Les rôles

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Considérer la décision d’une IVG comme un processus impliquant plusieurs personnes nous a permis d’identifier et de caractériser des rôles propres à cette situation. Nous présentons ici une typologie partielle des principaux rôles. Ils sont envisagés du point de vue de la femme, personne centrale de cette situation comme nous allons le détailler ci-dessous. Nous apporterons aussi des éléments d’autres points de vue, lorsque cela est possible, pour les mettre en perspective. Nous traiterons successivement les rôles suivants :

La femme qui vit le début de grossesse et l’avortement

Rôle principal. C’est en son corps que se trouve l’enjeu de cette situation. C’est- à-dire qu’elle est physiquement contrainte d’en vivre certains aspects : les éventuels symptômes de grossesse, les rendez-vous médicaux, les éventuelles douleurs liées à l’acte, parfois même les suites de l’IVG.

Elle a le pouvoir de qualifier les autres personnes, en leur donnant voix au chapitre. Cette qualification opère souvent en amont : c’est par leur relation avec cette femme que les autres personnes impliquées auront autorité ou non pour se mêler de l’affaire, et pourront participer à la décision. Selon la loi, c’est elle qui prend la décision, c’est-à-dire que c’est elle qui a le dernier mot.

L’homme coresponsable de la grossesse

Deuxième rôle, volant parfois la vedette au premier. S’il est amené à se prononcer sur la question, c’est qu’il a été qualifié apte par la femme. Et s’il l’a été, c’est que cette relation amoureuse compte pour elle. Ainsi, dès que l’avis du conjoint est sollicité, une dimension multi-finaliste s’inscrit dans le processus de décision, ajoutant l’enjeu du couple à celui de l’engendrement. L’homme est alors considéré par la femme dans son double rôle de partenaire de vie et de potentiel père de l’enfant engendré. Un même partenaire peut être jugé apte à un moment donné et puis décevoir, ou inversement. Notons que, pour l’homme, le seul fait d’exprimer un avis pèse lourd dans la décision finale.

La confidente

Au féminin car souvent une femme, l’amie d’enfance ou la soeur, ce rôle peut néanmoins être endossé par un homme et/ou par une relation moins intime. Il peut y avoir plusieurs confidents pour une même situation, ou aucun. La confidente est choisie en fonction de la proximité relationnelle et/ou de son expérience (de la grossesse, de l’IVG, de la vie). Son rôle consiste à accompagner la femme, physiquement et/ou psychologiquement. Donne parfois son avis ou des conseils. Peut avoir un discours moralisateur. Peut également aider à dédramatiser la situation.

Nous avons entr’aperçu d’autres rôles au cours de cette enquête, rôles que nous aurions aimé étudier, notamment celui de la mère de la femme qui vit le début de grossesse et l’avortement, qui peut chercher à influencer la décision. Elle prend en charge une partie de la situation, que ce soit la décision ou le quotidien.

Il est fortement possible que d’autres rôles existent également et que nous n’en ayons pas eu connaissance par notre échantillon réduit.

La femme

La femme qui avorte vit les symptômes de grossesse, comme nous l’avons vu dans la première étude de cas. Elle vit également les aspects physique et social de l’IVG. Elle est contrainte physiquement d’assumer la situation. Parfois, elle prend la décision seule, en fonction des relations qu’elle a avec son entourage et principalement le coresponsable de la grossesse. Ainsi, Héloïse, en pleine rupture avec son mari, père de sa fille, ne lui permet pas de prendre part à la décision, d’autant plus qu’il n’est pas le géniteur. Elle n’envisage pas non plus que son amant, coresponsable de cette grossesse, puisse prendre part à la décision : « En tout cas j’en ai informé et le père de ma fille avec qui je vivais encore – on n’était plus dans la même chambre mais on vivait encore sous le même toit – et l’homme qui était le papa du bébé dont j’allais avorter ». « C’est vrai que c’était « informer » et pas « consulter » parce que en fait, mon amant, je crois que je lui ai téléphoné tout de suite et je lui ai dit que j’étais enceinte et, enfin, je pense qu’il s’en doutait que j’allais avorter mais bon. Je lui ai dit tout de suite, enfin je sais même pas s’il m’a posé la question. C’était évident pour moi. Et mon mari quand je lui ai dit que j’étais enceinte il m’a dit : « ah et qu’est-ce que tu vas faire ? » et je lui ai dit : évidemment je vais avorter. Il m’a posé la question mais pour moi c’était évident que, voilà. C’était déjà tout décidé, quoi. Je me voyais pas faire autrement. Je me suis même pas posé la question longtemps. Je veux dire je me la suis posée qu’une fois. Donc évidemment je me voyais pas du tout avec mon amant comme papa, je me voyais ni vivre avec lui, ni lui comme papa de mon enfant. J’étais déjà en pleine séparation, avec un enfant, donc je me voyais pas tout de suite de toute façon, ni me remettre en couple ni refaire un enfant ».

