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Chapitre I – La logique de l’absurde

« Je me suis écarté de mon propos. C’est à cause de ma maudite habitude de vouloir justifier chacun de mes actes »(159) écrit Juan après sa digression sur les conglomérats. Il apparait dès le début du roman que Juan est un homme de logique, un homme de raisonnement. Le fait même d’entreprendre l’écriture « objective » de son crime est digne d’un homme « droit », rigoureux.

Il est à ce titre le parfait opposé de Paulina, chez qui l’inconscient semble se mettre à l’œuvre presque volontairement, et fleurir dès les premières lignes. Juan apparait au lecteur comme un homme de logique, tandis que Paulina est une femme éprise de sensibilité, de poésie, de spiritualité : « A treize ans elle avait sa vie intérieure » (160), écrit dans les premières pages le narrateur de Paulina 1880 avant de préciser que Paulina « se croyait aimée par le vent comme certaines créatures mythologiques » (161). Les deux personnages sont à première vue radicalement différents dans leur manière de penser. Et pourtant, un point, central, est commun aux deux : le déploiement du flux de pensées. Juan et Paulina ne cessent de penser, d’imaginer, de chercher au gré de leur plume. Que ce soit par le biais du journal intime pour Paulina, ou de l’écriture autobiographique pour Juan narrateur, ils digressent, ils inventent, ils cherchent.

On ne peut l’ignorer : la parole, dans les deux œuvres, évolue, se transforme. Le Juan et la Paulina racontés du début du roman ne sont pas les mêmes qu’à la fin. A ce propos, il convient de s’arrêter sur le style, qui devient de plus en plus poétique. C’est, en particulier, le cas de Paulina : la jeune femme écrit au couvent de véritables poèmes :

Les eaux sont désséchées, le ciel est noir, le vent ne souffle
pas, tout est renversé. Le monde tremble.
Tu sais
à Torano le grand orage. Mais sans orage.
Sans monde.
Il est
peut-être dans la région de l’électricité où j’ai peur de le rencontrer.(162)

Dans Le Tunnel aussi, on peut voir poindre un fleurissement poétique : les métaphores se font plus nombreuses, la solitude est décrite par Juan de façon beaucoup plus imagée : rappelons les métaphores du « muro de vidrio »(163), de « la isla desierta »(164) ou celle, plus parlante encore, du fameux « tunnel » qui se renforce au fil du roman. Le lexique devient également de plus en plus violent.

Cette violence de la pensée de Juan et de Paulina s’illustre par l’utilisation de mots ou d’expression du registre de la cruauté et de la haine. C’est à la fin du roman que Juan traite la roumaine, et de ce fait Maria elle-même, de « putain » ; c’est également à la fin qu’il hurle à la dame de la poste : « Allez au diable ! » (165) et qu’il a des envies de pyromanie. Dans Paulina 1880, le réel devient, sous la plume de la jeune femme, « vulgaire », le monde « horrible »(166), « discordant et vicieux » et la foule « abominable »(167). La pensée comme les mots employés se font plus durs, plus hargneux. Il apparait au fil des pages que c’est toute la capacité à raisonner de Juan et de Paulina qui est touchée par une sorte de furie.

La raison des deux personnages, qui dès le début paraissait fragile et sujette à des angoisses perd peu à peu ses capacités logiques. Les personnages, en somme, semblent glisser vers une folie qu’il s’agit d’analyser.

L’objectivité et la clarté semblent être des qualités cruciales pour Juan. Son amour pour la « justification » en témoigne : « Je me suis écarté de mon propos. Mais c’est à cause de ma maudite habitude de vouloir justifier chacun de mes actes »(168), écrit-il avant d’entamer son récit. Juan est a priori un homme de raison, un matérialiste. Juan recherche en fait la vérité, sans cesse. Dès le début, il utilise le syllogisme à tout va, celui-ci lui permettant de tirer des conclusions plus rigoureuses, des conclusions vraies. Tout au long du roman, ses conclusions seront portées par ces syllogismes. Cependant, ceux-ci deviendront de plus en plus tordus, de plus en plus fous. Le premier raisonnement logique de Juan apparait alors qu’il attend Maria au pied de l’immeuble. Il donne à cette occasion les trois possibilités, qui paraissent, il faut le noter, fort justes : Soit elle travaille là, soit la démarche prend du temps, soit elle est allée faire un tour. Juan conclue son inventaire par cette phrase : « Cela me parut d’une logique à toute épreuve et me tranquillisa » (169). Même si l’ironie de ce commentaire, sous la plume du Juan-narrateur, laisse poindre un doute, le lecteur voit en effet dans ce raisonnement un acte logique plein de lucidité. Juan apparait d’emblée comme un homme de raison. Mais ses raisonnements, dans un premier temps valables, se contorsionnent au fil du roman jusqu’à se muer en syllogismes fous. On peut citer plusieurs exemples ; le premier apparaissant un chapitre plus loin, après que Juan soit allé prendre la lettre chez Maria et rencontré Allende. La conclusion, imprimée en italique pour lui donner plus de ressort, qu’il tire de cette décision de Maria (faire remettre la lettre par son mari) est la suivante : « La conclusion était inévitable : Maria désirait que j’aille chez elle et que je me retrouve face à face avec son mari ». Cette fois, la « conclusion » tirée par Juan est nettement plus contestable, en témoigne l’emploi du verbe « désirer » plus psychologisant.

