4. Les Hommes au pied du Granier : cadre historique et contexte archéologique

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4.1. Les sources utilisées

Dans cette dernière partie, nous avons souhaité résumer les grandes périodes historiques et les découvertes archéologiques qui leurs sont associées. Pour chaque grande période l’histoire et le contexte régional sont rappelés. Les ouvrages suivants ont été utilisés.

Afin de reconstituer l’histoire générale du village des Marches, on se basera sur l’ouvrage Histoire des Marches (Garlatti G. , 2007), rédigé par M. Garlatti, président de l’« Association Mémoire et Patrimoine de les Marches ». Nous pouvons y adjoindre l’ensemble des bulletins et publications de l’AMPM.

Pour les découvertes archéologiques, la carte archéologique de la Gaule sur la Savoie a été utilisée (Remy, Ballet, & Ferber, 1996). Le volume sur l’Isère, publié récemment, n’a pas pu être consulté (Bertrandy, Bleu, Jospin, & Royet, 2011). A aussi été utilisé le « Dossier d’évaluation environnementale, analyse archéologique » commandé par la SNCF en 1998 à l’occasion du projet de liaison ferroviaire Transalpine Lyon-Turin (SNCF, 1998). Dans ce document, les auteurs soulignent que la zone d’éboulis du Granier ne laisse que peu de chances de retrouver des vestiges, autres que les bases des structures médiévales. Par contre l’étude de la vallée de l’Isère révèle une zone favorable à l’implantation humaine, et le régime du fleuve aurait permis de conserver des vestiges.

Enfin sur l’histoire rurale à la période médiévale, ce sont les travaux de Fabrice Mouthon (Université de Savoie) qui font références (Mouthon, Savoie médiévale, naissance d’un espace rural (XIe – XVe siècles), 2010). Les sources écrites y sont privilégiées, car aucune fouille n’a été entreprise sur le village savoyard et son environnement. Il n’existe pas non plus de travaux sur l’occupation des alpages, dans la longue durée. L’archéologie savoyarde a privilégié les nécropoles et bâtiments religieux, puis les places fortes, et récemment les mines et la métallurgie. Fabrice Mouthon souligne que « de ce fait, l’archéologie et surtout les archéosciences telles la palynologie, pourraient seules, confirmer ou infirmer une partie des hypothèses émises ici. » (Mouthon, 2010, p. 8).

Rappelons au lecteur que la zone de l’écroulement du Granier s’est trouvée à cheval entre deux entités politiques bien distinctes, à l’époque médiévale : la Savoie et le Dauphiné. Nous avons choisi, pour des raisons pratiques, de privilégier l’étude de l’histoire de la Savoie et des documents d’archives correspondants, la surface d’éboulis concernée par l’histoire du Dauphiné étant la moins importante.

4.2. La préhistoire

La dernière glaciation alpine du quaternaire, dite de Würm, a conditionné les premières implantations humaines, tout en faisant disparaitre les traces d’occupations antérieures. A la fin de cette glaciation au XIVe millénaire av. J.-C. les premières occupations humaines du paléolithique sont connues dans des grottes du massif de Chartreuse. Par la suite, nous savons que les populations s’installent dans les vallées, mais aucune trace n’a été trouvée dans la cluse de Chambéry.

Entre la fin du Ve millénaire et le milieu du IVe millénaire av. J.-C., la néolithisation gagne la Savoie par le couloir rhodanien et le sillon alpin, représentée entre autre par la civilisation chasséenne. Son influence est connue dans le Dauphiné dès le IVe millénaire, et persiste en Savoie jusqu’au IIIe millénaire av. J.-C. Pour notre zone d’étude le site chasséen de Francin, fouillé en 1967 (Malenfant, 1967), témoigne d’une occupation humaine de l’espace entre la combe de Savoie et la cluse de Chambéry au milieu du IIIe millénaire. Les études réalisées par les archéologues à l’époque de la fouille, attestent notamment de pratiques d’écobuage.