De même, pour Charlie, étant tombée enceinte d’un homme qu’elle n’apprécie pas, la décision, immédiate, ne concerne qu’elle : « Elle (la décision) est venue tout de suite, parce que j’aimais pas du tout l’homme avec qui j’étais, je me voyais pas garder. J’arrivais pas à dissocier le fait de garder l’enfant et en même temps de pas être avec l’homme avec qui… Encore j’aurais bien apprécié l’homme, mais en fait, à la fin je le détestais et je trouvais que c’était un monstre presque, donc je me disais que j’allais faire un monstre, et j’arrivais pas à dissocier, voilà le bébé, qui allait arriver et puis l’homme avec qui j’avais eu la relation, donc, je me voyais pas garder cet enfant. Par rapport au type de père que ça pourrait être, ouais. Je me voyais mal partager un enfant avec cet homme-là ». « C’était évident que je voulais pas garder heu et continuer la grossesse. Donc du coup je suis allée voir cet homme-là, qui était la cause (emphase ironique sur « cause ») de tout ça et heu je lui ai dit directement que j’allais avorter et lui heu, voilà, il était tellement con que voilà, il a pas essayé de dire autre chose ou quoi que ce soit. Et puis j’ai bien vu que ça allait rien faire ». « Au départ c’était pour l’informer et puis, je me suis dit : putain il réagit pas, il pourrait pas me dire : « attends, on sait jamais, moi je t’aiderai… ». Et, voilà, il m’a même pas dit qu’il m’aiderait à, à avorter ou quoi, qu’il viendrait avec moi. Donc j’étais vraiment déçue de ça aussi et j’étais pas du tout déçue de mon choix du coup ».

Notons que dans ces deux situations les hommes concernés ont néanmoins été informés. Dans d’autres situations, la femme concernée implique très rapidement son partenaire (cf. Carine, Françoise, Gloria).

L’homme

Lorsque l’homme est intégré au processus, sa parole prend beaucoup de poids. Nous pouvons avancer l’explication, comme nous l’avons vu dans la première étude de cas, que cette première décision de la femme en amont, de donner voix au chapitre à son compagnon, conditionne l’importance de sa parole à lui. Pourtant, il peut lui arriver d’être disqualifié de sa potentielle future place de père en fonction de son comportement. Souad, qui a d’abord vécu la découverte de sa grossesse joyeusement avec son petit copain, s’est finalement rangée au point de vue de sa mère (nous en reparlerons), qui préconisait un avortement. Elle explique les réactions de son petit copain : « Ben il a pas le choix, il a accepté mais ça lui fait beaucoup de mal. A moi aussi, mais lui, voilà. Pour lui, j’ai tué son gosse. C’est sa phrase favorite ». « De toutes façons, il avait pas fait ses preuves quoi. Il se bougeait pas plus pour trouver du travail. D’un côté il m’avait déçue, je me disais c’est pas possible, il est immature. En fait j’aurais dû assumer l’enfant seule. Enfin, il aurait été là, c’est sûr, mais il aurait pas assuré comme il devrait ». Dans ces propos de Souad apparaît une dimension fondamentale de la prise de décision en couple. Pour la femme, la décision à prendre concerne la poursuite de la grossesse ou son interruption mais également les conditions de cette maternité potentielle. C’est à ce moment-là que l’homme peut ou non « faire ses preuves » et montrer son implication par rapport à un enfant commun.

