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4.2.4 Les scenarios de sortie de crise postélectorale

. La possibilité d’un régime parlementaire(184):Le régime parlementaire, découvert par les anglais il y a plus de trois siècles, s‘était plus facilement exporté et a eu plus de succès dans les pays pauvres et en développement institutionnel. C‘est le modèle de gouvernement de Westminster découvert en Grande Bretagne qui avait remarquablement passé l‘épreuve du temps et des latitudes. Les pays, à populations hétérogènes, pauvres, sortant de la colonisation, éloignés de la culture occidentale et sous tensions politiques, avaient eu très souvent à adopter ce modèle pour assurer une relative stabilité et un progrès effectif. Cela avait été le cas de l‘Inde depuis 1947 et du Japon depuis 1945.

Ce modèle reste clair, simple et il établit une entente totale entre le gouvernement et la majorité parlementaire. Le pouvoir d‘Etat est simplement exercé par le leader ou le dirigeant du parti qui dégage la majorité au parlement. Tant que la politique menée par le gouvernement est conforme au programme sur lequel la majorité a été élue, tout se passe bien. Le Président, ou le Premier Ministre, selon l‘appellation qu‘on lui donne, est d‘abord lui-même un élu et la plupart des membres du gouvernement sont, eux aussi, des députés.

A titre d‘illustration, regardons les expériences d‘Haïti et de la Jamaïque. Dans le premier pays, à l‘indépendance, l‘on a fait le choix de régimes présidentiels puis il s‘en est suivi une succession de coups d‘Etat et de dictatures pour laisser aujourd‘hui une situation d‘incertitude avec des institutions fragiles. Le modèle a tourné à l‘illusion. A côté, la Jamaïque a adopté un régime parlementaire sur le modèle de Westminster et depuis, la démocratie fonctionne sans heurts, les partis transcendent les clivages sociaux ainsi que l‘alternance au pouvoir. Les tensions ethniques et les difficultés économiques sont mieux amorties et canalisées.

Toutefois, le seul choix du régime ne suffit pas pour définir le cadre du jeu des partis politiques. Un complément absolument déterminant est le mode de scrutin qui peut soit dénaturer le régime parlementaire, soit faire évoluer le régime présidentiel. Le mode de scrutin devrait être le scrutin majoritaire à un tour pour permettre à une majorité d‘avoir le pouvoir de décision. Les consensus politiques ont largement montré leurs limites sur le continent. La mission de l‘opposition étant dans le contrepoids et non dans la décision.

En Afrique, on doit se méfier des régimes qui veulent un pouvoir exécutif fort avec un suffrage universel direct. Le régime parlementaire combiné avec le scrutin majoritaire à un tour, est plus efficace et moins dangereux pour la démocratie et l‘Etat de droit.

Il est du devoir des élites africaines de se donner de bonnes institutions constitutionnelles. Les politiciens doivent être conscients de leur responsabilité. La nature du pouvoir est plus importante que la personne qui l‘exerce. En Afrique, la classe politique devrait prendre conscience du fait que l‘opposition fondamentale ne demeure pas dans la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire mais entre gouvernement à pouvoir limiter et gouvernement à pouvoir absolu. Comme le dit le professeur Jean-Philippe Feldman, avocat à la Cour de Paris, “lorsque le pouvoir est absolu, le gouvernement est oppressif ; lorsque le pouvoir est limité le gouvernement est libéral”. Quand on sait que tout pouvoir absolu corrompt, il y a lieu de s‘en méfier pour ne pas hypothéquer l‘avenir des générations futures. Le fait de se voir confier un mandat public ou la gestion d‘une administration d‘Etat n‘autorise pas à violer les droits et les libertés des citoyens. En tant que serviteurs, les dirigeants doivent au contraire les protéger.

Hayek cité par Professeur Mamadou Koulibaly, directeur de l‘Audace Institut Afrique résume cette philosophie en des termes on ne peut plus clairs “le problème essentiel n‟est pas de savoir qui gouverne, mais ce que le gouvernement a le droit de faire”.

