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1-1) Une collusion forte avec la sphère politique :

Sur la question du traitement médiatique de l’islam et des musulmans, impossible de passer outre l’aspect politique.

« De l’endogamie entre médias et politique en France » (Oumma.com), « Quand politique et médias font bon ménage » (RMC), « Journalisme et politique : tous les médias sont-ils de droite ? » (ACRIMED), « Les médias comme facteur de pouvoir dans la politique » (rapport du Sénat), ces titres d’articles, tous plus évocateurs les uns que les autres, montrent à quel point les relations, parfois ambiguës, entre sphère médiatique et sphère politique font couler de l’encre.

D’ailleurs, chaque année apporte avec elle son lot d’affaires et de scandales, révélant au grand jour les liaisons étroites qu’entretiennent certains acteurs médiatiques avec le milieu politique.

Pour Nabila Ramdani, journaliste indépendante, la mauvaise image de l’islam n’est pas « récupérée par les politiques », ce sont eux qui la créent. Interviewée par Frédéric Taddeï à l’occasion des « Veillées du ramadan » organisé par l’Institut des cultures d’islam à Paris, elle ajoute même que notre gouvernement actuel est, selon elle, « particulièrement habile à jeter des mots [et] des provocations […] qui enflamment, […] notamment par rapport aux banlieues » qui sont « associées à la criminalité, au chaos social » le tout « appuyé d’images chocs de femmes en burka.» Pour elle, clairement, forces politiques et médiatiques marchent main dans la main, les secondes donnant de la France l’image que souhaitent les premières.

L’idée est intéressante, mais il semble difficile, si ce n’est impossible, de déterminer exactement les rapports de force qui s’expriment entre médias et politiques. Ces relations, informelles et souvent cachées du grand public, sont de l’ordre du discret, de l’invisible, voire de l’intime. Ainsi, plutôt que de chercher qui de l’oeuf ou de la poule, il vaut mieux s’intéresser au degré d’intimité qu’entretiennent homo politicus et homo mediaticus.

Dans la même veine, René Naba (NDA : ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’agence France Presse et ancien conseiller du directeur général de RMC/Moyen-Orient, chargé de l’information) affirme que le journalisme et la politique sont deux métiers « jumeaux » et qu’« à force d’observer la politique, les journalistes finissent par succomber à la tentation de s’engager dans le combat politique ». Cette relation, qu’il qualifie d’endogamique, s’est d’après lui accentuée au 21ème siècle. Et, à « force de suivre au plus près les hommes politiques », les journalistes auraient commencé à « épouser leurs idées », cessant ainsi « d’être [des] observateur[s] critiques de la vie politique pour se muer par synergie, […] en amplificateurs des idées de [leur] partenaire politique».

Pour ce spécialiste, il y a clairement une trop grande proximité entre médias et politiques, idée qui est largement partagée par nombre d’observateurs du monde médiatique.

Un dessin extrait du blog Alternative-Europe caricaturant les liens entre médias et politique.

En effet, quand on prend la mesure des capacités d’influence de ces deux sphères sur l’opinion publique, on ne peut que s’inquiéter de leur éventuelle alliance ou complicité. S’il n’est pas question de faire preuve ici d’un esprit complotiste, il est certainement prudent aussi, en la matière, de se garder de tout angélisme. Tout simplement parce qu’une influence, même minime, des pouvoirs politiques sur les médias est forcément préjudiciable à une production journalistique honnête.

De fait, comme le rappelle Laurent Muchielli, chercheur au CNRS, les médias sont un « monde social perméable, influençable voire même manipulable » et non pas un « univers clos », comme l’on peut avoir tendance à l’imaginer.

Bien souvent vus comme les seuls responsables dans l’origine et le développement de la peur par rapport à l’islam, les médias ne sont en réalité qu’un rouage d’une machine. Les accuser d’être les seuls responsables de l’image, plutôt négative, dont souffre l’islam actuellement, reviendrait à procéder d’une généralisation abusive. A ce stade-là de la réflexion, c’est tout naturellement que se pose la question de l’influence politique.