Le néolithique final voit le peuplement s’intensifier en Savoie. Les populations occupent l’ensemble du territoire et s’installent en particulier autour des lacs. Des exemples de « cités lacustres » sont connus au lac du Bourget(31), au lac d’Aiguebelette et dans les Pré-Alpes. Signalons aussi des manifestations de mégalithisme, traditionnellement plus connues dans l’Isère et le Rhône, sous une forme plus locale appelée « pierre à cupule ». Ces dernières, surtout connues dans les vallées de Tarentaise et de Maurienne, sont des pierres gravées de marques anthropiques. L’une d’entre elles se trouve au lieu-dit Bellevue sur la commune des Marches, mais sa datation est inconnue (CAG Savoie, notice sur Francin).

4.3. La protohistoire

La période du Bronze est marquée par différentes influences arrivant principalement par la voie rhodanienne. Au cours du Bronze final, on observe une diffusion plus locale et abondante d’objets métallurgiques par le biais des stations lacustres(32). La fin du Bronze final est marquée par l’apparition de la culture hallstattienne, qui se distingue par la présence de sépultures sous tumuli. Au début du Ve s. avant J.-C., la région du Dauphiné et de la Savoie a gagné en importance grâce à l’utilisation plus intensive des voies de passage (par la vallée du Rhône ou les vallées transalpines) qui facilitent les échanges. C’est un espace largement ouvert aux influences des civilisations italique et étrusque au sud, hallstattienne à l’est, comme l’atteste notamment le mobilier mis au jour dans le tumulus Géraud (Bertrandy, Bleu, Jospin & Royet, 2011).

A la fin du premier âge du fer (Ve s. avant J.-C.), c’est au tour des peuples celtes, les Allobroges, de s’installer dans notre région. Leur vaste territoire qui recouvrait la Savoie et le Dauphiné de l’Isère au Rhône, formait l’Allobrogie(33). Dès le IVe siècle av. J.-C., c’est sur la forteresse naturelle du plateau de Crémieu que les Allobroges implantent l’oppidum de Larina. Pour beaucoup d’auteurs, de nombreux toponymes locaux auraient une origine celtique. Ce peuple nous est encore mal connu, mais l’implantation stratégique de ces cités sur de grands axes traversant les alpes, prouvent leurs importances. Les chercheurs supposent que de nombreux sites romains en positon de contrôle ont pour origine des oppida allobroges comme la ville actuelle de Vienne. Pour ces périodes, deux sites sont attestés dans notre zone d’étude : un sous l’église de Francin et un à Saint-Jeoire (CAG Savoie).

Carte de l'Allobrogie d’après « La cité de Vienne  Un vaste territoire », Atlas du patrimoine de l’Isère, p 41, édition Glénat. Publiée en creative commons sur wikimedia

Figure 19 : Carte de l’Allobrogie d’après « La cité de Vienne : Un vaste territoire », Atlas du patrimoine de l’Isère, p 41, édition : Glénat. Publiée en creative commons sur wikimedia.

Carte de la cité de Vienne et des principaux axes routiers, Slavova N., 2008

Figure 20 : Carte de la cité de Vienne et des principaux axes routiers, Slavova N., 2008.

4.4. L’époque gallo-romaine

A partir de -120 les romains se rapprochent du territoire des Allobroges. Ceux-ci sont définitivement vaincus près d’Avignon en -118. Leur territoire est annexé, à l’issue de diverses révoltes à celui de la cité de Vienne dans la Narbonnaise, qui devient ainsi une vaste cité romaine avec comme vici : Cularo (Grenoble), Augustum (Aoste), Aquae (Aix-les-bains), Lemencum (Chambéry), Boutae (Annecy), et Geneva (Geneve). La Tarentaise et la Maurienne sont définitivement conquises en -15 par Auguste et les terres à l’ouest du massif de Belledone sont intégrées à la province de Narbonnaise. La vallée de l’Isère devient alors un axe majeur de communication.