Autre situation de déception vis-à-vis du comportement de l’homme, Emilie a vécu ses deux IVG bien différemment l’une de l’autre. Elle raconte la découverte de la première de ses grossesses interrompues : « Et je fais un test, et j’étais enceinte et après comme je fais aussi un test sanguin, je me rends compte que ça fait déjà un bon mois et demi que je suis enceinte. Donc du coup voilà, lui il le prend très bien, y a pas de soucis. Il était content. On n’a pas parlé du tout d’avortement ou quoi que ce soit. C’était juste, il était content quoi. Moi je suis une vraie maman, moi j’ai déjà eu un enfant et mon truc c’était d’en avoir 105 d’autres quoi. Et avec lui je pensais que ça serait faisable en fait ». Peu de temps après, son compagnon change brutalement d’avis : « Lui, du jour au lendemain, il a fait : « ah bah non, non mais là ça craint, il faut pas faire ça ». D’un coup, il m’a fait comprendre, comme si je lui avais fait dans le dos quoi. D’un coup il se sentait comme si c’était moi qui l’avais forcé à faire ça ». Il exprime violemment et incessamment sa volonté qu’elle avorte. Emilie constate : « Et là, la décision, c’est simple, c’est que moi j’ai pas du tout envie d’avorter mais j’avorte quand même ».

Le couple se sépare et se revoit ponctuellement quelques mois plus tard. Elle retombe enceinte. Cette fois, elle prend sa décision toute seule, sans le consulter. « Donc là je tombe enceinte, et là cette fois je me dis : non mais, y a pas moyen, je lui en parle pas, j’m’en fous je lui en parle pas ». « Quelque part j’avais pas envie de garder ce lien avec lui, parce que quelque part, sa chance il l’a eue et il l’a pas prise. Donc j’avais pas envie de lui donner cette deuxième chance, de dire : on a un enfant. Donc ça je voulais pas, c’était hors de question ».

L’alternative, pour les deux fois, aurait été d’avoir l’enfant seule. Et ça, Emilie ne le veut pas, pour des raisons personnelles d’organisation, de finances et de gestion du quotidien (elle élève déjà un enfant seule), mais aussi car elle considère difficile d’un point de vue social de garder l’enfant sans que le futur père ne fasse partie du projet, et immoral vis-à-vis du géniteur.

Pour la première IVG : « Donc là, il devient de plus en plus insistant là-dedans et il dit : « ben ouais, faut que t’ailles prendre rendez-vous, va faire ceci, va faire cela et arrête, quoi ». Et moi qui suis très compréhensive, je me dis : oh là là le pauvre, je vais pas lui infliger ça et j’y vais quand même quoi. C’est que moi j’avais pas du tout envie et que moi je me disais de toutes façons, je trouverai une solution, mais d’un autre côté, j’avais pas envie d’avoir un enfant pour me dire que. Enfin moi j’ai déjà eu, avec mon fils, du père qui en fait n’en a rien à faire, juste… Donc du coup, j’avais pas envie de ça avec lui. Moi je préférais faire ça à deux, et si les deux n’étaient pas d’accord pour ça, ça servait à rien, quoi ».

Pour la seconde IVG : « Et là, je me dis : bon, ben faut vraiment que je décide qu’est-ce que je fais. Donc là, en fait, depuis que je l’ai quitté, j’ai déménagé déjà 106 trois fois et j’ai toujours pas de situation stable, j’ai toujours pas de chez- moi. Là, je suis en coloc mais c’est pas un truc définitif. Je sais qu’il va falloir que je déménage encore. Je sais pas où je vais atterrir. Comment, quoi, et cetera. J’ai toujours pas de boulot, heu. Financièrement, c’est pas ça non plus. (…) Et encore une fois, j’ai pas envie de faire cet enfant seule. Encore une fois, j’me dis : bon, ben d’accord, je le garde. Je vais être enceinte, quand on me voit on va me dire : « c’est qui le père ? », parce que c’est la question que tout le monde pose à un moment donné. Mon fils, il va se demander d’où il vient cet enfant. A cet enfant plus tard va falloir que je lui réponde. Et puis jouer le jeu avec lui, de pas lui dire, ben je trouvais pas ça correct quoi ».

