2.4. L’apologie du plagiat (électronique)

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Si le plagiat, sous quelque forme que ce soit, soulève un tollé d’indignation parmi la population lettrée et dans les campus universitaires notamment, c’est parce que le plagiaire, « […] l’homme qui pille sans goût et sans discernement les demeures idéales » (France, 1924, p.160), pourrait indûment bénéficier de son larcin. Le bénéfice pourrait être de nature tangible telle que la certification académique, ou intangible lorsque le travail renforce la réputation personnel ou scientifique du plagiaire. (Stearns, 1999). C’est probablement pour cette raison que, déjà au XIXe siècle, De musset (1897, p. 208) s’écriait : « je hais comme la mort l’état de plagiaire. Mon verre n’est pas grand mais je bois dans mon verre ».

Néanmoins, tout le monde n’est pas de cet avis. Il y’a des courants de pensées, qui ont existé jadis et continuent de l’être sous des appellations différentes, qui pensent au contraire que « […] le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. » (Comte de Lautréamont, 2001, p.36).

En fait, les détracteurs du plagiat n’ont eu de cesse de le stigmatiser et ce, depuis l’institutionnalisation du principe de la propriété individuelle des idées et du savoir pendant les Lumières. Parallèlement et depuis cette époque aussi, les apologistes du plagiat en ont fait de même, mais dans le sens de déstigmatiser le plagiat. Et depuis lors la controverse continue.

Ainsi déjà au XIXe siècle, où moment où la figure romantique de l’auteur inventeur et créatif était placée sur un piédestal, les Centonistes(16) contestent toute création ex nihilo, et s’attellent à la défense du plagiat « […] en battant en brèche la mythologie romantique du génie original, le reléguant à une simple fonction d’assimilation et de recombinaison plutôt qu’une source originel d’invention ». (Amour, 2003, p.37). Ils arguent que ce qui importe n’est pas tant l’origine des idées et des expressions mais plutôt leur capacité à satisfaire les désirs idiosyncrasiques des lecteurs. Tous les textes sont des « patchwork » de textes antérieurs. Par conséquent « [le plagiat] est parfaitement justifiable, car il n’y avait rien de nouveau sous le soleil au temps de Salomon et, il en est de même aujourd’hui ». (Notre traduction) (Hudleston, 1889, cité par Amour, ibidem.)

Le plagiat, sous cet angle, n’est pas moins valorisé qu’un texte de premier cru. La consommation mimétique, la recombinatoire et le recyclage des écrits étaient alors prônés.

Le plagiat n’était plus criminalisé. Il a été « […] sophistiquement rincé et réhabilité en vertu…et présenté tel un héritage transmis patrilinéairement de génération en génération ».

(Notre traduction) (James Orrock, 1888, cité par Macfarlane, 2007, p.48). Par conséquent, faisant leur, l’énoncé pro-plagiat « A la sandwicherie de la littérature, vous êtes ce que vous lisez » (Amour, op.cit., p. 38), ces apologistes du plagiat se servaient copieusement des productions des autres en jetant le discrédit sur l’idée de création et l’opprobre sur la vénalité de la propriété intellectuelle. Ils avaient érigés le plagiat au rang d’art (Wright, 1904), puisque à la limite, la création du néant leur semblait impossible. Dumas, (1833, p. 30) pousse l’apologétique jusqu’à souligner que « Dieu lui-même, lorsqu’il créa l’homme, ne put ou n’osa point l’inventer ; il le fit à son image… [C’est pourquoi]…l’homme de génie ne vole pas, il conquiert ; il fait de la province qu’il prend une annexe de son empire »

Un siècle plus tard, le relais fut en quelque sorte pris par le postmodernisme. En effet, au traditionalistes qui continent d’affirmer que « […] le plagiat a toujours été et il restera une transgression de la propriété d’un autre auteur et il mérite condamnation morale » (Mazzeo, 2007, p.6), les postmodernistes modérés rétorquent que le plagiat n’est qu’un péché véniel, si tant est qu’il en est un, puisque de toute manière c’est l’idiologie occidentale capitaliste qui continue à le nourrir. (Chen et Terresa Ku, 2008). En revanche, Les postmodernistes pures et durs ne reconnaissent même pas l’existence du plagiat, car par définition, ils ne conçoivent pas que l’on puisse posséder une idée. (Capri, 2003)