Or, en la matière, il ne semble pas que la France soit aussi exemplaire qu’elle veut bien le laisser paraître. Se prévalant régulièrement de son avant-gardisme et de sa place de leader en matière des droits de l’homme, elle est pourtant loin d’être première de la classe quand il s’agit du droit de la presse. En 2010 en effet, elle est classée 44ème (sur 178 pays) en matière de liberté de la presse.

Ce résultat, obtenu par l’ONG Reporters sans frontière, prend en compte pour l’élaboration de sa notation des critères comme l’existence de menaces indirectes, la censure ou encore les pressions judiciaires qui s’exercent sur les journalistes. La plupart des critères pris en compte pour l’établissement de ce classement concernent directement ou indirectement des pressions politiques. Ainsi, le fait que la France soit assez éloignée des premières places du classement ne témoigne pas d’un contexte politique extrêmement favorable à la liberté de la presse. Même les Etats-Unis, appliquant pourtant le Patriot Act (NDA : loi anti-terroriste visant à une réduction de certaines libertés fondamentales des citoyens dans le but de faciliter la recherche de terroristes) devancent la France de 24 places.

Commentant ce classement, RSF explique qu’en 2010 l’hexagone a confirmé son « incapacité à renverser la tendance » et que de nombreux incidents se répètent chaque année : « violation de la protection des sources, concentration des médias, mépris et […] impatience du pouvoir politique envers les journalistes et leur travail, convocations de journalistes devant la justice. » D’ailleurs, depuis 2004, la France n’a cessé de chuter dans ce classement, passant ainsi de la 26ème place en 2003, à la 43ème place en 2010.

Un dessin satirique de Pancho à propos des rapports entre politique et chaînes de télévision publiques.

Dans cette relation d’amour/haine qui unit médias et politiques, il semblerait que ce soit les politiques qui aient, en quelque sorte, aujourd’hui gagné la partie. En effet, situation inédite, la plupart des périodiques et des émissions audiovisuelles font désormais partie de grands groupes tels que Bolloré, Lagardère ou Dassault, réputés être très proches du pouvoir en place.

Cette situation, terreau fertile de la censure et de l’autocensure, est jugée par beaucoup comme extrêmement nuisible au bon exercice du métier de journaliste. Concernant l’image médiatique de l’islam, et plus largement du Proche-Orient, ces influences peuvent évidemment avoir des répercussions. Pour Schmuel Trigano, sociologue et philosophe spécialiste du judaïsme, on assiste aujourd’hui à une « action perverse de la classe politico-médiatique » dans la déformation du Proche-Orient et des musulmans. Une action qui irait selon lui jusqu’à imposer une « recension fausse des évènements, au point même de “corriger” ce qui ne se conform[e] pas à la vulgate que l’on v[eut] asséner » (La Démission de la République, p.45/46).

De son côté, Mediapart (NDA : journal en ligne réputé pour son regard critique et sa ligne éditoriale indépendante), dans un article intitulé Pourquoi la France rejette-t-elle son islam ? explique que « ce n’est pas la première fois dans l’Histoire qu’un gouvernement cherche un bouc émissaire » et que « nos hommes et femmes politiques sembleraient avoir trouvé un coupable idéal, préférant entretenir […] ” le sentiment permanent d’une insécurité qui mêle les risques de la crise et du chômage à ceux du verglas ou du formamide pour faire culminer le tout dans la menace suprême de l’islamiste terroriste “. »

D’ailleurs, les journalistes eux-mêmes ne cachent pas subir une certaine pression du politique. Dans un sondage du Conseil Sondage Analyses, réalisé en 2007 auprès des journalistes français (cf. annexe 2), 5 % estiment que ce qui porte le plus atteinte à la qualité de leur travail est la pression politique. Un chiffre qui pourrait paraître dérisoire si l’on ne tenait pas compte du fait que 10 % des journalistes pensent que c’est la censure de leur supérieur et 6 % l’autocensure, qui porte le plus atteinte à la qualité de leur travail. Dans cette part de « censure » qui s’applique, on peut supposer qu’une partie concerne des pressions ou des peurs relatives au monde politique. Mais, suppositions à part, il reste tout de même 5 % de journalistes français qui estiment que les pressions politiques sont le principal frein à la qualité de leur travail, ce qui est déjà intolérable.