A l’inverse, d’autres situations montrent que lorsqu’il y a un accord total entre les partenaires, ce qui est possible lorsque leurs avis sont suffisamment proches au départ, le conjoint peut avoir un rôle d’accompagnateur, se rendant disponible et présent pour la femme, engageant son corps et sa disponibilité au moment de l’acte. Gloria raconte son expérience : « C’était quelque chose qui était déjà décidé avant au cas où ça se passerait, donc voilà ». « Quand on a pris le médicament, bah voilà, on s’est couchés tous les deux avec mon compagnon, voilà, on s’est recouchés jusqu’à ce que, le temps que le médicament face effet, tous les deux. On a vraiment fait ça en confiance en fait. De le faire partir et tout. Non, c’était plutôt beau, en fait. (S’est-elle sentie accompagnée ?) Ah bah oui carrément oui, parce que, il était là tout le temps hein. On l’a fait le jour de mon anniversaire, il avait pris un jour de congé donc on était voilà, tous les deux ensemble. Voilà j’ai pris le médicament le matin, je me suis recouchée. On s’est rendormi tous les deux, comme une bulle quoi ».

Il peut également chercher à compenser financièrement son « extériorité » à l’événement : « C’est mon compagnon qui a payé. Il m’a dit que c’était sa participation, que c’était normal ou je sais plus comment il me l’a dit ». (Gloria)

A l’inverse de la femme qui vit la situation dans son corps, l’homme s’implique (ou non) par choix. Ainsi, la place que l’homme peut avoir dans une situation 107 d’avortement se définit en fonction de la volonté, comme montré dans le schéma ci-après :

L'homme

Le point de vue des hommes

Comme nous l’avons vu dans la situation n°1, le point de vue des hommes sur leur propre rôle peut varier entre les extrêmes représentés dans le schéma ci- dessus. Si Thierry est attentif à sa compagne, attendri par sa grossesse et conscient de son influence sur la décision finale, Jonathan ne se sent pas concerné par les démarches médicales et voudrait prendre lui-même la décision, acceptant mal que sa compagne ait le dernier mot. Daniel, quant à lui, pose une journée de congé pour vivre l’IVG médicamenteuse avec sa compagne et reste physiquement le plus près.

Il serait intéressant, pour compléter, d’avoir d’autres entretiens avec des hommes dont la compagne a avorté pour avoir d’autres éléments de compréhension de leur propre vision de leur rôle.

La confidente

C’est souvent la première informée de la grossesse, parfois même dès les premiers doutes. Elle accompagne le processus. Ce peut être par de l’écoute et/ou par une présence physique, notamment le jour de l’intervention. Dans le meilleur des cas, c’est un soutien pour la femme qui avorte. Son attitude oscille entre conseils et neutralité. La confidente ne prend pas part à la décision. Même lorsqu’elle donne des conseils, ce n’est pas avec elle que la décision est prise. La confidente est souvent une amie proche, une amie d’enfance ou une soeur, mais quelquefois c’est une collègue, une connaissance avec qui la femme avait moins de liens.

« J’étais pas bien du tout et puis j’avais vraiment personne avec qui en parler, j’avais une amie de formation infirmière qui le savait, bon voilà, c’est pas allé bien plus loin, on en a parlé un petit peu. Elle m’a accompagnée dans mon désespoir on va dire. Ça m’a pas été d’une grande aide. Ce qui m’a aidé, c’est ma soeur qui est venue avec moi le jour de l’intervention ». « Et puis le jour de l’intervention elle m’a accompagnée et puis là on a dédramatisé, on était un peu dans la, heu, la dérision du truc. Pour pas rester dans le pathos dans notre chambre d’hôpital. Voilà ». (Charlie)

La confidente a souvent de l’expérience dans au moins un des domaines concernés, que ce soit la maternité ou l’avortement, ce qui lui donne parfois un statut d’experte aux yeux de la femme qui avorte.

