4.3. Binswanger et l’espace thymique (21)

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Binswanger, descendant d’une famille de médecins et psychiatres suisses, s’éloigne de la psychanalyse (Freud, pulsions, mécanismes de défense, de fantasmes, etc.) qui admet la scission objet-sujet et qui met l’accent sur tout ce qui détermine l’homme.

Il s’appuie sur les idées de Husserl et d’Heidegger (être-au-monde). C’est la manière de ce que fait l’homme de ses déterminismes, de comment il affronte son avenir pour l’infléchir qui l’intéresse le plus (22).

Il a fondé une méthode thérapeutique et « compréhensive » (1930), la « Daseinanalyse » (analyse existentielle) par laquelle il tente d’accéder à l’humain, à un sens des modes de son existence concrète, sensible.

Il était surtout en recherche de sens à partir de l’expérience psychiatrique plus particulièrement des psychoses. Il a proposé une compréhension de la sphère existentiale et inexistentiale en lien à l’espace en psychopathologie.

Lors d’expérience psychotique (crise), Binswanger ne recherchait pas la cause de la crise mais désirait que le patient puisse ouvrir concrètement les événements de son vécu.

Il insistait ainsi sur une qualité de présence du médecin et son ouverture à tous les éléments d’une communication authentique (les expressions du visage, les gestes, etc.) avec le patient (23)

Il ne désirait pas que les expériences de maladies ne restent que des objets, des causes. Il ne voulait pas que le médecin ait une démarche tournée vers l’explication (l’individu devient l’expliqué) des comportements et des événements psychiques et ne s’attaque qu’aux manifestations somatiques, organiques, fonctionnelles, en bref aux symptômes. Il ne voulait pas poser des diagnostics. C’est la personne qui donne à voir des symptômes.

En fait pour Binswanger, c’est la personne (et ses éprouvés) qui donne sens aux mécanismes qui lui arrive et non le contraire.

Binswanger envisageait le patient comme une personne vivante cherchant une signification de son existence.

Il voulait comprendre ce que ce dernier donnait à voir, à dévoiler, à léguer et à entendre au médecin (l’être-ensemble). Le médecin prend ainsi part avec « l’exploration analytique en allant au-devant de la rencontre sur le mode de la sollicitude, c’est-à-dire en laissant venir à lui l’existence psychotique » (24) pour permettre une ouverture de l’existence, « à laisser advenir un sens nouveau à ce qui est déjà advenu, à l’ayant-été (des Gewesenseins) » (25). C’est l’idée de croissance, de développement, de potentialité qui est mise en avant.

Binswanger préférait être dans l’empathie (valeur qui nous tient particulièrement à cœur en tant que travailleuses sociales) plutôt que l’interprétation pour préserver la liberté de la personne.

La personne, lors de la thérapie existentielle, affronte ses conflits intérieurs et éprouve avec l’aide du professionnel l’accroissement de sa conscience d’elle-même. Elle se voit reconnue dans son être et dans ses possibilités. Petit-à-petit, l’individu peut se montrer comme libre et autonome en devenant ce qu’il est et en favorisant son futur parcours de vie. Il est ainsi face à ses émotions et peut ressentir lui-même les forces créatrices qu’il a, ou, s’apercevoir de ses dispositions nuisibles. (26)

Il est clair que lors des entretiens effectués, nous ne nous sommes pas prétendues des thérapeutes mais plutôt en recherche d’une meilleure qualité d’écoute en nous impliquant en tant que travailleuses sociales et en existant dans une expérience de partage avec le détenu et le monde carcéral.

Pour Binswanger la spatialité est un espace en tant que forme déterminée de l’être-au-monde et qui permet de saisir les différents chemins ou les possibilités du vécu. Pour nous, cela se rapporte évidemment aux vécus possibles des détenus.

Binswanger pense que la spatialité permet de comprendre l’essence d’un trouble sans pour autant en expliquer forcément sa source.