L‘analyse des différents modèles constitutionnels montre que cette conception parlementaire est la plus adaptée à la voie de progrès souhaitée pour l‘Afrique. Le modèle de Westminster reste le modèle de référence. Plus les régimes s‘en rapprochent, mieux la démocratie et l‘état de droit fonctionnent. Plus ils s‘en éloignent, plus la démocratie fonctionne mal.

. Le jusqu’auboutisme de Laurent Gbagbo(185) : Depuis plusieurs jours, Alassane Dramane Ouattara et Laurent Gbagbo s‘étaient retranchés dans des positions figées et haussaient continuellement le ton comme pour convaincre l‘opinion qu‘ils étaient décidés à aller jusqu‘au bout. Guillaume Soro, qui avait repris du service, mais comme Premier ministre des Houphouëtistes, semblait même piaffer d‘impatience. Il n‘écartait pas l‘idée de déloger son ancien patron Gbagbo de son repaire. De vieux comptes à régler, outre le lourd contentieux électoral ? En cette fin d‘année 2010 qu‘on espérait moins triste, il apparaissait que le scénario du pire était bien celui que Laurent Gbagbo et ses compères avaient réservé à tous les ivoiriens. Un vrai gâchis.

Le navire chavire et le pourrissement de la situation était tel que les rats s‘étaient décidés à le quitter. Les Nations Unies avaient ainsi décidé de mettre le personnel administratif non indispensable à l‘abri, dans les pays voisins. Si nul ne connaissait le plan du « président autoproclamé » de Côte d‘Ivoire, personne n‘osait nier cependant l‘évidence : ça risquait fort de pétarader dans les jours à venir, à moins qu‘un miracle aille se produire. Dès qu‘il se serait suffisamment fait prier par la planète entière, peut-être, le messie d‘Abidjan daignerait-il enfin renoncer à son trône ? Restait à savoir si avec l‘évolution de la situation, Alassane Dramane Ouattara, le président élu, ne serait pas conduit à revoir sa copie.

Sa première proposition tendant à amnistier le clan Gbagbo tiendrait-elle encore la route, vu le temps qui passait, et les nerfs qui étaient de plus en plus à fleur de peau chez les Houphouëtistes ? Les affrontements de rue qui se multipliaient, de jour en jour, étaient un signe que les partisans de ADO risquaient fort de ne pas accepter de voir partir comme un saint, celui qui aurait tenté de leur « voler » la victoire.

En Afrique et ailleurs dans le monde entier, l‘unanimité se faisait de plus en plus autour de l‘idée que Gbagbo devait partir. Du président Obama des Etats-Unis, qui lui avait adressé une lettre dans ce sens en proférant même des menaces (sanctions), au chef de l‘Etat français, Nicolas Sarkozy, et les dirigeants de la CEDEAO, il ne se passait de jour où l‘infortuné dirigeant ivoirien n‘était stigmatisé pour sa forfaiture. Chaque acteur politique trouvait l‘occasion de placer son mot. Jusqu‘à ses propres amis du Parti socialiste français qui l‘avaient poliment mais fermement invité à respecter les règles du jeu démocratique
En effet, ses excès et son aventurisme devraient faire réfléchir nombre de chefs d‘Etat africains qui ne tirent jamais suffisamment leçon de certaines expériences. Selon toute vraisemblance, les dirigeants africains ne pourraient plus continuellement et impunément se jouer du citoyen électeur. Si certains n‘ont aucune compassion pour leurs populations qui croupissent dans la misère, en dépit de l‘immensité des ressources de ce continent, il s‘en trouvera toujours des défenseurs ailleurs, pour se substituer aux acteurs politiques défaillants et sans scrupules.

Initialement candidat battu, et puis « président autoproclamé », Laurent Gbagbo donnait en ce moment de son pays, une image que personne ne lui avait jamais souhaitée. Le fait d‘envoyer des émissaires dans la sous-région (Ghana, Togo, Nigeria, etc.) n‘y changerait rien. Le mur d‘hostilité qu‘il avait lui-même construit tout au long de son règne, et consolidé au lendemain de sa défaite électorale, ne serait pas facile à lézarder. Tôt ou tard, il devrait se résoudre à remettre le pouvoir au véritable vainqueur. Peut-être, que l‘on ne serait même pas obligé de passer par la force pour y arriver !

