2.1.2 L’invention d’un mouvement ?

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La Tate Modern, avec Street Art en 2008, avait déjà contribué à la légitimation – et l’institutionnalisation – des street artists, en commandant des œuvres murales extérieures à des artistes reconnus, tels que Faile, Blu, JR ou Os Gêmeos [21], sans présenter d’œuvres intra muros. En 2009, la Fondation Cartier consacra une exposition au graffiti sous le titre Né dans la rue, retraçant les origines françaises et New Yorkaises de ce mouvement.

En 2011, c’est à une autre échelle que le Museum of Contemporary Art (MOCA) de Los Angeles célèbre le street art, avec Art in the Streets, une exposition « blockbuster » présentant, à travers le travail de cinquante artistes, l’histoire du street art des pionniers du tag à nos jours. Les œuvres présentées sont soit du ressort de la photographie, notamment avec les archives de Martha Cooper, qui a documenté le graffiti depuis ses débuts à New York, soit présentées comme installations, avec des créations réalisées spécifiquement pour l’exposition – un autre type d’in situ. Ainsi Banksy a investi une salle entière, y plaçant une caméra de surveillance perchée sur un tronc d’arbre, un rouleau compresseur auquel est accroché un ballon en forme de cœur et un vitrail taggué devant lequel s’agenouille un « jeune » encapuchonné [13].

Figure 33 L’ART DE L’ESPACE PUBLIC  Esthétiques et politiques de l’’art urbain

33. Couverture du catalogue d’exposition

Le curateur d’Art in the Streets, Jeffrey Deitch, est actif dans le street art depuis plusieurs années, en tant que critique et galeriste. Par cette exposition, il veut à la fois raconter l’histoire de l’art de rue, avec ses pionniers légendaires, ses œuvres mythiques, ses influences incontournables, et le montrer comme un mouvement vivant et mature, varié et cohérent, surtout dans la qualité des réalisations. Voici sa déclaration dans le communiqué de presse annonçant l’exposition : « Art in the Streets sera la première exposition à situer le travail des artistes de rue les plus importants dans le contexte de l’art contemporain (16).» Il faut ici préciser que les artistes sélectionnés par Deitch représentent davantage le graffiti américain que le street art, avec une surreprésentation masculine et une influence marquée de la culture hip-hop : il s’agit plutôt là de l’artification d’un mouvement populaire – que même ses adeptes sont loin de s’accorder à reconnaître comme art – que d’une véritable tentative d’explorer la richesse de l’art dans la rue.

Alors que les expositions, rétrospectives et ouvrages sur le street art se multiplient, les questions que cette évolution suscite demeurent irrésolues. Montrer l’art de la rue dans un musée pose forcément problème : peut-on le soustraire du contexte ? Peut-on créer du street art sur commande ? S’il est créé pour le musée, pour l’intérieur, en quoi cet art est-il « urbain » ? D’un art défini par son lieu, passe-t-on alors à un genre ? N’est-il finalement qu’un mouvement encore mal défini de l’art contemporain ? Enfin, glorifier une pratique considérée comme criminelle dans de nombreux pays est-il un encouragement au débat sur l’art et l’espace public ou une simple provocation ?

Doug Harvey analyse Art in the Streets comme la rencontre de deux fictions qui s’annulent : celle du musée, lieu supposé d’éducation et de culture pour tous, et celle du street art, en théorie « réappropriation visuelle collective, fondamentalement politique, de l’espace et de la conscience publics », travesti en « stratégie de marketing rusée et cynique d’infographistes amateurs incapables de s’imposer dans leur propre champ (17)». La mode du street art et ses dérives commerciales sont documentées dans Exit Through the Gift Shop, le film réalisé par Banksy : effectivement, une fois muséifié et transformé en marchandise – de luxe ou de masse – le street art n’a plus beaucoup d’intérêt politique. Jeffrey Deitch semble y voir un outil de développement de nouveaux publics, comme le laisse entendre cette declaration faite à Art Basel Miami Beach 2009 : « Ce qui se passe en ce moment, c’est qu’un public entièrement nouveau est en train de s’intéresser à l’art, comme ils se sont intéressés au rock et au hip-hop. C’est quelque chose de très positif (18).» L’art pour les masses, plutôt que l’art de masse ? Hrag Vartanian, analysant le « phénomène » Deitch, avance l’hypothèse suivante : selon lui, il voudrait « créer une nouvelle catégorie artistique qui serait à l’art ce que la télévision est au cinéma (19)». Un art plus rapide à produire, plus proche du public, plus facile à diffuser ? Un art plus populaire ? Mais aussi un art moins libre ?

16 Communiqué de presse sur Art in the Streets, 7 mars 2011, disponible sur le site Internet de MOCA http://www.moca.org/pdf/press/Art_in_the_Streets_press_release.pdf (ma traduction)
17 « Art in the Streets is a fun ride but no revolution » – Doug Harvey, Artinfo.com, 19 avril 2011
http://www.artinfo.com/news/story/37503/dont-believe-the-hype-art-in-the-streets-is-a-fun-ride-but-no-revolution/ (ma traduction)
18 http://www.nytimes.com/2009/12/07/arts/design/07powhida.html (ma traduction)
19 http://hyperallergic.com/2108/jeffrey-deitch-street-art/ (ma traduction)

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