1.3.1-Le web documentaire et la théorie de l’œuvre ouverte d’Umberto Eco

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Dans son œuvre L’œuvre ouverte, Umberto Eco développe l’idée que des œuvres, littéraires ou musicales, tissent un rapport au récepteur inédit. Une plus grande liberté jaillit de ce rapport. Une liberté par rapport à l’information et une liberté par rapport au dispositif. Nous pensons que c’est dans cette optique que s’inscrivent les rapports entre l’internaute et le web documentaire. Le webdoc historique est le signe d’une ouverture qui entre en rupture avec le format documentaire télévisé qui s’aligne davantage sur un modèle de lecture close. Avec le web documentaire, les limites spatiales et temporelles sont repoussées et cela génère ainsi un rapport inédit entre l’individu et le dispositif technique.

1.3.1.1-Un champ des possibilités ouvert

Avec la théorie d’Umberto Eco, c’est la multiplicité qui prime. Il place la liberté au cœur de la démarche créative. Toutefois, il s’agit de la liberté du lecteur. Selon l’auteur italien l’œuvre doit être un « champ de possibilités, une invitation à choisir »(54) Cette invitation à choisir doit être pensé dès le processus créatif. Ce sont des œuvres qui « demandent à être repensées et revécues ». Dès lors, nous rapprochons le web-documentaire historique de cet idéal d’une œuvre ouverte. Dans l’article Regards croisés sur le 17 octobre 1961, Nicolas Bole affirmait que « la forme même du récit web permet à une même historie de se laisser regarder par le bout de différentes lorgnettes. »(55) Dans ce cas précis, N. Bole parle de deux récits webdoc qui traitent d’un même sujet. Néanmoins cette métaphore des lorgnettes peut s’appliquer au même web-documentaire historique. C’est le fond de la pensée d’Umberto Eco qui affirme qu’une œuvre « est valable justement dans la mesure où elle peut être envisagée selon des perspectives multiples, où elle manifeste une grande variété d’aspects et de résonances sans jamais cesser d’être elle-même »(56).C’est à travers cette théorie littéraire que l’on décèle le principe même de la création de web-documentaire. La réception est pensée et intégrée à la création. Dès lors le lecteur a à sa disposition un éventail de possibilités qui sont toutefois pensées donc contrôlées ou déterminées par l’auteur. Cette démarche implique une stratégie de création particulière puisque l’auteur doit chercher le mouvement afin d’« inciter le spectateur à se déplacer continuellement pour voir l’œuvre sous des aspects toujours nouveaux, comme un objet en perpétuelle transformation ».

1.3.1.2- Le web-documentaire et l’improbabilité

Suivant le fil de sa pensée, Umberto Eco livre une réflexion sur le concept d’information selon Norbet Wiener qui estime que « l’information est la mesure d’un ordre ». Cette notion d’ordre et celle d’organisation sont essentielles dans le cadre de notre travail de recherche sur le webdocumentaire. Comment organiser cette liberté ? Comment la rendre tangible au sein d’une œuvre et d’un webdoc historique. C’est à ce moment qu’intervient le concept d’improbabilité.

« Cette théorie considère précisément les messages comme des systèmes organisés, régis par des lois fixes de probabilité, mais dans lesquels peut s’introduire, sous forme de perturbation venant de l’extérieur ou d’atténuation du texte même, un pourcentage de désordre, donc d’usure de la communication et d’augmentation de l’entropie »(57).

Penser l’internaute comme une perturbation nécessaire de l’ordre initial du web-documentaire est extrêmement intéressant. Cela l’est d’autant plus que l’auteur tisse un lien entre l’information et cet élément perturbateur. En tant que source ou confirmation d’une non-probabilité pensée et réalisée, l’internaute crée de l’information et ainsi participe de la création de l’œuvre et de son sens. C’est en activant le potentiel de désordre que le lecteur génère une information. Umberto Eco paraphrase Wiener pour expliquer que toute information doit proposer quelque chose de substantiellement différent de ce que l’on connaît déjà. Or c’est peut être dans la manière de dire et de faire qu’une information supplémentaire, donc utile, naît. L’auteur italien utilise un auteur de l’antiquité à titre d’exemple. Selon lui, dans le poème de Pétrarque, « seule l’originalité de l’organisation, son caractère inattendu, para rapport au système de probabilités établi, la désorganisation qu’elle entraîne dans ce système, déterminent un taux maximum d’information »(58). Eco pense ainsi, sans le mentionner, le principe même de l’interactivité revendiqué par les professionnels du webdocumentaire.

54 ECO, Umberto, L’œuvre ouverte, Paris, Points du Seuil, 1965
55 BOLE, Nicolas, Regards croisés sur le 17 octobre 1961, publié le 1er décembre 2010 dans Le blog documentaire
[Disponible en ligne : http://cinemadocumentaire.wordpress.com/2011/12/01/webdoc-focus-1-regards-croises-surle-17-octobre-1961/]
56 ECO, Umberto, L’œuvre ouverte, op cit.
57 Ibid
58 Ibid

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