. La possibilité d’un gouvernement d’union : Gbagbo et Ouattara se prépareraient ainsi, selon toute vraisemblance, à aller à ce rendez-vous du donner et du recevoir ? Un autre dialogue direct inter- ivoirien devait-il inéluctablement aboutir à la formation d`un gouvernement d`union ? Après les épreuves de force, les discours avaient en tout cas laissé entrevoir une telle solution. D`abord le président de l`Assemblée nationale Mamadou Koulibaly, deuxième personnalité de l`Etat, qui s`était dit favorable à la formation d`un gouvernement d`union pour mettre fin à la crise. Ensuite l`ambassadeur Alcide Djédjé qui trouvait que la meilleure voie pour avoir la paix, c`est le partage du pouvoir.

On revenait ainsi à une sorte de « Marcoussis bis » où il avait été question de partager le pouvoir entre le régime de la refondation, les forces rebelles et les partis politiques significatifs de Côte d`Ivoire. 7 ans après (2003-2010), le même décor était planté, avec les mêmes acteurs. Une impasse politique où le chef de l`Etat Laurent Gbagbo au palais du Plateau, faisait face à un autre régime installé à l`hôtel Golf et dirigé par Alassane Ouattara. Le scénario était presque identique à celui de Linas Marcoussis.

A cette nouvelle table de discussions qui allait aboutir à la fusion des deux gouvernements, il reste évident que des ministres des deux camps perdraient leurs postes. La formation précipitée des deux gouvernements à laquelle l`on avait assisté, semblait plus répondre à un besoin d`affirmer son autorité. Chacun des deux candidats se disant vainqueur des élections, voulait ainsi montrer sa capacité à mettre en place une équipe pour travailler. Une façon d`occuper le terrain et prendre ainsi de l`avance sur l`adversaire. Avec les négociations qui pointaient à l`horizon et la probable formation d`un gouvernement d`union, chaque camp faisait ses calculs.

Il ne serait plus question de deux présidents, avec deux Premiers ministres et deux gouvernements, mais il s`agirait d`un seul gouvernement, avec un seul chef. Comme à Marcoussis, Gbagbo devrait céder certains postes ministériels et garder d`autres. Ouattara également serait amené à lâcher prise, en cassant le gouvernement Soro pour ne garder que quelques postes. En un mot, certaines personnalités qui occupaient en ce moment des postes ministériels, côté Gbagbo comme côté Ouattara, ne bénéficieraient pas de ces nominations, si bien sûr le dialogue qui s`amorçait allait aboutir à la fusion des deux équipes en une seule.
. L’intervention étrangère, la guerre civile, la démission ou le compromis186 : Menacé d’être renversé militairement par ses voisins, le régime de Laurent Gbagbo avait mis en garde contre les graves conséquences économiques et humaines d’une telle opération. Elle pourrait mener la Côte d’Ivoire à « la guerre civile » selon le camp du président sortant. Intervention étrangère, guerre civile, démission de Laurent Gbagbo, compromis, manifestations de protestation, quels étaient les scénarios possibles de sortie de crise?

Les dirigeants de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) réunis à Abuja avaient prévenu qu’ils pourraient recourir à « une force légitime » pour obliger Laurent Gbagbo à céder le pouvoir à son rival Alassane Ouattara, reconnu sur le plan international comme le vainqueur du scrutin présidentiel du 28 novembre 2010. La prise de position de la CEDEAO était une première puisque le président sortant, qui n’avait cessé de critiquer les Occidentaux ces dernières semaines pour ingérence, avait reçu cette fois-ci un avertissement direct de la part de ses voisins.

L’organisation sous régionale s’était donné toutefois une marge de manoeuvre avant une éventuelle intervention militaire en demandant aux présidents du Bénin, de Sierra Leone et du Cap Vert de se rendre en Côte d’Ivoire afin de convaincre Gbagbo de se retirer. Dans l’hypothèse où le président sortant refuserait, un conflit ouvert pourrait alors voir le jour entre l’armée ivoirienne, qui soutient Gbagbo, et la force militaire de la CEDEAO, connu sous le nom d’ECOMOG. Cette dernière, composée essentiellement de soldats nigérians, était déjà intervenue dans trois conflits civils de la sous-région – Liberia, Sierra Léone et Guinée-Bissau.

