1.3.2-La fin de l’opposition lecteur passif – lecteur actif ?

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L’ouverture des possibles prôné par Umberto Eco traduit cette volonté de rompre avec la figure traditionnelle du lecteur : celle de l’individu passif. Cette réalité du champ littéraire est valable également dans les médias. A titre d’exemple, certains observateurs tels que Cécilia Di Quinzo(59) font du genre ”roman dont vous êtes le héros” l’ancêtre du web-documentaire. Cette dernière cite même l’œuvre de Julio Cortazar.

1.3.2.1-La dualité actif-passif dans les médias

Si nous devions établir une passerelle avec la philosophie sur cette question de la passivité, nous pourrions paraphraser Simone de Beauvoir qui dans le premier tome de son ouvrage Le Deuxième sexe, critique le terme employé par Aristote qui définit la femme comme un réceptacle. Cette opposition actif-passif est l’une des nombreuses dualités qui structurent la pensée et les comportements de notre civilisation. S’affranchir de certaines de ces oppositions se révèle être une tâche compliquée.

C’est pourtant ce à quoi aspirent les auteurs de web-documentaire. Dans un entretien diffusée à la radio canadienne, David Dufresnes, co-auteur du webdoc Prison Valley, s’exprimait en ces termes : « on va entrer avec l’internaute ». Cette remarque fait en quelque sorte écho à la théorie de l’œuvre ouverte et propose une vision nouvelle du consommateur de documentaire. Vandendorpe estime que ce rapport dialogale entre le lecteur et l’auteur – qui existe depuis le XVII ème siècle avec Diderot notamment – est une composante de l’interactivité mais qu’elle ne suffit pas. Il faut en outre que le dialogue soit « intégré à un ensemble textuel ou médiatique susceptible de modifications significatives en fonction des réponses du lecteur. »(60) Toutefois, Vandendorpe précise que cette notion de dialogue est bouleversée par l’émergence des nouveaux médias tels qu’internet. Selon lui, l’interactivité ne passe plus obligatoirement par le dialogue. Un mouvement de « déverbalisation » s’effectue et rendu possible par une modification radicale du point de vue de la narration. Le lecteur est moins un voyeur, un témoin ou un participant au dialogue que le véritable acteur principal qui met en mouvement le dispositif. Cette interactivité propre à internet et aux web-documentaires génèrerait selon lui un « pseudo-texte » :

« Nous ne sommes plus en présence d’un texte au sens traditionnel du terme. Pourtant il serait difficile d’affirmer qu’il n’y a pas de lecture, car l’usager interprète activement des signes, décode des configurations, fait des choix en fonction des indices et produit du sens en mettant en relation des données avec un contexte d’accueil »(61).

Le web-documentaire historique établit ainsi une nouvelle logique dialogale entre le lecteur et l’auteur qui rompt avec la dualité actif-passif que l’on peut retrouver, à un autre niveau, dans le monde scolaire. Nous établissons un tel rapport puisque dans ce cas s’inscrit aussi dans une démarche de transmission des savoirs. Néanmoins cette rupture s’effectue surtout par rapport au genre documentaire télévisé. En effet, la dualité passif-actif est pensée depuis la recherche sociologique sur les ”mass media”. A partir de ces travaux de recherche une autre figure du sujet récepteur voit le jour. Il s’agit de celle d’un individu sans intention faisant partie d’une masse indifférenciée qui ne fait que subir les médias et leurs contenus. Le web-documentaire s’oppose à cette conception du fait même de sa volonté d’individualiser la réception. Cette individualisation passe notamment par l’interactivité et la démultiplication des parcours de lecture.

1.3.2.2-Penser l’interactivité c’est aussi penser l’usage : la figure de l’interacteur

A travers cette nouvelle relation dialogale se construit une figure différente du lecteur. Au delà de la rupture avec la représentation d’un lecteur passif, il y a une véritable métamorphose de la figure du récepteur. Ce changement radical est porté par le média internet qui prône et permet l’interactivité. Dans l’article Les médias informatisés comme organisation des pratiques de savoir, les auteurs montrent que la nature même du média internet implique de l’interactivité puisque le média se fonde sur les liens passeurs : « l’écriture des sites et des logiciels sollicite le clic comme le lieu d’une recherche et d’une surprise, garante de l’interactivité des sites »(62)

L’émergence des web-documentaires marque un tournant dans les relations entre le spectateur et les auteur. La nécessité d’anticiper les pratiques n’a jamais été aussi forte avec le web-documentaire.