Certains considèrent que lorsqu’il y a des maladies touchant le cerveau ou le psychisme, le rapport-au-monde devient restrictif.

Nous pensons que le fait d’être restreint dans sa liberté peut également réduire le rapport au monde.

Binswanger (1998) suppose que les pathologies cérébrales ou psychiques sont des modes palliatifs visant à sauvegarder l’intégrité, l’intériorité de ce rapport-au-monde de la personne. Binswanger a voulu éclairer « des nouvelles modalités d’existence » des patients. Il en va de même pour des détenus, nous voulions écouter s’ils avaient des nouvelles modalités d’existence par rapport à leur affectivité à même leur milieu carcéral.

Il énonce dans divers ouvrages et études (27) que les variations d’appréhension de l’espace propre correspondent aux différentes formes de l’être-affecté (gestimmtheit, traduit par le terme de disposition thymique).

Binswanger considérait que les pathologies psychiques mettent en péril le besoin de sécurité et de défense par rapport au besoin de s’affirmer, de sortir de soi, d’entrer en relation avec autrui.

En effet, pour lui, ce ne sont pas les aptitudes qui sont déficientes mais plutôt l’insuccès à remplir le travail qui échoit à tout être humain qui consiste à entretenir l’équilibre entre des directions de sens opposées (28).

Comme, par exemple, lorsqu’une personne est dans une expérience psychotique, le médecin lui rappelle parfois de vivre dans la réalité et malgré ses aptitudes, le patient n’arrive pas à se dégager et continue à vivre son expérience psychotique ou autre.

Ou notamment une personne mélancolique qui voit le monde qui ne s’ouvre plus comme une vaste étendue mais comme un espace vide. Il n’y a plus la limite de l’horizon. Et parallèlement, la personne mélancolique se sent oppressée, lourde.

Par rapport à notre mémoire, nous pouvons nous poser la question si les personnes privées de liberté mettent leur besoin de sécurité en danger ? Ont-elles de la peine à s’affirmer, de sortir d’elles-mêmes, etc. ? Comment s’impliquent-elles, se mettent-elles en mouvement dans la relation avec les autres ?

Peuvent-elles nous raconter des moments où elles se sentent converger dans plusieurs directions ?

Pour Binswanger, il existe une relation entre l’espace, la tonalité affective et le corps. (29)

Le mouvement est au cœur de l’existence avant même que cette dernière soit comprise. Le corps et l’existence s’articulent ensemble tacitement. Le corps est partie prenante des projets de l’existence. Les personnes peuvent ainsi se percevoir comme des sujets engagés dans un projet existentiel.

Le corps peut se faire voir de façon voyante ou à l’inverse se retirer « sans bruit » en somatisant en accentuant par exemple un sentiment de frustration, des insomnies, ou sous forme d’hallucinations, de psychose, etc. « C’est-à-dire habiter un « là » qui s’est rétrécit à une proximité intrusive et obnubilante (30)» . Vu par Maldiney (1991) « ne plus habiter car habiter c’est s’ouvrir à soi-même un monde (31)» cela aura un impact sur l’espace thymique, le partage affectif. La spatialité répond donc à des exigences propres. La disposition thymique sert à orienter ses investissements et fait partie des dynamique du lien à autrui.

Il est une sorte d’espace primitif qui recrée le sentiment « d’exister avec autrui ». Ce n’est pas une localisation mais une appréhension du monde très originaire.

C’est une manière autre d’être au monde plus intérieure, plus sensible, éveillée aux autres et à soi. Un mode de contact de l’espace ou une sorte de guide de la conduite du comportement.

Pour Gros-Azorin, cet espace est perçu comme un espace chargé de qualités : léger, transparent, en haut des cimes, courant comme l’eau vive, ou son inverse, un espace obscur, rocailleux, encombré, d’en bas, de boue, figé comme la pierre, comme le cristal26 qui détermine notre vivre ensemble.