En dépit d’un embargo sur les armes à travers le pays, les analystes estimaient que les forces gouvernementales, comme les ex-rebelles, avaient reconstitué des stocks d’armes significatifs ces dernières années. Les tensions s‘étaient exacerbées entre les deux camps et les anciens rebelles du Nord, fidèles à Ouattara, avec des échanges de tirs à Tiébissou, une ville du centre du pays qui marque la frontière entre le nord du pays, fief des rebelles, et le Sud, sous l’influence de Gbagbo. Dans l’hypothèse d’une escalade des violences, de plus en plus d’ivoiriens continuaient à fuir en direction des pays limitrophes, qui ne disposent pas forcément d’infrastructures d’accueil suffisantes.

La menace d’une intervention militaire de la CEDEAO, destinée à faire abandonner le pouvoir au président sortant, pouvait fonctionner. Gbagbo et ses proches, déjà touchés par des restrictions de déplacement par les Etats-Unis et l’Union européenne, avaient vu leur marge de manoeuvre se réduire avec l’annonce de la Banque mondiale de geler 800 millions de dollars destinés à la Côte d’Ivoire. La Banque centrale de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) avait emboîté le pas à cette décision en annonçant qu’elle ne reconnaissait plus l’autorité du président sortant.

Un autre argument qui pouvait éventuellement faire plier Gbagbo, restait celui de la menace qui pesait sur lui de la tenue d’un procès international pour violation des droits de l’homme. Aussitôt confronté à des problèmes de trésorerie évidents, qui rendaient difficile le paiement des traitements des fonctionnaires ivoiriens et surtout de la solde des militaires, Gbagbo avait refusé d‘accepter une offre d’exil dans un autre pays africain ou aux Etats Unis d‘Amérique.

Un compromis semblait être difficile entre les deux parties puisque chacun campait sur ses positions depuis le 28 novembre 2010 et la communauté internationale et la CEDEAO, avaient clairement choisi de reconnaître l’autorité d’Alassane Ouattara.

Le clan Ouattara avait toujours dit qu’il n’accepterait aucune solution au sein de laquelle Gbagbo restait président. En plus de la CEDEAO, l’Union africaine (UA) avait fait savoir qu’elle n’était pas en faveur d’une solution incluant un partage du pouvoir, à l’image de ce qui s’était passé ces dernières années au Zimbabwe et au Kenya.

Un compromis semblait d’autant plus difficile à trouver que Gbagbo avait construit toute sa carrière politique et développé son charisme en défiant la communauté internationale, une ligne de conduite à laquelle il était resté fidèle.

. Le peuple ivoirien dans la rue : Les partisans d’Alassane Ouattara étaient peu enclins à descendre dans la rue, refroidis par la répression policière sanglante qui avait suivi les manifestations du début du mois de décembre 2010. Ils préféraient faire confiance au processus diplomatique. Et pour cause, lorsque ces derniers avaient tenté de prendre le contrôle de la Radiotélévision ivoirienne (RTI), des affrontements avec les forces de sécurité avaient fait au moins 20 morts.

Le scénario d’une sortie de crise à la faveur de manifestations massives, quoique peu probable, porterait en son sein une pointe d’ironie. En 2000, pour chasser le général Robert Guéï avec qui il se disputait la présidence de la Côte d’Ivoire, un certain Laurent Gbagbo s’était servi du pouvoir de la rue pour arriver à ses fins.

. Le droit d’ingérence pour déloger Gbagbo par force : Au terme d`un sommet de ses chefs d`Etat à Abuja (Nigeria), la Communauté économique des Etats d`Afrique de l`Ouest (CEDEAO) avait exigé une nouvelle fois, dans un communiqué, le retrait de Gbagbo et annoncé l`envoi d`émissaires dans le pays. « En cas de rejet de cette demande non négociable, la Communauté n`aura d`autre choix que de prendre toutes les mesures nécessaires, y compris l`usage de la force légitime, pour réaliser les aspirations du peuple ivoirien », avait très clairement prévenu l`organisation.