Aussi ont-ils appelé à retourner subversivement vers les styles traditionnels en copiant, imitant, fragmentant, pastichant, parodiant, bricolant, assemblant. C’est ce que Imbert (1998, p.47) nomme « la mimésis d’appropriation ». Ils ont accordé au plagiat le statut d’art transgressif pour démystifier l’idéal de l’individualisme soujacent au capitalisme. (Schröder, 2007)

Ils étaient confortés en cela par de mémorables dires de théoriciens tels que, tout texte est « une chambre d’échos » (Barthes, 1975, p.78) ou « Tout texte se construit comme une mosaïque de citations, tout texte est absorption et transformation d’un autre texte » (Kriseva, 1969, p.146) ou encore la symbolique du « palimpseste » (Genet, 1982).

Le corollaire en est que le plagiat était valorisé, et même prisé, tel point que l’époque a été perçue comme « […] un étonnant retour en arrière, aux temps d’avant l’imprimerie, de la culture orale, au Moyen Âge du texte toujours susceptible d’être repris et modifié par un continuateur ». (Indart, 2007, p.181)

La tendance dithyrambique du plagiat était également initiée par le mouvement Situationniste durant les années soixante. Effectivement, ce groupe contestataire qui dénonçait la réification des êtres et l’aliénation qu’ils subissent sous le joug autocratique de la société de consommation (Chollet, 2004), considérait que « […] le plagiat est la seule technique esthétique concevable dans une ère où « tout a été fait ». (Shershow, 2005, p.185)

Aussi, pour construire « un nouveau champ sémantique pour exprimer une nouvelle vérité » (Notre traduction) (Khayati, 1981, cité par Gardiner, 2000, p.121), se sont-ils appropriés le concept de « détournement », qui consiste à plagier les matériaux existant tels que les films, les photos, les textes, les graphiques et leur conférer un nouveau sens en les plaçant dans de nouveaux contextes. (Debord et wolman, 2005, p.4) expliquent que :

[…] tous les éléments pris n’importe où, peuvent faire l’objet de rapprochement nouveaux…Il va de soi que l’on peut non seulement corriger une œuvre ou intégrer divers fragments d’œuvres périmés dans une nouvelle, mais encore changer le sens de ces fragments et truquer de toutes les manières que l’on jugera bonnes ce que les imbéciles s’obstinent à nommer des citations.

Récemment, avec l’expansion de la culture digitale et l’installation du cyberespace, le flambeau des apologistes du plagiat est pris par une communauté hétérodoxe de cyber résistants qui veulent que dans un univers informatisé, tout le monde soit « Libre comme l’air, libre comme l’eau, libre comme la connaissance ». (Sterling, 2002, p.31)

La figure emblématique en est probablement le Critical Art Ensemble. Ce groupe pense qu’ « Aujourd’hui… le plagiat redevient une stratégie acceptable, voire cruciale pour la production textuelle ». (Critical Art Ensemble, 1997, p. 102) Ils considèrent effectivement que ce sont les actions plagiaires qui apportent le plus à l’enrichissement culturel notamment dans l’ère dromologique(17) qui est la nôtre, et que les contraintes imposées par la propriété intellectuelle sont d’ores et déjà anachroniques. Dans une société de la connaissance, le plagiat électronique devient une pratique quasi-sacerdotale. Il participe d’un jeu de la recombinatoire puisque « […] tous les textes sont potentiellement utilisables et réutilisables » (Critical Art Ensemble, 2002, p. 386)

Selon une autre logique tout aussi laudatrice, Hunt (2002), suggère, à la différence de la tendance diabolisant le plagiat électronique, que celui-ci n’est pas si « cataclysmique » qu’il en a l’air, dans la mesure où sa prolifération permettra une remise en cause d’une pléiade de pratiques en vigueur au niveau de l’enseignement supérieur. L’infobésité inhérente à notre société numérisée, est un chant de sirène pour les plagiaires, ce qui est en soi salutaire parce qu’il interpelle directement les enseignants et les exhorte à repenser leurs méthodes et pratiques, et créer des situations évaluatives beaucoup plus imaginatives et moins décontextualisées. La nécessité de « […] repenser la position de l’écrit dans la vie des étudiants et les curricula est d’autant plus urgente que des exercices vides peuvent être ou simplement plagiés ou confectionnés ». (Notre traducton) (ibidem.)

