2-3) Le choix des invités et intervenants, un aspect crucial souvent négligé :

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En effet, comme le précise Dominique Pinsolle dans Le Monde diplomatique, les « opinions […] à force d’être rabâchées finissent par s’imposer comme relevant du sens commun ». Et c’est exactement le risque encouru lorsque les journalistes font du mimétisme, de la surenchère et du sensationnalisme des critères de choix concernant les personnalités qu’ils invitent.

En sélectionnant sans cesse le même type d’intervenants, en invitant sempiternellement les mêmes personnalités à s’exprimer (parfois plus pour ce qu’elles vont susciter de fort que pour la pertinence réelle de leur opinion), bref en orientant cette sélection, les journalistes participent à la manipulation de l’information.

Comme vu précédemment, l’information, une fois sélectionnée est présentée sous un angle et, une fois l’impératif de sa couverture passé, le débat s’engage. A ce stade, l’information a donc perdu de sa teneur en passant par plusieurs filtres.

Organiser des débats au cours desquels aucun avis ne serait censuré permettrait en revanche de rééquilibrer un peu la balance. Tout simplement en présentant au spectateur des angles sous lesquels il ne s’était pas forcément figuré l’information.

Concernant l’islam, les médias ont souvent tendance à appliquer, en matière d’invitations, une politique assez critiquable. C’est ce que décrit Geisser dans La Nouvelle islamophobie, où il distingue trois phénomènes caractéristiques du comportement des médias quand il s’agit d’organiser des débats sur l’islam.

Tout d’abord, l’intervention très rare des musulmans eux-mêmes. Et quand intervention il y a, on remarque que ce sont souvent les mêmes personnalités qui sont présentes, soigneusement sélectionnées selon certains critères, et souvent en conformité avec le discours médiatique dominant. Le peu de musulmans intervenants dans les médias en tant qu’invités ou experts sont donc souvent les mêmes et expriment, peu ou prou, des opinions assez similaires entre elles.

La seconde tendance observable est la propension de la plupart des grands médias à n’évoquer que les études allant dans le sens de l’« idéologie dominante » par rapport à l’islam (c’est-à-dire celle d’un islam tour à tour conquérant, irréformable, moyenâgeux, etc.).

Enfin, la dernière tendance consiste en la médiatisation d’ouvrages sur l’islam qui ne sont pas forcément le fait de spécialistes, mais qui souvent se conforment à l’« idéologie dominante », alors que parallèlement certains ouvrages documentés et à la rigueur scientifique tombent dans un oubli total.

Pour exemple, Geisser cite le cas de l’ouvrage La République de l’islam. Entre crainte et aveuglement de Jeanne-Hélène Kaltenbach et Michèle Tribalat. Ayant bénéficié d’une très large médiatisation et de critiques majoritairement élogieuses, cet ouvrage ne fonde pourtant ses théories sur aucune enquête de terrain.

Parallèlement, La France des mosquées, ouvrage du journaliste du Monde, Xavier Ternisien, a été quasiment absent de la scène médiatique alors qu’il propose le résultat d’investigations rigoureuses.

Geisser voit en cela les conséquences de la volonté d’une « simplification à outrance » des journalistes qui préfèrent « “transformer [d]es puits d’interrogations en tas de certitudes” […] au lieu de remettre en cause [leur] grille d’analyse ».

De ce fait, des thèses totalement infondées, voire racistes, en sont arrivées aujourd’hui à être très présentes sur la scène médiatique.

A l’image de celle de Pierre-André Taguieff (sociologue et politologue très médiatisé) qui considère l’islam comme homogène, irréformable et dangereux dans le sens où une minorité d’« extrémistes » peut tout à fait submerger la majorité des autres musulmans par ses idées. En ses termes cela donne : « Ce qui peut s’observer, et qui est fort inquiétant, c’est la multiplication des zones d’équivocité où sont indéterminables les frontières entre islam et islamisme. Or ces zones […] sont aussi des zones de basculement, où les convictions peuvent se traduire en mobilisations violentes ou en actes terroristes. C’est là une caractéristique remarquable de l’islam contemporain. »