C`était la première fois depuis le début de la crise née de la présidentielle du 28 novembre 2010 que Gbagbo, qui avait ignoré jusque-là ultimatums et sanctions, était directement sous la menace d‘une opération militaire destinée à renverser son régime. Devant « le niveau excessivement élevé de pertes en vies humaines » depuis début décembre 2010, la CEDEAO avait « averti les responsables de ces actes qu`ils feront l`objet de poursuites devant les tribunaux internationaux pour ces violations des droit humains, dans les délais les plus rapide ». Le Conseil des droits de l`Homme de l`ONU avait adopté une résolution dénonçant les “atrocités” commises après le scrutin qui venait de faire, selon l`ONU, 173 morts du 16 au 21 décembre 2010.

Depuis son hôtel soumis depuis plus d`une semaine à un blocus des forces pro-Gbagbo, Ouattara, entouré de son gouvernement, avait devant une dizaine de journalistes appelé l`armée, restée fidèle à son adversaire, à lui obéir et à protéger la population. « De graves violations des droits de l`Homme sont constatées partout », avait-il alerté lors d`un discours solennel pour Noël, sa première intervention publique depuis début décembre 2010. « En tant que chef suprême des armées, je demande aux Forces de et de sécurité (FDS, loyales à son rival) d`assurer leur mission républicaine de protection des populations contre les miliciens et mercenaires étrangers qui font couler le sang des ivoiriens », avait lancé Ouattara, drapeau ivoirien à son côté.

Il avait promis que la justice serait saisie « pour faire la lumière sur ces actes odieux »et qu`une « commission d`enquête nationale » serait constituée, tout en souhaitant la venue d`une mission de la Cour pénale internationale (CPI) « dans les tous prochains jours ».

Par la suite, le gouvernement Gbagbo avait jugé « illégale » une décision de l`Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) d`accorder à Ouattara le contrôle des comptes ivoiriens à la Banque centrale des Etats de l`Afrique de l`Ouest (BCEAO).

Le camp Ouattara avait engrangé un premier succès avec la reconnaissance par l`ONU de Youssouf Bamba, l`ambassadeur qu`il avait désigné auprès de l`organisation. Mais la communauté internationale s`impatientait. Le Nigeria, qui a cette époque, présidait la CEDEAO, avait exclu avant le sommet d`Abuja tout « compromis ». « Quelque chose qui ressemble à un gouvernement d`union nationale comme ce qui existe au Kenya ou au Zimbabwe ne sera pas sur la table » des négociations, avait averti le ministre nigérian des Affaires étrangères, Odein Ajumogobia.

L`ex-puissance coloniale française avait de nouveau mis la pression. Gbagbo pouvait encore prétendre à une « sortie tout à fait honorable », « mais plus le temps passe et plus il y a de dérapages et de violences et plus cette perspective s`éloigne », avait insisté la chef de la diplomatie française, Michèle Alliot-Marie. La secrétaire d`Etat américaine Hillary Clinton avait quant à elle, réitéré l`appel au sortant à renoncer « immédiatement » au pouvoir.

. La Guerre civile en cas d`opération armée(187) : Le porte-parole du gouvernement de Laurent Gbagbo, Ahoua Don Mello, avait eu des mots très durs pour dénoncer la décision « inacceptable » des dirigeants de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) de le renverser par la force s’il refusait de partir de lui-même. Selon le porte-parole de Gbagbo, « cette décision est un complot du bloc occidental dirigé par la France », ex-puissance coloniale qui, avec la quasi-totalité du reste du monde, avait reconnu la victoire d’Alassane Ouattara à la présidentielle de novembre 2010. Elle allait « exciter le patriotisme » des ivoiriens si elle devait se concrétiser, selon lui.

Don Mello, par ailleurs ministre de l’Equipement du gouvernement Gbagbo, avait pris bien soin de rappeler que son pays est « une terre d’immigration » où vivent et travaillent des millions de Ouest-Africains. Car en dépit d’une décennie de crises politiques, en partie liées à la notion controversée « d’ivoirité » qui met en avant les Ivoiriens « de souche », la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao au fort potentiel de réserves pétrolières, reste une puissance économique dans la région.