Que sait Juan des désirs de Maria ? Peut-être la jeune femme n’avait-elle pas d’autre choix que d’attirer Juan chez elle? Peut-être ne connaissait-elle pas encore l’adresse du jeune homme, ce qui lui aurait permis d’envoyer la lettre chez lui ? Les raisonnements qui suivent sont plus alambiqués encore. On a déjà évoqué la suspicion de simulation de Maria : Puisque cette dernière simule pendant l’acte sexuel avec Allende, elle simule forcément avec Juan. On peut citer cette « conclusion » que Juan prend pour une certitude mais qui n’est en fait littéralement qu’une hypothèse : « La conclusion, un débutant pourrait la tirer :
Pourquoi ne me tromperais-tu pas, moi aussi ? » (170). De même, on a déjà évoqué la conclusion selon laquelle « Maria est la maîtresse d’Hunter » qui n’a aucune preuve concrète et matérielle. Enfin, il y a ce dernier syllogisme, preuve de la distorsion totale de la capacité à raisonner logiquement :

J’arrivai enfin à formuler mon idée sous cette forme terrible et indiscutable : Maria et la prostituée ont eu une expression semblable, la prostituée simulait le plaisir, Maria simulait donc le plaisir ; Maria est une prostituée.(171)

Ce raisonnement, qui vient entériner la folie naissante de Juan, a une dimension sophistique. Or, ce sera ce type de conclusions hâtives, alambiquées, faussées et considérées comme lucides qui poussera l’assassin au crime.

La pensée de Paulina ne se meut pas de la même manière. Son flux de pensée se veut moins logique et pragmatique que flou et instinctif. Mais la dérive de la raison s’y manifeste également. Cette distorsion est particulièrement visible à travers les incohérences du discours de la jeune fille, de plus en plus présentes au fil du roman. La folie apparait plus particulièrement après la mort de Zina, dans cette page : « Une réalité irréelle s’abattait sur elle, quelque chose qu’elle n’avait jamais pu prévoir » 172. La « folie » semble prendre pour premier synonyme cette expression oxymorique de « réalité irréelle ». A l’image de Juan, Paulina sent les choses réelles lui échapper. Elle tire également des conclusions sur elle-même qui ne répondent à rien de logique : « Paulina en tirait de nouvelles conclusions contre elle-même : je n’ai même pas pleuré mon père »(173).

La jeune femme, par un raisonnement bien plus sensible que matériel, parce que les larmes n’ont pas coulé à la mort de son père, se rend coupable de ne pas l’aimer. Mais c’est au couvent que la pensée folle est la plus ardente : « J’ai tout perdu. Mais non j’ai tout gagné ! »(174). Ce dernier poème rend compte du déchirement intérieur de Paulina, de la fuite de toute logique et de tout raisonnement conscient :

Couteau, tu me déchires.
Péché.
Ou bien bonté.
J’ai vu
Mille petites croix jaunes, bleues ou rouges. Vous sommeils ne me prenez pas en son absence !
Il n’est pas encore prêt. Qu’elle songe à se faire belle.
Oui toute ma beauté.(175)

Les deux personnages sont en proie à des pensées de plus en plus torturées, à des raisonnements de plus en plus fous et tirent des conclusions dont les fondements sont chaque fois plus fragiles. Il faut noter que chacun des deux personnages sent cette faiblesse qui croît dans son esprit. Juan et Paulina sont conscients de la folie de leurs raisonnements.

Juan et Paulina se savent seuls et emprisonnés et sont conscients de l’incommunicabilité qui les gouverne. De la même façon, ils voient leurs raisonnements devenir fous, ce qui ne fait que renforcer en peu plus leur malêtre.

Juan parfois, fait preuve de lucidité alors qu’il raisonne de manière fantaisiste : « Qu’est-ce que j’avais, en fin de compte, de concret contre Maria ? »(176) se demande-t-il après avec quitté l’estancia. La conscience de la folie se manifeste en particulier chez Juan à travers la dimension incontrôlable de ses actes qu’il sait irraisonnés mais qu’il ne peut s’empêcher d’effectuer.