« J’en ai parlé avec ma copine, bah c’était surtout un soutien, parce qu’elle aussi, elle avait dû avoir un avortement. Et, voilà, moi je suis dans un cercle où on peut facilement parler de ça et être comprise, entendue, comprise. C’est souvent des cercles de femmes, donc heu, c’est chose courante, quand même ». (Gloria)

« Et y en a d’autres qui me disaient, et même ma meilleure amie avec qui je l’ai découvert, elle me disait, parce que elle, elle avait déjà avorté avant, elle me disait : « tu vas regretter, avorte ». Voilà. Et je sais qu’elle a toujours raison ma meilleure amie. Toujours ». (Souad)

« Sur le coup j’ai appelé une amie très proche, je lui ai parlé dès que j’ai eu les résultats du labo, c’est la première personne à qui j’en ai parlé, mon amie d’enfance. Après j’en ai parlé à d’autres amis. Enfin en tout cas à une amie, à une amie voisine et qui elle m’a accompagnée le jour de l’avortement. (Comment ont-elles réagi ?) De l’écoute et du soutien. Marie m’a dit qu’elle avait déjà avorté aussi et que si j’avais besoin qu’elle m’accompagne elle pouvait m’accompagner. Elle a été plutôt heu, très présente. Et du coup, oui, je lui ai demandé qu’elle m’accompagne le jour de l’avortement ». (Héloïse)

Françoise, comme nous l’avons vu dans la seconde étude de cas, a déjà 5 enfants lorsqu’elle tombe enceinte. Elle en parle avec sa belle-mère, mère de 7 enfants, qui a donc l’expérience d’une famille nombreuse. « (Qu’est-ce que vous lui avez dit ?) Que j’étais enceinte et que j’envisageais l’IVG. Et puis elle, elle a 7 enfants aussi. Je lui ai demandé, dans ma situation actuelle, qu’est-ce qu’elle ferait, et puis elle, elle m’a dit qu’elle garderait pas… qu’elle l’aurait pas gardé ».

Il se peut que la confidente assume un discours moralisateur vis-à-vis de la femme qui avorte, comme cela a été le cas pour Charlie :

« Comme j’avais déjà avorté et qu’elle le savait aussi, bon, on n’était pas très fières de moi. J’étais pas très fière de moi et puis voilà, on s’est encore dit qu’il fallait faire attention, que tatati… on s’est remis au clair avec heu, la façon dont on fait l’amour quoi, qu’il faut faire attention et cetera et puis même les fréquentations ». « Moi je me suis faite engueuler parce que ça devrait pas arriver au 21ème siècle d’avorter et cetera, avec tous les moyens de contraception qu’on a et, voilà ». « (Engueulée par qui ?) Ma soeur, ma copine à qui je l’avais dit, parce que je l’avais dit à personne d’autre. Mais je t’ai dit, j’avais eu un IVG bien plus jeune et là je m’étais faite engueuler par ma famille aussi qui était au courant ».

Le récit d’une confidente

La confidente que nous avons interrogée, la soeur de Carine, nous a fait part de la difficulté qu’a représenté pour elle de faire abstraction de son propre vécu pour rester neutre. Elle-même est mère de famille, avec trois enfants, et a hâte que sa soeur ait à son tour une famille pour « qu’on se comprenne un peu mieux quand 110 même sur certains points ». Nous avons vu, lors de la première étude de cas, que Carine a fait appel à sa soeur dès ses premiers doutes concernant une éventuelle grossesse. La soeur a assumé son rôle d’experte : « elle m’a appelée pour me parler de ses doutes à ce sujet et en même temps, elle m’a donné ses symptômes et au vu de ce qu’elle m’a raconté, pour moi, il n’y avait pas l’ombre d’un doute, elle était enceinte ».