En effet, parfois le sentiment d’exister avec autrui peut se « disloquer » avec des comportements de retrait sur soi ou d’agressivité relationnelle, etc.

Le langage permet de faire émerger notre foyer natal en « habillant » notre vécu (Erlebnis), comme, par exemple, lorsque nous disons avoir été frappés par la foudre ou être tombés des nues, ce qui désignerait notre état général après un événement.

L’humain semble avoir une expérience vécue à partir de sa qualité thymique comme lorsque nous utilisons des expressions comme : d’y aller parce que le cœur lui en dit ou de se garder d’y aller car le cœur n’y est pas. Qui n’a pas vécu une expérience en se sentant le cœur gonflé d’espoir ou le cœur vidé, brisé, livré au désespoir.

Pour en revenir aux personnes privées de liberté, en les rencontrant, nous les avons écoutées pour saisir par quels moyens elles favorisaient leur évolution ou non de leur espace thymique dans leur existence carcérale.

Regardons maintenant plus particulièrement les expériences qui peuvent produire du sens, de l’inattendu, de la surprise : le pathique, dans la perspective phénoménologique.

Nous avons fait des recherches sur le mot pathique et nous avons constaté qu’il est utilisé par nos penseurs, chercheurs, médecins, psychiatres. Ce sont les thèmes de la vie, la mort, la crise, la sécurité, le danger, la douleur, la souffrance, et la maladie qui sont le plus souvent étudiés.

Ainsi, la plupart du temps, nous pouvons remplacer le terme d’homme malade par l’homme captif dans un moment signalé comme critique que la détention peut créer et ainsi étendre notre questionnement et notre recherche à tous types de relations qui existent en prison. Nous voyons que le concept de pathique peut aussi sortir du champ médical.

21 Binswanger L., 1998, “Le problème de l’espace en psychopathologie”, Toulouse: Presse Universitaire du Mirail. Préface et traduction de Caroline Gros-Azorin et Chapitre 2, “L’espace thymique”, p. 81.
22 Marc, E., 1987, Processus de changement en thérapie, Retz, p. 107.
23 Ibid., Marc, p. 107
24 Binswanger L., 1998, “Le problème de l’espace en psychopathologie”, Toulouse: Presse Universitaire du Mirail. Préface et traduction de Caroline Gros-Azorin et Chapitre 2, p. 14
25 Ibid., Binswanger, p. 15
26 Leroy-Viemon B. & Mascato F. (2008) Le problème de l’espace thymique en psychologie du sport. L’espace thymique comme foyer du lien « soi-monde-autrui. Article récupéré le 22.01.2012. http://www.erudit.org/revue/fili/2008/v17/n2/019427ar.html?vue=resume
27 Divers livres entre autres; Ludwig Binswanger, Drei Formen Missglückten Daseins, Tübingen Verlag, 1956, BINSWANGER Ludwig, WARBURG Aby, 2007, La guérison infinie, trad. M. Renouard et M. Rueff, Paris, Payot & Rivages
28 Dastur, F., Texte publié dans Les Lettres de la Société de Psychanalyse Freudienne, Questions d’espace et de temps, n° 20, 2008, p. 45-55. Temps et espace dans la psychose selon Henri Maldiney. Récupéré le 2.03.2012. http://af.bibliotherapie.free.fr/Article%20F.Dastur.htm
29 Dastur, F., Texte publié dans Les Lettres de la Société de Psychanalyse Freudienne, Questions d’espace et de temps, n° 20, 2008, p. 45-55. Temps et espace dans la psychose selon Henri Maldiney. Récupéré le 2.03.2012. http://af.bibliotherapie.free.fr/Article%20F.Dastur.htm
30 Binswanger L., 1998, “Le problème de l’espace en psychopathologie”, Toulouse: Presse Universitaire du Mirail. Préface et traduction de Caroline Gros-Azorin et Chapitre 2. p. 27
31 Dastur F. cite Maldiney « Penser l’homme et la folie » p : 269

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