Nombre des conclusions que j’avais tiré de cet examen lucide mais fantasmagorique étaient hypothétiques ; je ne pouvais les démontrer et pourtant, j’avais la certitude de ne pas me tromper.(177)

On peut se poser la question suivante : Juan, en agissant, sait-il qu’il est « fou », ou le comprend-il à posteriori, au moment où il rédige son journal ? Les deux interprétations sont possibles. Ce sera, de façon ironique et tragique, le Juan-narrateur éclairera plus tard cette « folie naissante » dans son introspection, alors qu’il sera trop tard. Mais plusieurs indices montrent que le Juan-raconté sent déjà que quelque chose lui échappe, et que ses capacités à réfléchir s’estompent. Dès le début, il sent que son aventure avec Maria a quelque chose d’irraisonné, de contraire à la logique. Il le lui dit entre les lignes : « Je sens que vous avez quelque chose d’essentiel pour ce que j’ai à faire, bien que la raison m’en échappe encore »(178). La déraison survient peu à peu, au début encore contrôlable : « J’essayai de mettre un peu d’ordre dans le chaos de mes idées et de mes sentiments et de procéder avec méthode, comme à mon habitude » (179), « A mesure que les jours passaient, une espèce de folie grandit en moi » (180) écrit-il plus loin, avant de lui-même se qualifier d’ « insensé », et ce juste avant le meurtre du « démon »(181). L’idée de possession survient également régulièrement dans l’esprit de Juan, qui l’apparente à la colère ou la fureur : « J’étais possédé par la haine, le mépris et la pitié » relate-t-il à la toute fin du roman. Cette « folie », consciente, devient incontrôlable.

Paulina vit la même chose. Dès le début du roman le narrateur en donne les indices extérieurs. La phrase « Paulina croissait en violence et en esprit souterrain »(182) sonne comme l’annonce d’une menace. Avant même de rencontrer Michele, elle écrit « Je suis trop folle »(183). Le père Bubbo l’annonce presque officiellement : « Au degré des choses humaines, il craignait pour la santé morale et le salut de celle qu’il chérissait entre toutes » (184). Par la suite la jeune femme corroborera elle-même cette crainte, par le biais des propos tenus sur son journal : « Je deviendrai folle » écrit-elle le 21 mai (185). La prédiction se matérialise quelques pages plus loin par ces affirmations : « Je suis folle » ou encore « je délire », « ne me croyez pas »(186) avant de sortir du couvent, de se livrer à l’amour avec « une ardeur de démon » et, enfin, de commettre son crime sous l’emprise de la « folie » (187).

On note qu’il existe bel et bien un déchirement intérieur, que le crime ne provient pas seulement d’une rupture entre le Moi et l’Autre mais aussi d’une mutation intellectuelle et spirituelle intérieure, toutes deux intimement liées. La crise introspective est réelle et s’illustre dans un premier temps par la distorsion de la logique ; distorsion à la fois consciente et incontrôlable, ce qui rend l’individu encore plus inapte à se comprendre lui-même et à régir son destin. Le raisonnement s’effondre et laisse place à une folie intérieure. L’affirmation du « déchirement » dont parle Schärer commence bien par cette déraison qui qualifierait l’ « homme moderne » au sein d’une civilisation qui lui interdit toute logique, tout contrôle de soi, tout sens. La déraison porte donc l’individu au déchirement, mais d’où vient ce déchirement ? Quelles sont les origines et les formes de cette troisième scission, scission toute intérieure ?

159 Le tunnel, ed. cit. p. 22.
160 Paulina 1880, ed. cit. p. 25.
161 ibid. p. 23.
162 ibid. p. 85.
163 « mur de glace » dans la traduction française (littéralement : « mur de vitre »)
164 « île déserte »
165 Le tunnel, ed. cit. p. 120.
166 Paulina 1880, ed. cit. p. 202.
167 ibid. p. 195.
168 Le tunnel, ed. cit. p. 23.
169 ibid. p. 35.
170 ibid. p. 81.
171 ibid. p. 125.
172 Paulina 1880, ed. cit. p.45.
173 ibid. p. 128.
174 ibid. p. 143.
175 ibid. p. 184.
176 Le tunnel, ed. cit. p. 125.
177 ibid. p. 127.
178 ibid. p. 41.
179 ibid. p. 54.
180 ibid. p. 62.
181 ibid. p. 131.
182 Paulina 1880, ed. cit. p. 25.
183 ibid. p. 40.
184 ibid. p. 93.
185 ibid. p. 125.
186 ibid. p. 139.
187 ibid. p. 223.

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