1)a. De la famille traditionnelle du « ie » à la famille nucléaire

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La famille et sa structure sont les premiers éléments à observer pour comprendre le fonctionnement d’une société. Les conséquences de la Seconde Guerre mondiale furent particulièrement importantes au Japon, modifiant profondément les systèmes traditionnels touchant notamment à la famille et l’éducation, éléments révélateurs de la marche sociale d’un pays.

La famille traditionnelle est traditionnellement fondée sur le principe du « ie », la maisonnée, principe inspiré de la pensée Confucianiste qui influence le fonctionnement politique, social et familial au Japon dès le VIème siècle.(1) Les mariages arrangés, seul moyen de se marier dans la tradition, s’apparentent en réalité davantage à l’entrée d’une nouvelle femme dans le « ie », qu’à l’union de deux êtres fondant une nouvelle famille. Le « ie » comprend les membres vivants d’une famille mais aussi les morts ; le « ie » est en fait une personne morale, plus importante que l’individu : comme l’explique Nilsy Desaint dans son ouvrage Mort du père et place de la femme au Japon, « La pérennité de la descendance, le sacrifice des intérêts personnels des membres au profit de la communauté familiale caractérisaient ce système ».(2)

Ainsi, le groupe prévaut sur l’individu, suivant la pensée de Confucius. La famille du « ie » centre la femme sur son rôle d’épouse et de mère, organisant la famille selon une hiérarchie bien définie : le chef de famille, le père, a la position la plus élevée ; puis c’est le successeur, c’est-à-dire le fils aîné. Les autres membres se rangent derrière eux suivant leur âge, puis leur sexe : les frères cadets après le frère aîné, et enfin les femmes, la belle-fille ayant le statut le plus bas ; chacun obéit à la personne au statut supérieur au sien.(3)

Comme le dit Jean-Marie Bouissou dans Le Japon contemporain, « la culture sociale japonaise est une idéologie du lien familial et social centrée non sur l’individu mais sur ses liens avec les autres et la communauté ».(4)

L’aspect religieux du Japon est également à observer. Durant l’époque Edo (1603-1867) la religion dominante était le Bouddhisme. L’ère Meiji (1867-1945) connut un affaiblissement du Bouddhisme, avec la création d’un Shintô officiel. Après la Seconde Guerre mondiale, les religions se diversifièrent, laissant place à l’émergence de nouvelles religions, les « néo-nouvelles religions », preuve du recul progressif des anciennes religions de tradition, faisant également écho aux bouleversements que connut la famille traditionnelle après-guerre.(5)

En effet, la famille du « ie » fait place à la famille nucléaire sans père, suite à la Seconde Guerre mondiale, dans un Japon dévasté. Le Japon moderne devient progressivement une société sans père, le père quittant peu à peu sa fonction éducatrice conséquemment à la guerre, les mères et l’école le remplaçant.(6)

Ce sont les forces Alliées qui précipitent les changements au sein de la cellule familiale, y voyant des signes d’un caractère non démocratique de la société japonaise. Des réformes sont instaurées à l’initiative occidentale, visant à modifier les aspects suivants : la règle fondée sur l’autorité et l’obéissance, le manque d’action individuelle et du sens de responsabilité, les sanctions sociales liées à l’individualisme ou les opinions personnelles, et enfin le contraste entre les liens de groupe et l’attitude hostile envers l’extérieur.(7)

En effet, le changement de position vis-à-vis de l’individualisme et le respect de chaque individu à la différence du respect du groupe, n’apparait que dans la Constitution d’après-guerre : l’article 13 de la Constitution de 1946(d’inspiration américaine) stipule : « Le peuple tout entier doit être respecté en tant qu’individu », idée nouvelle au Japon, opposée aux lois de l’époque Taisho (1912-1925), où l’individualisme était condamné.(8)

Surviennent ainsi après-guerre deux grandes phases dans le processus de démocratisation et d’alignement sur le modèle occidental : la standardisation de la famille (le lien affectif primant sur le rapport obéissance/domination confucianiste, la réduction de la cellule familiale au noyau essentiel des parents et enfants). La deuxième phase est la baisse du taux de natalité, la contraception, et l’augmentation des divorces, menant à une pluralisation de modèles familiaux, loin du principe « ie » traditionnel.(9)

Le père abandonne peu à peu son image patriarcale autoritaire, représentant l’autorité et l’ordre, pour celle du père absent, dévoué à un poste au sein des grandes entreprises qui voient le jour après-guerre. Malgré ces changements au sein de la cellule familiale, le rôle des femmes reste longtemps défini selon le modèle traditionnel ; selon un sondage effectué en 1991, la majorité des Japonais pense toujours que « dans les relations maritales, l’homme doit avoir une position plus forte que la femme ».(10)
Cependant, nous verrons que la hiérarchisation sociale et familiale de l’époque confucianiste reste profondément ancrée dans la société japonaise, même après-guerre. Cette hiérarchie persiste notamment dans le système éducatif. L’école, en-dehors de la famille, est le lieu de socialisation des enfants, où se forment leurs futurs comportements et les futurs rapports entre les sexes. Ainsi, il est intéressant de nous pencher sur la question du système scolaire au Japon à partir de la Seconde Guerre mondiale.

1 Eliseef Danielle, Confucius. Des mots en action, Découvertes Gallimard/Réunion des Musées nationaux, 2003, pp.106-107.
2 Desaint Nilsy, Mort du père et place de la femme au Japon, éd. L’Harmattan, Paris, 2007, p.20
3 Ibid, p.20
4 Bouissou Jean-Marie, Le Japon Contemporain, éd. Fayard Ceri, Paris, 2007, p.268
5 Ibid, p.393
6 Jolivet Muriel, Un pays en mal d’enfants : crise de la maternité au Japon, la Découverte/essais, Paris, 1993, p.92
7 Desaint Nilsy, Mort du père et place de la femme au Japon, éd. L’Harmattan, Paris, 2007, p.36
8 Ibid, p.60
9 Ibid, p.37
10 Ibid, p.39

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