Cette thèse, en plus d’être infondée, stigmatisante et de générer de la peur, est pourtant très régulièrement évoquée par son auteur lorsqu’il est invité sur les plateaux télé, à la radio où dans les journaux. Ainsi, Taguieff expose, rabâche au plus grand nombre ses idées qui, finalement, ne reposent que sur sa propre opinion et ne se basent sur aucune étude sérieuse ou aucune enquête de terrain de sa part. Ce qui est regrettable, ce n’est donc pas tant que l’on laisse s’exprimer les opinions, même les plus radicales, car cela relève du droit d’expression le plus fondamental ; non, ce qui est regrettable c’est que les débats sur l’islam se voient systématiquement monopolisés par des points de vue tels que ceux de Taguieff dont la personnalité « booste » certainement les audiences, mais dont les idées ne se basent sur aucune étude sérieuse. Par là même, la monopolisation quasi systématique des temps d’antenne par des opinions majoritairement hostiles et anxiogènes vis-à-vis de l’islam, ne permet pas d’équilibrer le débat et participe à influencer l’opinion publique en ne lui présentant implicitement que des avis assez négatifs ou normés.

Pour Vincent Geisser, ces pratiques médiatiques quant au choix des invités s’apparentent à un « jeu de rôles, dans lequel les partitions des acteurs sont soigneusement réglées à l’avance » avec en sus des « héros et [d]es antihéros musulmans ».

D’ailleurs, ayant particulièrement fouillé la question, il définit dans son livre une catégorie bien particulière parmi ces invités : celle des « experts de la peur ».

Grossièrement, cette expression désigne la petite intelligentsia de géopoliticiens, historiens et autres penseurs qui ne voient la « question de l’islam » qu’au travers de thèses alarmistes.

Parmi eux il compte Antoine Sfeir (journaliste franco-libanais), Alexandre Del Valle (essayiste et docteur en géopolitique), Pierre-André Taguieff (sociologue, politologue et historien) ainsi qu’Antoine Basbous (politologue libanais) et Frédéric Encel (essayiste et géopolitologue).

Pour l’auteur de La Nouvelle islamophobie, clairement, ces « experts de la peur » procèdent à la « promotion et à la banalisation de l’islamophobie » en « se parant des apparences de scientificité et du “réalisme de l’expertise” » ce qui « diffuse une idéologie du soupçon. »

Déplorant le fait que toute personnalité médiatique « se doi[ve] d’avoir un discours “responsable” sur l’islam et les musulmans au risque d’être taxé par ses pairs d’islamophilie ou d’angélisme. », il pointe du doigt quelques-uns des nombreux obstacles qui s’érigent devant celui qui compte s’exprimer en toute liberté sur le sujet de l’islam. C’est qu’en effet une chape de plomb semble peser sur toutes les opinions en dissonance avec la pensée médiatique majoritairement admise concernant l’islam.

Pour mieux comprendre les conséquences de ce phénomène, et le point auquel nous en sommes arrivés concernant l’image de l’islam dans les médias français, voici quelques citations exposant la pensée de personnalités considérées dans les médias comme des spécialistes de l’islam (extraits compilés originellement par Vincent Geisser dans La Nouvelle islamophobie) :

René MARCHAND, dans La France en danger d’islam, p.116 :

« Il faut répéter : l’islam est, de naissance, de nature, génétiquement fondamentaliste. Et ce fondamentalisme se base en grande partie sur le caractère ordinaire de son prophète fondateur, l’historicité dans laquelle la religion est née, l’authenticité indéniable de son “donné scriptuaire”, la rationalité avec laquelle celui-ci a été enregistré. »

« L’islam est réduit à une essence maléfique, dont tous ses fidèles, depuis la révélation prophétique, seraient les porteurs et les propagateurs dans le monde entier. »

R.Cukierman, Au risque de déplaire, Le Monde, 11 février 2002 :

« La France républicaine hésite à reconnaître son échec dans l’intégration scolaire et sociale des jeunes beurs […] Il me déplaît [de voir] les graffitis […] les insultes antijuives […] le danger le plus immédiat […] vient […] désormais de quelques fanatiques islamistes ou de quelques individus isolés qu’on appelle délicatement des jeunes voyous de banlieues. »

Alexandre Del VALLE, dans Le Totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties, p.105.