Ce sondage nous livre deux autres données étonnantes : 12 % des journalistes n’ont pas l’impression d’exercer leur métier librement et 17 % des journalistes pensent que le manque d’indépendance et le clientélisme (défaut fâcheux quand il s’agit de clientélisme politique et que l’on connaît les discours peu ou prou islamophobes de certains partis) font partie des défauts principaux de leurs pairs. Il paraît assez surréaliste d’imaginer que presque un quart des journalistes du « pays des droits de l’homme » ne se sentent pas libres dans l’exercice de leur métier. C’est pourtant le cas aujourd’hui.

Enfin, un autre aspect essentiel à prendre en compte dans l’analyse de la relation politico-médiatique est mis en exergue par Vincent Geisser dans La Nouvelle islamophobie : celui de l’histoire politique des journaux.

Selon lui, les journaux, en fonction de leurs tendances idéologico-politiques, tendraient à présenter une certaine image de l’islam. Ainsi, des hebdomadaires comme L’Express ou Le Point « plutôt à droite sur l’échiquier politico-médiatique » se cantonneraient à « une vision exclusivement sécuritaire des enjeux de l’islam » qu’ils transmettraient de manière subtile et nuancée « par les éditoriaux et les montages iconographiques » plus que par « le contenu des articles ou des dossiers ». De leur côté les news magazines marqués à gauche comme Le Nouvel Observateur ou Marianne auraient, eux, tendance également à « véhiculer une vision sécuritaire des enjeux de l’islam de France », mais en semblant plutôt s’axer sur « la défense des minorités musulmanes menacées : femmes maghrébines soumises à la loi des hommes, intellectuels algériens victimes du terrorisme, “musulmans laïques” incompris par les pouvoirs publics et jeunes filles de banlieues victimes du nouvel ordre moral islamiste. »

D’après cette théorie du sociologue et politologue Vincent Geisser, les « filiations idéologiques » traditionnelles des journaux auraient donc un fort impact dans leur façon de représenter l’islam. Ainsi, l’islam n’y serait vu qu’à travers le prisme de la ligne éditoriale du journal. Une pratique qui, fatalement, est nuisible à une production journalistique en accord avec une « neutralité » minimale généralement avancée comme « souhaitable ».

Un dessin du caricaturiste Large faisant un parallèle entre l’autocensure journalistique et la guillotine.

Cette analyse conduit à s’interroger sur le degré de neutralité réalistement applicable par le journaliste dans l’exercice concret de sa profession. Si des journaux aussi renommés que Le Nouvel Observateur ou L’Express, se voulant pourtant respectueux de la déontologie journalistique, ont du mal à respecter cette dernière, pourquoi continue-t-on d’entretenir le mythe d’une neutralité journalistique ?

Se parer du manteau de la neutralité n’a qu’un avantage en journalisme : celui de conserver la confiance d’un lectorat avide d’une objectivité chimérique, en laquelle il ne croit que parce qu’on lui en suggère l’existence.

Ainsi, sous couvert de cette prétendue objectivité, certains journalistes expriment des idées politiques qui ne seraient somme toute pas condamnables si elles ne se cachaient pas sous un vernis de neutralité.

En définitive, médias et politiques sont bien plus liés que le spectateur lambda ne peut l’imaginer. Et, si le fait d’exprimer une opinion politique n’est absolument pas blâmable en soi, ce qui l’est c’est de ne pas dire, au moment où on l’exprime, que l’on ne présente là qu’un point de vue. Cette problématique de la neutralité journalistique et des mythes qui l’entourent sera par ailleurs traitée plus en profondeur dans la partie II) 2 de ce mémoire.

Toutes ces caractéristiques du journalisme, méconnues du grand public, modèlent l’agenda médiatique, au point de parfois focaliser sur des acteurs ou des faits de société ayant concrètement une importance mineure.

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