Une voie romaine reliait Vienne à Milan par Aoste, Albertville, et Chambéry en passant au pied du massif des Bauges entre Chignin et Francin (en face du Granier), puis par le Petit Saint-Bernard dans les Alpes. Elle est signalée sur la table de Peutinger et l’itinéraire d’Antonin. Un autre axe majeur, signalé sur la table de Peutinger, relie Vienne à Genève en passant par Condate (voir figure 19). De manière générale, il faut noter que la trame de l’occupation romaine en dehors des grandes villes est mal connue. Les centres urbains comme Vienne ayant polarisé les recherches de ces dernières années, l’archéologie de l’espace rural pour la Savoie et l’Isère est peu développée(34).

Pour les communes qui nous intéressent, un faisceau d’indices confirment une occupation de la vallée de l’Isère et de la cluse de Chambéry par des établissements gallo-romains, qui se développent durant les deux premiers siècles de notre ère. Des villae sont attestées sur les communes voisines de Chignin, Francin, Montméliant et Arbin (CAG de Savoie). La carte archéologique signale une statuette du dieu Mercure et une lampe à huile à Saint-Badolphe. A Myans, lors de l’extension du couvent en 1700, des monnaies romaines auraient été découvertes. Sur la commune de Les Marches une villa a été découverte il y a un peu plus de trente ans. Plus récemment un sondage positif a conduit à la fouille d’une autre villa en 2010. Cette dernière fouille n’est pas publiée. Cependant les problématiques qu’elle pose nous intéressant tout particulièrement car elle est située dans une zone théoriquement recouverte par les éboulis de 1248. Nous l’abordons en détail dans notre deuxième partie. Enfin un autre emplacement de structures gallo-romaines supposées, en sommet de moraine, nous a été signalé(35).

La villa gallo-romaine des Marches a été découverte lors de la construction de l’autoroute A41 au lieu-dit Bellevue. Avant d’être détruite par les travaux, elle a fait l’objet de fouilles de sauvetage en 1977 qui ont permis de mettre au jour les fondations de murs, et surtout un puits renfermant un mobilier abondant (Ferber, 1979). Ce mobilier, aujourd’hui exposé en partie au musée de Chambéry(36), se compose de vases, cruches, chaudrons, ornements, mais aussi de noyaux de pêches et de restes de petit bovidé. Les datations s’échelonnent du Ie au IIIes. ap. J.-C. La phase la plus active de cette villa se situe au IIe s. Cette période semble marquée par un essor général de l’habitat rural dans la vallée de l’Isère. Ce site est ensuite abandonné au IIIes siècle, ce qui est aussi le cas pour les autres villae des communes voisines.

Une voie secondaire reliait Grenoble à Chambéry en longeant la rive droite de l’Isère, elle devait bifurquer dans la cluse de Chambéry après Chapareillan. Des tronçons de cette voie sont attestés en Isère, mais son tracé se perd à la frontière avec la Savoie à l’entrée de la commune des Marches, probablement recouverte par les éboulis, ou détruite par l’écroulement. Certains indices confirment sa présence : sur la commune de Chapareillan, des vestiges d’une voie romaine auraient été mis au jour au hameau de Saint-Martin (SNCF, 1998), mais nous ignorons leur emplacement exact. Cette voie était probablement toujours utilisée au Moyen-Age si l’on en croit les études toponymiques (Garlatti G. , 2007; SNCF, 1998), car son tracé est jalonné de noms et de lieux-dits en rapport avec cette fonction(37) : Maltaverne et l’Etrait sur la commune des Marches, l’Etraz sur la commune de Chapareillan.

Planche-photos des objets de la villa des Marches

Figure 21 : Planche-photos des objets de la villa des Marches

4.5. L’époque médiévale

A la fin du IIIe s. ap. J.-C., l’enfouissement de trésors monétaires et la destruction de nombreuses villae en Savoie et en Isère, marquent l’avancée des Barbares (Remy, Ballet, & Ferber, 1996). En 443, ces terres sont cédées aux Burgondes par Aetius, qui désignent leur nouveau territoire sous le nom de Sapaudia(38). Ce territoire augmente au cours du Ve s., pour finalement s’étendre largement des Alpes au couloir rhodanien. Le dernier roi Burgonde, Gondomar III, est battu à Vézeronce(39) en 534, par les rois mérovingiens Childebert et Clotaire. La Savoie relève alors des pouvoirs mérovingien puis carolingien, jusqu’à la création du premier royaume de Bourgogne en 843 (Garlatti G. , 2007).

