les cas, la baisse de maîtrise de la langue française est confirmée par les lycéens les plus âgés et donc les plus capables d’apporter des jugements de valeur. C’est pour cela que nous avons cherché à connaitre les causes en les interrogeant sur leur point de vue par rapport à la question d’arabisation des matières scientifiques et techniques. Les réponses figurent dans le tableau suivant :

Tableau 6 : Arabisation des matières scientifiques

Constat 2 : L’analyse de la question : « Pensez vous que l’arabisation des matières scientifiques est un handicap pour maîtriser la langue française ? » a confirmé que pour ces élèves, l’arabisation des matières scientifiques est l’une des causes de la dégradation du niveau de cette langue.

A l’examen du tableau 6, les chiffres indiquant 86% des réponses positives contre 14% des négatives traduisent ce que cette situation peut impliquer comme altération au niveau de maitrise du français par les lycéens. Ceux-ci en répondant à la dernière question ouverte montraient leurs angoisses d’abord par rapport à la maîtrise de la langue, mais surtout par rapport aux études supérieures qui, pour la plupart des filières, sont dispensées en français.

Certains de ces lycéens (rares) qui ont répondu « Non » à cette question ont expliqué, qu’étant donné que l’arabe soit notre langue natale, il faut la valoriser en maintenant le processus d’arabisation des matières scientifiques et le poursuivre dans le supérieur. D’autres étaient plus catégoriques et conseillent à ceux qui aspirent maîtriser le français de lire des romans, des journaux ou même regarder des émissions de télévision dans cette langue et de ne pas « s’acharner sur notre langue ».

Toujours est-il que plusieurs interrogations restent en suspend sur ce volet, bien que nous avons essayé de recenser les principales dans cette enquête. Cette dernière sera clôturée par une question concernant l’avenir de la langue française au Maroc et que l’analyse donne les pourcentages dans la graphie suivante :

Constat : Les jeunes lycéens représentés par notre échantillon se sont départagés les opinions sur l’avenir de la langue française au Maroc à travers la question précitée : 53% sont d’avis que cette langue ne sera nullement concurrencée par d’autres langues étrangères, alors que 47% pensent le contraire en citant l’anglais comme étant son plus grand concurrent.

Les premiers pensent que depuis le temps que le français est ancré dans notre vécu, nos institutions, notre enseignement, et même nos habitudes les plus élémentaires, il serait difficile de parler de concurrence. Dans plusieurs réponses aux questions ouvertes, les lycéens l’ont nommé première langue étrangère et ont rappelé sa visibilité au quotidien dans notre pays, ses qualités en tant que langue des droits de l’homme et de diplomatie universelle.

Alors que les seconds expliquent qu’il est tout à fait possible de voir arriver la domination de l’anglais, aujourd’hui classé première langue internationale, langue de la mondialisation et des affaires.

Ainsi, les représentations, attitudes et perceptions de la langue française s’avèrent positives du point de vue des lycéens tout au long de cette enquête. Ce qui est loin de mettre cette langue dans une situation d’inquiétude quant à son avenir. Elle fait partie du paysage linguistique marocain, cohabite en harmonie avec les langues autochtones qui sont l’arabe et l’amazigh.

Conclusion :

L’enquête menée par questionnaire a permis de constater que la langue française garde toujours un statut privilégié dans la conception des jeunes marocains, particulièrement les élèves du lycée Abderrahmane Nacer de Kenitra. Selon cette enquête 50% de garçons et 50% de filles interrogés sont convaincus de l’utilité du Français en tant que « langue d’examen, d’études supérieures » et donc d’ascension sociale.

Pratiquement intégrée dans leur vie quotidienne, ils sont conscients de son importance et sa nécessité à leur formation et leur épanouissement. Les résultats en chiffres ont mis en exergue des représentations qui valorisent la langue française, en tant que langue de savoir, de culture, de littérature et de modernisme.

Toutefois, l’analyse du questionnaire a confirmé que pour ces élèves, l’arabisation des matières scientifiques qui a provoqué une réduction de la pratique du français en classe, puisqu’il n’est plus langue d’enseignement, est l’une des principales causes de la dégradation du niveau de maîtrise de cette langue.

Ainsi, l’enquête par questionnaire basée sur l’analyse quantitative et qualitative a permis de rappeler nos réflexions théoriques et les mettre en pratique, tout en les vérifiant par des chiffres et des statistiques. Elles ont été interprétées au fur et à mesure et ont confirmé nos hypothèses de départ.

18 Nous avons utilisé les qualifications « haute », « moyenne », et « basses » par référence à El Gherbi (1993 : 52) qui les a empruntées à Bourdieu.P et Passeron.J-C., in Les Héritiers, les Editions de Minuit, Paris, 1985, 189p.

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