Cette capacité d’anticipation des usages est essentielle voire indispensable. A ce titre, les auteurs de l’ouvrage collectif Lire, écrire, récrire empruntent à Harris le concept de « contexte programmatique »(63). Pour qu’un site ait du sens, il faut qu’il soit compris et interprété par l’utilisateur. Les auteurs de ces sites et en l’occurrence des webdocs historiques doivent penser cette interprétation afin de la rendre actualisable et possible. De cette anticipation des usages découle une figure particulière de l’internaute.

Catherine Guéneau propose le terme d’ « interacteur »(64). Elle estime que l’émergence des médias informatisés a conduit à un bouleversement des frontières et a généré une posture nouvelle « liée à une forme de communication (ou de réception) interactive »(65) Cathérine Guéneau estime que cette figure est construite à rebours de la notion de passivité qui est stigmatisée. Elle craint que l’interactivité apparaisse seulement comme un « remède ». Elle utilise même la métaphore de la détention pour désigner ces nouvelles pratiques interactives : « De manière évidente, le spectateur vient d’être condamné à une manipulation sélective obligatoire qui le ferait basculer vers une nouvelle sphère : celle de l’interacteur. »(66) Cette condamnation soulève des interrogations quant à la réalité du processus d’interactivité. Plaçant la liberté au cœur de sa démarche, l’interactivité n’est elle qu’illusoire si l’internaute est « condamné » ?

1.3.2.3-Le webdoc historique s’inscrit-il dans une réelle démarche interactive ?

Dans son article, Catherine Guéneau pose la question de l’existence d’un interacteur réel notamment dans les films interactifs. L’internaute aurait seulement l’illusion d’une interactivité. Cette simulation d’interactivité repose sur une conception particulière de ce concept : elle repose sur le mouvement, l’activité physique de l’internaute. C’est cette pensée du clic qui nourrit l’imaginaire de l’interactivité.

« Comment peut-on affirmer que le seul fait de cliquer sur une partie de l’image puisse rendre la participation effective ? » s’interroge C. Guéneau après visionnage d’un film interactif.

Nombreux sont les professionnels du web-documentaire qui se méfient de cette notion d’interactivité. Au cours d’un entretien vidéo publié sur le site webdocu.fr, Fredéric Kreder – producteur à Advocate-Interactive – affirme que le « spectateur reste spectateur pendant la majorité du contenu ». L’intervention de l’internaute est requise lorsqu’il faut changer le contenu. A ce moment, « il va falloir l’amener de façon assez subtile mais en même temps assez visible. On ne peut pas l’obliger mais on doit l’inciter. » Lors des entretiens d’observation menés auprès de personnes visionnant le webdoc historique La nuit oubliée, nous avons constaté que les différents individus adoptent deux postures différentes : l’une relâchée – les mains n’ont plus aucun contact avec l’ordinateur – lorsqu’ils regardent le contenu vidéo et l’autre plus active physiquement – les mains posés sur le clavier ou la souris et le corps avancé – lorsqu’il s’agit de changer de contenu.

Ces discours et ces observations sont surprenantes du fait que le terme ”interactivité” soit partagé par l’ensemble des diffuseurs et producteurs de web-documentaires historiques. Si la notion de webdoc est discutée, celle d’interactivité semble faire consensus. Dès lors, nous pouvons interroger la nature de cette interactivité promise.

59 DI QUINZIO, Cécilia, Marelle, l’ancêtre du webdocumentaire, publié le 11 janvier 2012 sur le site www.journalismes-info [Disponible en ligne : http://www.journalismes.info/Marelle-l-ancetre-duwebdocumentaire_a3699.html]
60 VANDENDORPE, Christian, Du papyrus à l’hypertexte, op cit.
61 Ibid
62 JEANNERET, Yves, DAVALLON, Jean et TARDY, Cécile, Les médias informatisés comme organisation des pratiques de savoir, publication de l’université d’Avignon, 2007 [Disponible en ligne : http://www.iskofrance.asso.fr/pdf/isko2007/Actes%20ISKO%20FR%202007%20p%20169-184.pdf]
63 LE MAREC, Joëlle, JEANNERET, Yves et SOUCHIER, Emmanuel, Lire, écrire, récrire Objets, signes et pratiques des médias informatisés, Paris, Bibliothèque publique d’information, 2003
64 GUENEAU, Catherine, Du spectateur à l’interacteur?, dans Communication & Langage n°145, Armand Collin; septembre 2005 [Disponible en ligne : http://www.mediascreationrecherche.com/spectateur.pdf]
65 Ibid
66 Ibid

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