6. Soutiens à la création – l’apparition récente des commissions pluridisciplinaires

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L’aide à la culture est traditionnellement spécialisée en disciplines, que ce soit au niveau des villes, des cantons et de la confédération. Yan Duyvendak: «Les artistes ont dépassé les disciplines depuis un moment. Les seuls qui continuent à être dans cette logique disciplinaire, ce sont les financeurs, par leur organisation qui n’a pas changé, et le public, qui en a l’habitude.»

Afin de pouvoir intégrer d’autres formes de créations, le canton de Vaud, la ville de Genève ou Pro Helvetia ont créé récemment leur commission pluridisciplinaire. Ces commissions sont constituées, dans tous les cas, de représentants d’un nombre large de disciplines – théâtre, danse, musique, arts visuels, … – afin d’additionner les domaines de compétences. On peut s’étonner avec les fondateurs de la galerie Ex Machina que cette démarche soit pour l’instant marginale et n’ait pas été faite plus tôt: «le transdisciplinaire existe depuis les années 60-70… c’est bizarre que cela soit encore si surprenant et difficile pour les commissions!»

6.1. Un encouragement dévolu aux seuls mélanges de disciplines?

La base de ces commissions est d’encourager les formes mixtes, demandant l’implication d’un minimum de disciplines: deux disciplines au moins pour le Canton de Vaud et la ville de Genève, trois pour Pro Helvetia. Résultat: plutôt que de d’offrir un refuge aux propositions inclassables, le postulat retenu pour la création de ces commissions semble plutôt définir une nouvelle catégorie, celle des hybrides. L’exemple du canton de Vaud est, à ce point de vue intéressant: d’abord nommée «divers», la commission se trouve récemment un nouveau nom et une nouvelle mission, plus restrictive.

Sommes-nous alors en train d’accompagner la naissance d’une nouvelle discipline: le «pluri»? C’est ce que peut nous faire croire le sentiment de Florence Chappuis, ex-directrice de l’Usine et membre de la toute nouvelle commission pluridisciplinaire de la ville de Genève: «La première réunion fut quand même une petite désillusion: il n’y a pas tellement de vrais projets transdisciplinaires. La plupart étaient des formes connues des arts du spectacle.» Mais il est difficile selon elle de fixer des frontières claires, et c’est tant mieux.

«Le théâtre et la danse sont maintenant systématiquement accompagnés de vidéo, de musique, se mélangent entre eux sans que l’on puisse réellement parler d’hybridation.» Mais elle souligne l’utilité de la commission, qui joue son rôle: par sa porosité, elle permet l’encouragement de manifestations pluridisciplinaires, et tout de même d’un certain nombre de projets réellement inclassables, dont certains échappent à la définition première du mélange de disciplines: des visites guidées décalées, des performances.

Pour le canton de Vaud, Nicolas Gyger paraît plus précis sur le critère strict mais suffisant du mélange de disciplines, prenant en compte jusqu’aux mélanges théâtre-danse (assez communs: le canton prévoit d’ailleurs de fusionner les commissions théâtre et danse, ce qui sortirait probablement ces mélanges de la commission pluri). A une majorité de projets des arts de la scène, s’ajoute des hybridations plus originales, entre vidéo et musique, ou certaines formes de cabaret. Pour les inclassables, difficilement présentables, éphémères, d’autres encouragements seront trouvés qu’un soutien à la création, comme par exemple une aide pour documenter les traces (publication, captation, …).

6.2. Le pluridisciplinaire, une mode sous perfusion étatique?

Au cours dʼun débat sur la transdisciplinarité au théâtre du Grütli(25), une gestionnaire culturelle sʼétonne: «pourquoi vouloir tout normaliser, tout mettre dans un même panier? Les artistes créent dans des disciplines, et cʼest peut-être bien ainsi! Pourquoi vouloir encourager à tout prix lʼhybridation, et donc la normalisation?» Nʼest-on pas en train de recréer ce que lʼon reproche aux commissions: un côté normalisateur, top-down, définissant au sein dʼune commission les contours dʼun pan de la création, en incitant les artistes à se mélanger? Au vue des plaintes des artistes du manque de souplesse interdisciplinaire des commissions, on peut clairement répondre par la négative. Nicolas Gyger: «la tendance vient du terrain, de la volonté dʼhybridation des artistes, depuis quinze ou vingt ans. Il y a de plus en plus de projets de ce type, et cela se consolide. Le politique encourage la production et la diffusion,
cʼest son rôle, mais nʼest jamais à lʼorigine des tendances.»