La décomposition de l’empire carolingien, au IXe s. et Xe s., installe une période de transition marquée par les incursions sarrasines et hongroises, en même temps que la mise en place de la féodalité. Durant plus de cent cinquante ans, les petits seigneurs locaux vont affirmer leur autonomie, se transmettant héréditairement leur territoire. Cette période de transition cesse en 1032, lors de la cession du royaume de Rodolphe III à l’empereur. Avec ce partage, la rive gauche du Rhône dépend en théorie, du Saint Empire Romain Germanique. Dans les faits, nous assistons à la mise en place des principautés féodales et rivales du Dauphiné et de la Savoie(40). Durant cette première période du moyen âge, le christianisme s’étend depuis les centres urbains de Lyon et Vienne. Les premiers évêchés se constituent dans le cadre des anciennes provinces romaines. Ainsi Grenoble devient le siège d’un important diocèse dès le IVe s (Mouthon, 2010).

Autour de l’an mil, le christianisme est bien implanté. Le diocèse de Grenoble est alors divisé en quatre décanats, dont celui de Saint-André. Il avait sous sa juridiction une soixantaine de paroisses situées majoritairement sur le territoire actuelle de la Savoie et de l’Isère, dont l’ensemble des paroisses détruites pas la chute du Granier. Le peuplement rural se constitue dans le cadre de ses paroisses, qui structurent durablement l’organisation territoriale.

Cette autorité religieuse est à l’origine de sources écrites précieuses. Lors de ces tournées dans les paroisses, l’évêque de Grenoble fait consigner ses ressources perçues, les actes de ventes,… Ces parchemins médiévaux sont étudiés par Fabrice Mouthon dans le colloque de Myans (Mouthon, Vers 1100 au pied du Granier, 1998). Ils permettent d’esquisser l’organisation du décanat de Saint-André avant la catastrophe du Granier. La région y est décrite comme développée et prospère, avec une population dense et une mise en valeur importante du terroir. Nous y apprenons qu’ « autour du village de Saint-André, la vigne tient déjà une place importante » (Mouthon, 2010, p. 34).

En même temps que ce pouvoir ecclésiastique, le comté de Savoie se constitue(41). L’état met en place un réseau de centres économiques et administratifs, instaure un système de châtellenies et lance une politique de construction de villes neuves, le long des grands axes de communications. Pour servir ce pouvoir, du milieu du XIIIe s. jusqu’aux environs de 1330, le comte instaure de grandes enquêtes dans chaque châtellenie de son territoire. Le but est de recenser la totalité des droits auxquels il peut prétendre, en effectuant un recensement précis des terres, des nobles et de leurs vassaux, des redevances… Ces données ont été consignées par des notaires dans les « rouleaux d’extente », dont un exemplaire est conservé au château des comtes à Chambéry et un autre dans chaque châtellenie concernée. Ces données exceptionnelles, mais souvent lacunaires, sont largement étudiées par Fabrice Mouthon dans son ouvrage Savoie médiévale, naissance d’un espace rural (XIe – XVe siècles), (Mouthon, 2010).

Tout au long du XIIIe s., les comtes de Savoie font preuve d’une grande volonté d’aménagement de leur territoire en lançant de grands travaux dans les vallées, et en ouvrant de nouveaux fronts pionniers en altitude (Mouthon, 2010, p. 93). Des grands travaux de drainage sont entrepris autour de Chambéry, dont une partie des habitations étaient alors sur pilotis. Dans la cluse de Chambéry, des étangs sont aménagés pour la pêche. De nouvelles terres, gagnées sur les zones inondables de l’Isère, sont plantées en vignes, prés et champs (d’après l’Extente de 1273). Dans les Préalpes et le massif des Bauges, le comte de Savoie poursuit la conquête de terres engagée dès les VIIe s. et VIIIe s., en donnant ces nouveaux territoires aux défricheurs. Cette politique a créé des groupes d’habitats caractéristiques qui se retrouvent un peu partout en Savoie : les aberga (abergum au sing.). Il s’agit le plus souvent d’une ferme entourée d’un certain nombre de parcelles. Bâties en bordure de forêt ou dans des clairières, elles ont donné naissance au XIIIes., à des maisons isolées ou de minuscules hameaux (Mouthon, 2010, p. 80).