La menace du camp Gbagbo était à peine voilée: intervenez militairement et vous verrez les ivoiriens se mobiliser pour s’en prendre à tous les étrangers et à leurs biens des pays voisins installés sur leur sol. Les dirigeants ouest-africains « savent que s’ils attaquent la Côte d’Ivoire de l’extérieur, ça va se transformer en guerre civile à l’intérieur », avait prévenu Don Mello, affirmant ne pas « du tout » croire à l’hypothèse de l’intervention militaire.

Une mission de la CEDEAO dirigée par trois chefs d’Etat – Boni Yayi (Bénin), Ernest Koroma (Sierra Leone) et Pedro Pires (Cap Vert) – était attendue à Abidjan. Trois hommes au profil acceptable par Laurent Gbagbo, contrairement à d’autres comme Abdoulaye Wade (Sénégal) ou Goodluck Jonathan (Nigeria), très en pointe pour le fustiger et soutenir son adversaire. Ils devaient présenter et expliciter à Gbagbo « le message » de la CEDEAO, en privilégiant « une sortie de crise par le dialogue », selon Jean Marie Ehouzou, ministre béninois des Affaires étrangères. « Ils vont lui faire comprendre et essayer d’obtenir de lui de partir du pouvoir sans attendre », avait-il ajouté.

Le refus plus que probable de Laurent Gbagbo de s’en aller tranquillement pour laisser la place à Alassane Ouattara, ne pouvait que radicaliser les positions de chacun, avec le risque d’une explosion de violences pires encore que celles dénoncées par l’ONU qui a parlé de 173 morts du 16 au 21 décembre 2010. Selon l’ONU, ces violences avaient essentiellement pour origine un usage « excessif » de la force par les éléments armés restés loyaux à Gbagbo contre ses opposants ou supposés tels. Les chiffres de l’ONU avaient été contestés par le ministre de l’Intérieur de Gbagbo, Emile Guiriéoulou, selon lequel les violences avaient fait 25 morts, dont 14 parmi les forces de l’ordre.

Presque seul contre tous, Laurent Gbagbo, soumis avec ses proches à des sanctions internationales, pouvait encore compter à l’extérieur sur le soutien de son fidèle allié angolais. Ce dernier avait démenti la présence de ses soldats en Côte d’Ivoire et dénoncé l’attitude de la communauté internationale qui allait conduire « inévitablement » à la guerre. A l’intérieur, l’un des plus fidèles restait son ministre de la Jeunesse, Charles Blé Goudé, leader des « jeunes patriotes » qui mobilisait ses militants en vue d’un immense rassemblement à Abidjan pour la défense de « la dignité et de la souveraineté » de son pays.

. La mobilisation de la rue : Devant l‘entêtement de Laurent Gbagbo, le camp d‘Alassane Ouattara avait appelé les ivoiriens à la grève générale pour renforcer la pression en vue d‘un départ de Laurent Gbagbo de la présidence ivoirienne. Mais, l‘appel apparaissait peu suivi à Abidjan. S‘il apparaissait difficile de saisir son impact sur tout le pays, la capitale économique ivoirienne connaissait une activité normale. Seul le quartier de Bouaké, fief de l‘ex-rébellion alliée à Alassane Ouattara, où le marché et les banques étaient fermées, semblait avoir suivi le mot d‘ordre. Les ports d‘Abidjan et de San Pédro, par lesquels transitent l‘essentiel des exportations fonctionnaient normalement. Dans le quartier d‘affaires du Plateau à Abidjan, boutiques et bureaux avaient ouvert leurs portes.

Un nouvel échec pour le RHDP, après celui de la prise de la RTI et de la Primature, qui intervenait alors que Blé Goudé, leader des « jeunes patriotes », mouvement pro-Gbagbo, et ministre de la Jeunesse, avait appelé les sympathisants de Laurent Gbagbo à manifester, lors d‘un rassemblement qu‘il voulait « pacifique ». Plusieurs centaines de femmes membres de l‘Association des femmes chrétiennes de Côte d‘Ivoire, affichant plus ou moins ouvertement leur soutien à Laurent Gbagbo, s‘étaient déjà rassemblées à Abidjan pour prier pour la « paix » en Côte d‘Ivoire.