En outre, le plagiat électronique représente un challenge pour « les structures institutionnelles reposant uniquement sur la notation et la diplômation, et cela est une bonne chose ». (ibid.) En sus, il remet en question le modèle de connaissance détenu aussi bien par les étudiants que les enseignants. Ce modèle appelé « The banking model » (Paolo Freire, 1974, cité par Hunt, ibid.), est prohibitif en tant qu’il fait de la connaissance, de l’information stockée et des compétences isolées. Il est prohibitif surtout parce qu’il empêche les étudiants de comprendre que

[…] les informations et les idées ne sont pas des masses inertes déplaçables et copiables comme le feraient deux ordinateurs échangeant un paquet d’information, mais des connaissances continuellement repensées, restructurées, refaçonnées, réinventées et partagées de manière novatrice. (Notre traduction) (ibid.)

En somme, les apologistes du plagiat, abstraction faite de leurs argumentaires et des substrats épistémologiques qui les soutendent, ont ceci de commun, qu’il réfute l’assertion selon laquelle le plagiat est littéralement un délit, une catégorie de larcin où l’on s’accapare effrontément des mots des autres. Il est indiscutable que l’on s’approprie de la terre ou de l’argent, mais il ne serait en être de même pour les mots. Ils sont inappropriables. (Berke, cité par Leight, 1999, p.222)

Par conséquent, ils autorisent les gens notamment les étudiants à professer la célèbre sentence « je prends mon bien où je le trouve ». (Molière, cité par Silvestre, 1856, p.176)Toutefois, il est à constater que la controverse n’en est qu’attisée avec la culture du Web 2.0 qui est en train de révolutionner nos rapports au savoir en général et l’écrit en particulier.

Le problème du plagiat, soit-il conventionnel ou digital, « […] reflète en réalité la difficulté à trouver un métissage acceptable entre les idées du locuteur et celles de ceux qui l’ont précédé ». (Notre traduction) (Carroll et Perfect, 2002, p.148)

16 Spécialiste du centon. Cento chez les Latins et kentrôn chrez les grecs, mot signifiant un drap patchwork (étoffe faite de morceaux rapiécés), puis il est devenu une composition littéraire qui a traversé les âges depuis le IIIème siècle jusqu’au XIXe. Il est défini comme « […] un travail totalement composé de vers ou de passages pris pêle-mêle d’autres auteurs et recomposés de sorte à avoir un nouveau travail avec une nouvelle signification » (Notre traduction) (Bombaugh, C.C, 1860, p.48) BOMBAUGH, C.C. (1860). Cleanings from the harvest-field of Literature, Science and Art, Baltimore, « T. NEWTON KURTZ », 527 pages.
17 Vient de dromologie, qui vient du mot grec « dromos » qui signifie course. Concept inventé par l’urbaniste et philosophe français Paul Virilio pour référer à la science de la vitesse dans les sociétés modernes.« […] c’est une discipline qui s’intéresse aux ravages de l’accélération et de la course » (Paul Vitrilio cité par Bourboulon, 2006, p.153) A travers cette discipline, transparaît une « vision ultrapessimiste » (Tremblay et Lefebvre, 1998, p.6) selon laquelle, le développement technologique modifie profondément l’être humain de telle sorte que, la vitesse des transmissions, la révolution de l’information et le primat des TIC et Internet, font de lui un esclave sous le joug de la dictature de l’immédiateté, l’instantanéité et l’ubiquité. Le temps réel semble prendre le pas sur l’espace réel, les distances et les étendues s’abolissent au profit de la durée. Ce qui fait que ce qui est local est forcément global puisqu’il n’y a plus qu’un temps universel. (Virilio, cité par Codacci-Pisanelli, 2004) Par conséquent de telles modifications de rapport au monde « […] n’annoncent rien de moins que la ruine de « notre » civilisation et de « notre » culture ». (Tremblay et Lefebvre, ibidem, p.6)

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