A la veille de l’effondrement du Granier, la cluse de Chambéry est donc un territoire densément aménagé, et parfaitement inséré dans le réseau des pouvoirs étatiques et ecclésiastiques régionaux.

4.6. Après la catastrophe : les Abîmes de Myans et la fondation de Les Marches(42)

Les survivants de la catastrophe ont trouvé refuge dans les villages alentours et sur les anciens éléments du paysage qui étaient encore visibles : les moraines qui n’ont pas été recouvertes par les débris. A l’est du bourg actuel des Marches, le cimetière se trouve autour de l’église du XIIIe s. dont il ne reste que le choeur. Le territoire des « abîmes » est alors inféodé à la famille des châtelains de Bellecombe. En 1263, quinze ans après la catastrophe, Pierre de La Ravoire achète une grande partie des « abîmes » pour en faire des pâturages. Cette immense parcelle représente plus du tiers de la commune actuelle, elle s’étend : de SeLoge à Myans, de Myans à la pierre Hachée, de la pierre Hachée au mollard de Saint-André et de là à la croix de Murs.

Le territoire des Marches revêt aussi une grande importance stratégique et géopolitique. A la suite de la catastrophe, les luttes territoriales entre le Dauphiné et la Savoie se sont intensifiées. En 1289, après de nombreuses attaques et intrigues politiques, les Dauphinois se sont emparés des Abîmes, de Bellecombe et de Chapareillan. La Savoie a réagi en mettant en place un système défensif sophistiqué, pour verrouiller l’accès à la combe de Savoie et la cluse de Chambéry. Ce système s’appuie sur les places fortes existantes et sur de nouvelles constructions. C’est dans ce contexte qu’Amédée V a ordonné la construction d’une forteresse, assortie d’un bourg fortifié à l’origine du village actuel des Marches(43). Cette construction répondait à la fois à une nécessité stratégique, mais s’inscrivait aussi dans la politique de villes nouvelles que nous avons décrite ci-dessus.

En 1300, « Les Marches » deviennent un castrum et le siège de la châtellenie. Le bourg est achevé en 1305 et le château en 1315, mais des travaux se poursuivent tout le long du XIIIe s. Longue de deux cents quarante mètres, et large de soixante-dix mètres, cette forteresse pouvait accueillir une garnison de mille hommes. L’entrée principale se trouvait au nord, et était marquée par trois grandes tours. Les murailles et les tours ont aujourd’hui disparu, mais elles sont encore perceptibles dans la trame urbaine. Cette ligne de défense est complétée par des maisons fortes, et l’interdiction formelle de planter des arbres ou de construire des bâtiments au sud du château pour empêcher les assaillants de posséder des « bases avancées ». Cette politique de système défensif est encore largement visible dans le paysage actuel de la commune. Parallèlement à la création des Marches, les De La Ravoire partagent leur terre et donnent des parcelles aux familles nobles des environs. Les Bonnivards reçoivent la plus grande partie qui correspond à la zone actuelle des « Abîmes de Myans ».

Durant les siècles qui succèdent, en raison de leur emplacement, Les Marches ont subi plusieurs invasions et occupations en lien avec l’histoire de France. Mais cette zone frontalière, a aussi entretenu des rivalités plus locales. En effet, la question de la priorité des terres dévastées semble s’être très vite posée. Les chercheurs imaginent que des zones devaient être remises en valeur petit à petit par l’initiative individuelle, or à qui appartenaient-elles ? Des témoignages de conflits nous sont parvenus, au travers de documents conservés aux archives de Savoie. En 1301, le propriétaire des Abîmes a infligé une amende aux habitants qui ont utilisé ses terres comme pâtures.

