2.1.1 De la rue à la galerie

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Pour Jean Faucheur, « toute la problématique de l’art urbain s’articule autour du passage de la rue à la galerie (10)». Passer de l’autre côté du mur est une étape de la création artistique, signe ou cause de reconnaissance du statut d’un artiste. Pourtant, pour Blek, qui ne crée que pour et dans la rue, « les artistes urbains sont les seuls grands aventuriers de l’art aujourd’hui et leur grande faiblesse est de vouloir à tout prix rentrer dans les galeries et les musées (11)». Est-ce réellement une faiblesse, un compromis avec le système, ou une force qui prouve que l’art urbain peut fonctionner non seulement dans la rue, mais également dans le monde de l’art ? En d’autres termes, est-ce que ce passage de la rue à la galerie affaiblit ou renforce la portée politique de l’art urbain ?

Figure 32 L’ART DE L’ESPACE PUBLIC  Esthétiques et politiques de l’’art urbain

32. Jerôme Mesnager, date inconnue

Certains artistes se déclarent aussi à l’aise dans un atelier que dans la rue. Miss.Tic n’y voit pas de contradiction : « Je ne veux être enfermée ni dehors, ni dedans. J’aime les glissements progressifs du privé au public. Tout commence dans mon atelier, mes propositions plastiques sont différentes s’il s’agit d’édition, d’exposition ou dans l’espace urbain (12).» Pour Jérôme Mesnager, ce sont deux dimensions complémentaires, artistiquement et financièrement :

Mon travail dans la rue et mon travail en atelier se complètent, comme les deux faces d’une même pièce. L’un nourrit l’autre, dans tous les sens du terme d’ailleurs, l’un paye l’autre. Tantôt c’est la commande d’un mur qui va financer tout un tas de tableaux, tantôt c’est la vente des tableaux qui finance la peinture que je vais utiliser dans la rue gratuitement (13).

Le changement de contexte est plus problématique pour d’autres, comme le résume Honet :

Mon travail a TOUJOURS été d’inclure ma peinture dans un « espace » afin de la mettre en valeur. Le problème de la galerie est qu’elle est censée être « neutre » (ce qui n’est pas toujours le cas mais bon), il y est donc plus difficile d’y présenter quelque chose d’approprié et juste. […] La culture du graffiti est encore jeune et seul l’avenir nous dira si notre place était bien là et si nous avons atteint l’âge de raison (14)!

La problématique n’est pas qu’esthétique : une toile peut se vendre, alors qu’une œuvre murale non programmée ne rapporte rien. « L’artiste doit être désintéressé ! Oui, mais il faut bien qu’il vive, l’artiste… (15)» déclare Invader, dont les produits dérivés comprennent des « kits d’invasion », carreaux de mosaïque à coller sur les murs, et des chaussures à « semelle-tampon ». Pour lui, « ça reste un acte généreux envers son public car cela permet de réaliser des objets pensés par l’artiste et accessibles à tous ». Il précise aussitôt : « Cela ne signifie pas non plus qu’il faille faire du merchandising à outrance, mais lorsqu’une idée est bonne et cohérente, alors pourquoi ne pas la réaliser. » Comment atteindre cet équilibre entre excès de merchandising, avec le risque de dilution de l’idée dans l’objet, et production ludique, peut-être plus proche du design et de l’artisanat que de l’art ?

Le passage de la rue à la galerie procède d’un désir – légitime – de reconnaissance. En tant que création in situ, l’art urbain n’est pas le premier mouvement artistique à se confronter au problème de la galerie, et cet arrachement au contexte est en même temps une validation institutionnelle. Il faut bien que l’artiste vive… mais à quel prix pour l’art ? Urbain et contestataire par nature, le street art perd-il au change quand il se domestique pour entrer dans l’espace confiné du monde de l’art ?

10 Stéphanie Lemoine, In Situ, p. 114
11 Stéphanie Lemoine, In Situ, p. 115
12 Ibid., p. 16
13 Ibid., p. 16
14 Ibid., p. 115
15 Ibid, p. 94

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