« Sous le signe de la progression polymorphe de ce nazisme du XXIème siècle, la nouvelles xénophobie islamiste universelle trouve désormais de puissants échos dans les “banlieues de l’islam” d’Occident […] Des banlieues inconsidérément données en pâture par les dirigeants occidentaux aux prédicateurs de la haine islamiste, où juifs et chrétiens ne peuvent plus vivre en sécurité. »

Si des phrases similaires étaient publiées, qualifiant le christianisme ou le judaïsme de « nazisme du XXIème siècle », son auteur serait très certainement conspué et vivement critiqué dans les médias. En l’occurrence, cette phrase a été prononcée envers l’islam et son auteur est toujours régulièrement invité sur les plateaux télés où il fait l’objet de critiques souvent assez positives voire élogieuses. Pour Thomas Deltombe, journaliste et essayiste, « ces analyses à l’emporte-pièce ne [semblent] gêne[r] aucunement la plupart des journalistes des chaînes de télévision. »

Vincent Geisser propose une autre explication concernant le « comportement » de ces « experts de la peur ». Selon lui, « par la spécificité de leurs thèmes d’études […] et les sollicitations publiques dont ils sont fréquemment l’objet […], les géopoliticiens sont particulièrement exposés aux courants anxiogènes qui traversent nos sociétés occidentales [ce] qui les condui[t] souvent à épouser consciemment ou inconsciemment des analyses parfois douteuses sur l’immigration en général, et sur les populations de culture musulmane en particulier. »

Ceci dit, ces « experts » ne sont pas totalement les seuls à s’exprimer puisqu’on les retrouve souvent accompagnés d’une « caution musulmane ». En effet, sont apparues sur la scène médiatique ces dernières années, des personnalités issues de divers horizons et se prétendants expertes sur le sujet de l’islam du simple fait de leur appartenance à cette religion.

On peut citer par exemple Aziz Sahiri (ancien adjoint au maire de Grenoble de 1989 à 1995), Farid Smahi (conseiller régional du Front national en Île-de-France) ou encore Rachid Kaci (membre de l’UMP).

Souvent engagées politiquement, ces personnalités sont quasi exclusivement invitées à intervenir dans les médias en tant que musulmans, pour s’exprimer sur le sujet de l’islam. Parées de cet « attribut », il apparaît qu’il leur soit plus facile de critiquer violemment les musulmans et l’islam, sans avoir à prendre des pincettes ou sans risquer de se faire accuser de racisme. Or, si ces derniers étaient des islamologues leur avis aurait du poids, mais le fait qu’ils soient simplement des musulmans ne fait pas d’eux, ipso facto, des spécialistes de l’islam. Et c’est là que, encore une fois, l’on se retrouve confronté aux problématiques de déontologie journalistique. Inviter au cours d’une émission une personnalité musulmane en présentant ses propos au même niveau que celui d’un expert est somme toute très critiquable en matière de déontologie.

Fait encore plus grave, c’est la crédibilité de ces « experts » qui est parfois leur talon d’Achille. A l’image d’un Pierre-André Taguieff dont la thèse du « réveil des instincts communautaires » chez les jeunes Arabo-musulmans révèle de nombreuses failles. En effet, selon l’analyse de Philippe Corcuff, il semble que Taguieff « dès qu’il établit des liens entre la judéophobie islamiste et la montée (effective) de l’antisémitisme en France » prenne « davantage de libertés à l’égard des indices empiriques » et qu’ « emporté par la logique de l’amalgame, l’analyste rigoureux de l’essentialisme raciste (NDA : l’essentialisme consiste en la réduction de l’ensemble des membres d’une communauté à une essence négative) devien[ne] lui-même essentialiste [à l’égard […]des jeunes d’origine maghrébine]. »

Pourtant très médiatisée, la validité de cette thèse de Taguieff est, au regard de la réalité, plus que discutable. D’après Geisser, aucune analyse récente et aucuns chiffres ne tendent à prouver une augmentation particulière du nombre d’actes de violence antisémites. Pour lui, c’est donc « au nom de conceptions sécularistes se proclamant ouvertement modernistes et universalistes que certains acteurs en viennent à dénoncer les dangers de l’islamisation de la société française, tout en se défendant d’adhérer à un discours […] antireligieux ou islamophobe. »

Selon lui, la faute des journalistes et autres experts réside dans le fait de qualifier systématiquement les musulmans comme une communauté homogène, une sorte de bloc où « chaque élément est censé entretenir des connexions avec les autres ».