. Le rassemblement des jeunes patriotes et les craintes de génocide(188) :Après avoir reporté en signe d’apaisement durant les négociations diplomatiques, un grand rassemblement était prévu à Abidjan. Le leader des « jeunes patriotes » pro-Gbagbo avait signifié que l’heure de l’affrontement était proche, à l’issue d’un mois de crise née de la présidentielle du 28 novembre 2010. « Au-delà du 1er janvier, moi Charles Blé Goudé et les jeunes de Côte d’Ivoire, allons libérer le Golf Hôtel les mains nues », avait-il lancé devant quelques milliers de partisans.

Pendant ce temps à New York, l’ambassadeur nommé par Ouattara aux Nations Unies, Youssouf Bamba, avait sonné l’alarme. « Nous sommes à deux doigts d’un génocide. Il faut faire quelque chose », avait-il exhorté, demandant à l’ONUCI de protéger les civils. Au moins 173 personnes venaient d‘être tuées selon l’ONU autour de la mi-décembre. Le gouvernement Gbagbo avait évoqué un bilan de 25 morts depuis fin novembre, dont 14 membres des Forces de défense et de sécurité (FDS, loyales au sortant).

« Qu’est-ce qui va se passer après ? La situation est très grave et c’est le message que j’ai transmis au cours des rencontres que j’ai eues, y compris avec le secrétaire général » de l’ONU, Ban Ki-moon, avait ajouté M. Bamba. “La protection des civils est au coeur de (l’opération) de maintien de la paix (de l’ONU) et nous attendons des Nations Unies qu’elles remplissent leur mission”, avait-il ajouté.

184 Afik.com – 07/12/10 : « Alors que la Côte d‘Ivoire se retrouve dans une situation inédite avec deux présidents de la république, au-delà de l‘analyse à court terme des fléaux du combat de titans qui l‘attend, on ne peut qu‘orienter la réflexion sur les voies qui permettraient la limitation du pouvoir absolu qui grise les dirigeants au point de leur faire oublier qu‘ils ne sont que les serviteurs de leurs populations. Mamadou Koulibaly, Président d‘Audace Institut Afrique a toujours été un fervent défenseur du régime parlementaire en Afrique. Voici un extrait de l‘une de ses conférences prononcée lors du cinquantième anniversaire de l‘Ordre des Avocats de Côte d‘Ivoire à Yamoussoukro, le 24 juin 2009. Son analyse est tout à fait d‘actualité ».
185 Connectionivoirienne.net – 08/12/10 : « La situation pourrit de plus en plus aux bords de la lagune Ebrié. Le pire est à craindre, M‘Beki et l‘Union africaine (UA) ayant trouvé à Abidjan une situation difficilement gérable : le président élu et le « président autoproclamé » étaient alors sur des positions irréconciliables. Suite à l‘échec de la mission de l‘ancien président sud-africain qu‘on dit pourtant proche de Gbagbo, un dialogue est-il encore possible en terre ivoirienne ? Les chefs d‘Etat de la CEDEAO, réunis hier à Abuja, ont en tout cas brandi le bâton des sanctions, dont la première est la suspension de la Côte d‘Ivoire des instances de la communauté ».
186 TF1 – 27/12/10 : « Intervention étrangère, guerre civile, démission de Laurent Gbagbo, compromis, manifestations : passage en revue des scénarios qui pourraient conduire à la fin de la crise institutionnelle dans laquelle le pays est plongé depuis plusieurs semaines »
187 Afp – 26/12/10 : « Menacé d’être renversé militairement par ses voisins, le régime de Laurent Gbagbo a mis en garde contre les graves conséquences économiques et humaines d’une telle opération qui exciterait le patriotisme et pourrait mener la Côte d’Ivoire à “la guerre civile”.
188 Le Monde – 30/12/10 : « Youssouf Bamba, ambassadeur de Côte d’Ivoire à l’ONU désigné par Alassane Ouattara, le président ivoirien reconnu par la communauté internationale, a demandé mercredi 29 décembre à l’organisation d’agir pour empêcher un “génocide” dans son pays ».

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