5.3. Souffrance

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La souffrance est une expérience sensorielle et émotionnelle encore plus importante que la manifestation d’un mal-être. La souffrance peut être vécue d’émotions qui peuvent varier d’un sujet à l’autre et qui peut créer des états anxieux, d’extrême tristesse. Et elle semble stopper le cours de l’existence.

Des sensations internes peuvent être éprouvées, ressenties comme une douleur, le cœur qui fait « mal » ou avoir la sensation d’avoir une boule dans le ventre.
Comme le dit Longneaux « (…) On est tout entier ramassé sans la moindre possibilité d’une prise de recul : on est soi-même l’instant de souffrance et rien d’autre. Nos habitudes, nos rôles, nos projets, notre histoire, même notre souci pour les autres, tout cela qui remplissait une vie, tout cela qui était « nous » n’est plus rien. (…). Il n’y a plus que l’instant d’une éternité insupportable. ». (67).

C’est en fait un rapport primordial que le corps fait conjointement avec l’expérience du monde et de soi-même et le pouvoir de s’éprouver.
Cela peut être décrit comme une souffrance affective de la rencontre avec le « Réel » où il y a une rupture avec l’action. Ce mouvement nous enlève à notre « vie-dans-le monde », à nos buts et aux autres.

La souffrance relève ce que nous sommes réellement, « elle nous met à nu et montre ce qui demeure de nous quand nous sommes plus que nous» (68). Souvent, nous nous astreignons à ne pas souffrir, cela « ne doit-pas-être ».

Pourtant, c’est aussi un point de départ qui permet un temps de redéploiement, d’extension malgré que nous songeons que tout est cassé. Nous pensons que nous revenons à la vie alors que nous ne l’avons jamais abandonnée et que nous ne sommes jamais seuls car nous vivons avec les autres de telle manière qu’ils sont une part de nous-mêmes. L’expérience de la souffrance fait éclater la toile des relations que nous pouvons vivre avec les autres.

Ce qui nous amène à nous poser les questions suivantes : Les détenus qui ont une souffrance se dirigent-ils peut-être vers un professionnel ? Là, en l’occurrence, vont-ils vers le psychologue ou l’assistant(e) social(e), ou même le directeur, les surveillants de la prison pour être éventuellement aidés, soignés, compris, apaisés ? Où n’en parlent-ils qu’entre eux pour ne pas encore avoir affaire au personnel pénitencier ? Où gardent-ils tout pour eux ?

Ainsi, du côté des professionnels, il apparaît comme essentiel qu’il y ait une implication. L’implication est vue comme un mouvement vers l’autre, un partage émotionnel qui favorise la rencontre avec l’autre et qui ouvre à la possibilité de le comprendre sans mettre en avant des diagnostics médicaux ou psychologiques que nous pouvons considérer dans ce travail de mémoire comme une sorte de « rationalisation » de l’être humain. (69)

Nous rejoignons de nouveau ici Maldiney (1973) qui dit que s’impliquer c’est être dans le pli, dans le rythme de l’autre.

Dans tous les cas, lors de la sortie de prison des détenus, il apparaît qu’il est presque irréalisable de renouer avec sa vie d’avant. Est-ce la situation des personnes que nous avons rencontrées ?

Nous allons aborder la frustration qui semble un phénomène moins important que la souffrance mais qui « apparaît » également comme une douleur (Gennart, 2006) dans le récit des détenus.

67 Longneaux. (2007) La souffrance comme exemple d’une phénoménologie de la subjectivité. Collection du Cirp. Récupéré le 13.01.2012 http://www.cirp.uqam.ca/documents%20pdf/Collection%20vol.%202/6%20Longneaux.pdf. Longneaux docteur en philosophie à Namur, Belgique.
68 Ibid., Longneaux
69 Pittet, M (en cours). Enquête sur le rythme et l’implication dans les pratiques d’accompagnement psychosociale – Implication rythmique dans le partage intersubjectif d’expériences affectives et émergence d’un savoir comme objet de formation en travail social, Genève : HES-SO, Haute école de travail social.

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