Or une telle vision des choses ne peut que constituer une « porte ouverte à tous les amalgames et dérapages possibles ». Ainsi, « le jeune musulman paisible de la mosquée de Bordeaux ou la jeune fille voilée d’un collège lillois dev[iennent] les éléments visibles d’un ensemble faisant problème, [ce] qui légitime pleinement que l’on entretienne à leur égard une forme de suspicion permanente, sous couvert de ” vigilance républicaine “. A ce moment là, « le glissement du combat idéologique contre l’islamo-terrorisme à l’islamophobie devient possible. »

L’auteur en appelle par là à une réflexion objective et documentée sur l’islam, réflexion qui permet de s’éloigner d’une vision manichéenne résultant souvent d’une certaine paresse intellectuelle ou d’une instrumentalisation effective de la réalité.

Dans cette tendance à l’exagération médiatique dès qu’il s’agit d’islam, on peut citer le cas Redeker (NDA : philosophe français auteur d’une tribune virulente vis-à-vis l’islam parue dans Le Figaro du 19 septembre 2006 qui lui a value de nombreuses critiques et plusieurs menaces de morts anonymes), un fait rare et isolé, que les médias ont pourtant présenté comme « la règle ».

Selon Pierre Tevanian, s’il est bien normal, à travers ce cas extrême, de s’attacher à défendre la liberté d’expression, il faut envisager cette dernière « sous toutes ses dimensions ». « Robert Redeker doit avoir le droit d’exprimer son islamophobie sans être menacé de mort, mais tous ceux, musulmans ou non, qui veulent exprimer le dégoût que leur inspire cette islamophobie doivent aussi pouvoir le faire, ce qui suppose qu’on leur en laisse non seulement le droit, mais aussi la possibilité matérielle [et] qu’on leur accorde par exemple un certain accès aux principaux médias. »

A l’occasion de cette polémique, l’étouffement des idées à contre courant de l’idéologie médiatiquement dominante en matière d’islam était plus visible que jamais. Par exemple, au cours de l’émission « Ce soir ou jamais » d’octobre 2006, le cinéaste Romain Goupil, signataire de l’« Appel du Monde » (NDA : pétition organisée par le journal Le Monde en faveur de Robert Redeker) empêcha littéralement le sociologue Jean Baubérot de parler en l’interrompant sans cesse.

Lorsque ce dernier le lui fit remarquer, et réclama, pour lui-même, un peu de cette « liberté d’expression » que Goupil défendait si ardemment pour Robert Redeker, le cinéaste rétorqua sans se démonter « Eh bien, oui, je ne suis pas tolérant avec les complices des intégristes ! ».

Cette phrase caricaturale, illustre parfaitement la mouvance qui s’exprime envers toute opinion médiatiquement minoritaire concernant l’islam. Une personne qui est contre les menaces de mort proférées envers Redeker, mais qui trouve toutefois que ce dernier a été raciste dans ses propos est-elle donc « complice des intégristes » ?

Le cas Redeker a mis en lumière bien d’autres phénomènes médiatiques édifiants sur le dossier de l’islam. Par exemple concernant les critères de « sélection » des sujets d’actualité. En effet, entre 2003 et 2006 ce ne sont pas moins de treize personnes (dont Alain Lipietz, José Bové, Eyal Sivan, Xavier Ternisien, etc.) qui ont reçu des menaces de mort pour leurs prises de position plutôt hostile par rapport à Israël. Leur situation, similaire à celle de Robert Redeker n’a pourtant pas mobilisé les médias. Ces treize cas ont fait l’objet (sur plusieurs années) de 17 dépêches et 11 articles, quand en seulement un mois l’affaire Robert Redeker donnait lieu à 68 dépêches et 102 articles.

A la lumière de cet exemple, l’on peut s’interroger sur les raisons d’une telle partialité. Quoi qu’il en soit, ce type de pratique montre encore une fois à quel point l’islam semble être un sujet vendeur.

Procédant au même constat que Vincent Geisser, Thomas Deltombe ajoute que le choix des invités traduit également une perpétuation de l’image d’une « population française divisée ».

Participant à la formation de deux camps, cette fâcheuse habitude médiatique de placer, d’un côté les musulmans et de l’autre les non musulmans lors des débats médiatiques en rapport avec l’islam, entraîne la formation de deux camps et pérennise les généralisations par rapport aux musulmans.

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