6.3. Une catégorisation et une évaluation des projets par leur forme, ou des artistes par leur origine?

Si les commissions jugent les projets, un accent est souvent mis sur la formation des artistes, ce qui rend la situation assez ambiguë: Yann Marussich et La Ribot ont pu compter sur lʼappui de la commission danse avant de rejoindre la nouvelle commission pluridisciplinaire. Massimo Furlan a eu beaucoup de mal à quitter les commission arts plastiques mal dotées, vers lesquelles ses dossiers étaient systématiquement renvoyé en regard de sa formation en beaux-arts, pour rejoindre un peu arbitrairement celle du théâtre.

Florence Chappuis va plus loin dans ce sens: «nous finançons maintenant aussi des projets qui se faisaient bénévolement auparavant. Ce sont les franges de lʼart. En est-ce encore? La question se pose parfois.» Il convient toutefois de faire attention à ce dernier point: il ne sʼagit pas de subventionner des fêtes de quartier, par exemple, en arguant quʼil sʼagit de nouvelles formes.

La question du domaine dʼexpertise de lʼartiste se pose bien sûr en des termes assez délicats quand il sʼagit dʼhybridation ou dʼinclassables. «On arrive à trouver des critères transversaux pour juger les projets, et le background des artistes est très important.» Que ce soit sur Vaud ou Genève, il semble préférable, pour les artistes, de sʼillustrer à lʼintérieur dʼune discipline avant dʼaborder les interstices.

Accompagner lʼémergence de nouvelles formes et de nouveaux artistes, cʼest précisément le volet qui plaît le plus à Florence Chappuis. «Il faut encourager les artistes émergents, les projets émergents. Une fois quʼils sont reconnus, ils ont moins besoin de cette commission: ils ont trouvé leur famille artistique, il y a moins de problème», ils trouveront des lieux et du financement, même auprès des commissions classiques. Même son de cloche chez Nicolas Gyger: un artiste confirmé, appartenant à une famille artistique, trouve forcément du soutien quelque part, une commission ou une autre, et un lieu de présentation.

6.4. La commission généraliste des organes de répartition de la Loterie Romande

Les artistes interrogés ont régulièrement insisté sur le rôle important de la Loterie Romande dans le soutien à leurs projets. Certes, les bénéfices de la Loterie représentent traditionnellement un apport important et déterminant aux créations de tous types, disciplinées ou non. Mais lʼapport de finances de la Loterie nous a été décrit comme spécialement important comme complément de commissions musiques (Velma) ou arts visuels (Massimo Furlan) dont les enveloppes peu importantes ne permettaient pas de financer à leur juste valeur les projets scéniques ambitieux mais ne correspondant pas aux exigences des commissions danse et théâtre.

Blaise Triponez, secrétaire général de lʼorgane de répartition vaudois de la Loterie Romande:

«Nous pouvons soutenir les projets transdisciplinaires, ou nʼappartenant pas à une discipline particulière, parce que lʼintégralité des projets culturels sont examinés par une commission généraliste, composée de spécialistes de différents domaines. Il nʼy a donc pas dʼenveloppe prédéfinie par discipline. Cette commission, comme celle sʼoccupant du social et celle dévolue au secteur promotion, tourisme et développement, donne son préavis et les projets sont validés par lʼassemblée quatre fois par an. [...] Mais attention: la Loterie Romande ne définit pas les options de politique culturelle. Nous ne soutenons que des projets qui lʼont été avant nous par la ville ou le canton.»

Attaché à une définition large de la notion de culture, lʼorganisme de répartition vaudois ne met pas de limites aux inclassables, soutenant par exemple ballades urbaines et visites guidées. Quitte à encourager des projets qui posent les questions des limites de lʼart? «Je ne me rappelle pas dʼun projet qui ait été éliminé pour cette raison.»

25 Comment enseigner lʼindiscipline? Débat organisé par Geneveactive et le Théâtre du Grütli, 2010.

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