Un important procès a été engagé entre les nobles propriétaires et les habitants, organisés en «syndics, communiers, et gens des Marches», pour le droit de pêche dans les étangs des Abîmes. De cet ensemble de documents se dégage une volonté forte des habitants de faire reconnaitre leurs droits communs. Les conflits éclatent aussi entre les habitants des différents villages, qui revendiquent l’appartenance de leurs terres au Dauphiné ou à la Savoie. Au cours du XIVe s. des traités sont signés pour tenter de délimiter la frontière entre les deux états : Traité de Paris en 1355, en 1436 une première carte(44) exceptionnelle dessine la frontière, en 1673 des bornes de pierres sont placées, et en 1760 le ruisseau du Glandon devient la limite officielle. Le traité de 1760 agrandit du tiers la surface de la commune et la dote du Lac de Saint-André, du village du même nom et du versant de la montagne où se trouve le lac noir (voir figure 22). Mais les habitants semblent toujours s’être opposés à ces décisions des instances politiques. Les documents révèlent de véritables « opérations commandos » avec des destructions de récoltes ou de bâtiments. Les bornes de 1673 ont été en partie détruites dès leur installation.

Au début du XVIIe s., les marcherus se sont organisés et semblent avoir réussi à imposer leurs droits. Des licences collectives leur ont été attribuées pour exploiter de grandes zones, qui vont devenir les « communaux » sur le premier cadastre de 1730. Après la révolution, les communaux qui recouvraient la zone des Abîmes ont été divisés en lots et attribués aux habitants. Ces lots, pour des raisons d’égalité que nous imaginons bien, étaient des petites parcelles régulières et carrées45 qui structurent encore aujourd’hui le paysage.

De la fin du XVIIIe s. à nos jours, le village des Marches connaît la trajectoire classique d’un village français (Garlatti G. , 2007).

Principales évolutions frontalières

Figure 22 : Principales évolutions frontalières

Division des communaux de Chacusard, hameau des Marches 18 thermidor an VI. ADS, carton-plan

Figure 23 : “Division des communaux de Chacusard, hameau des Marches” 18 thermidor an VI. ADS, carton-plan.

31 Voir Le lac du Bourget, 50 ans de recherches archéologiques, 5 000 ans d’histoire. (Castel, 2004)
32 Certains de ces objets, qui proviennent principalement des fouilles du lac du Bourget, sont visibles au musée Savoisien de Chambéry.
33 Voir figure 19
34 Signalons que le second volume de la carte archéologique de la Gaule pour l’Isère qui vient de paraître, et qui vient sans doute nuancer cet état n’a pas pu être consulté.
35 Entretien avec M. Garlatti, des artefacts caractéristiques d’un habitat gallo-romain sont régulièrement retrouvés sur un autre emplacement de la commune de Les Marches.
36 Voir le planche de photos page suivante.
37 Le nom latin stratum désigne la voie.
38 Nom qui serait à l’origine du nom actuel de la Savoie.
39 Site où les archéologues ont mis au jour une tombe princière.
40 Qui choisissent à cette époque leurs emblèmes : la croix savoyarde et le dauphin.
41 Les comtes de Savoie sont issus de la dynastie des seigneurs de Maurienne. Ils reçoivent le titre de « Comte souverain de Savoie » au XI° s, agrandissent et gouvernent leur territoire jusqu’à obtenir le titre de « Duc » au XV° s., celui de « Prince de Piémont » et enfin de « Roi de Sardaigne » au XVIII° s. Parti vivre à Turin à la fin du XVI° s., ils conquiert la péninsule Italienne au XIX° s. où ils sont aussi appelé « Maison de Savoie ».
42 Pour l’ensemble se référer à Garlatti G. , Histoire des Marches : à l’ombre du Granier, chronique d’un village de Savoie, 2007 et Garlatti G. , Quelques pas dans le bourg de Les Marches, 2010.
43 Le village de « Les Marches » garde actuellement la trace de sa fonction première à travers son nom. Au Moyen-âge, ce nom désigne les territoires en périphérie d’un état qui jouent un rôle de protection militaire.
44 Carte dite de Matthieu Thomassin
45 Des plans de cette division existent (voir figure 23), nous avons pu en trouver une très mauvaise reproduction, mais faute d’indications précises, il nous a été impossible de les trouver aux ADS.

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