Malgré son envie de voir sa soeur devenir mère et un parcours marqué par les problèmes d’infertilité, elle cherche à rester neutre vis-à-vis de Carine : « ça me touchait beaucoup. Mais j’étais pas non plus traumatisée, je sais faire la part des choses, la part des vies. Chacune sa vie, chacune son histoire ». « Je suis restée dans la plus grande neutralité ».

« C’était dur pour moi de pas lui dire : « garde-le ! « . De lui dire, tout ce que j’avais moi par rapport à mon histoire, de lui dire : « on sait jamais, garde-le, tu sais pas ce qui t’attend dans la vie après » ». « Et c’était difficile parce que, je pense qu’elle vous l’a dit, moi j’ai un parcours d’infertilité avec mon mari ».

« Mais en plus quand même je lui ai conseillé d’aller faire une échographie, parce que je sais l’impact que ça peut avoir aussi. (…) Pour qu’elle puisse voir, pour qu’elle se sente peut-être un peu émue par ça. C’était un peu traître, hein, mais elle le savait que c’était traître. Peut-être que c’est le seul petit degré où j’ai pas été très neutre. Mais elle était pas dupe, elle savait très bien que ça allait sans doute l’émouvoir de voir un petit coeur battre ».

« Elle sentait bien qu’elle donnait la vie en elle, qu’il y avait une vie qui se construisait en elle. Et son corps qui changeait, ses émotions, tout, tout. Tous ces chamboulements elle les a bien ressentis. Et c’était très difficile toujours de rester neutre (rire). Ben, j’avais envie de l’encourager dans, en lui disant : garde- le, tout ça. Mais je respecte. Non je voulais surtout pas, c’est trop important. Je voulais pas la parasiter, hein. Elle venait chercher des réconforts justement sur son état qui changeait. Pour me demander, non pas si c’était normal, mais voilà, elle comprenait pas, voilà, toute cette émotivité qui était là, cette fatigue énorme qu’elle avait, voilà, tous ces petits trucs qui se mettent en place ».

La mère

Il s’agit de la mère de la femme qui vit le début de grossesse et l’avortement.

D’après les éléments que nous avons pu obtenir par nos entretiens, la mère se place dans une position où elle prend en charge une partie de ce qui se passe. Elle peut chercher à prendre la main sur la décision de sa fille, comme dans notre entretien de pré-enquête (cf. méthodologie). C’est également le cas pour Souad, qui, lycéenne, vit encore chez ses parents, ce que sa mère utilise comme moyen de pression : « Et heu j’appelle ma mère, juste avant de remonter en stage, parce que j’y suis allée pendant ma pause et je l’appelle et je lui dis : maman j’ai un truc à te dire. Elle me dit : « quoi ? T’es enceinte ? ». Je lui dis oui. C’est simple elle m’a dit : « est-ce que tu comptes le garder ?  » ; j’ai dit : ben oui. Elle m’a dit : « c’est simple, si tu veux le garder, tu prends tes affaires, ce soir tu viens à la maison, tu prends tes affaires et tu pars. C’est simple ». Elle m’a dit : « après si tu avortes y a pas de soucis, tu restes chez moi ». Elle m’a dit : « mais si tu comptes le garder je veux plus te voir » ».

La mère de Souad prend également en charge les démarches médicales : « Puis elle m’a emmenée, on a pris rendez-vous chez son gynécologue et il m’a donné le médicament ».

La mère veut généralement le bien de sa fille et c’est parce qu’elle s’inquiète pour elle qu’elle s’implique autant : « Au début elle a réagi un peu brutalement. Mais ensuite elle m’a appelée, elle m’a demandé d’en parler. Elle était calme, elle était douce et elle m’a dit vraiment des mots qui m’ont, des choses qui m’ont convaincue mais totalement. C’était la première fois qu’elle me parlait comme ça. Ça me faisait bizarre en fait. Elle envoyait des textos hyper longs où elle m’expliquait. Elle me faisait relativiser en fait. Que c’était rien. Que ça arrivait à tout le monde. Mais qu’il fallait pas tomber dans le piège. Que j’allais le regretter plus tard, que j’avais le temps. Toujours le même refrain quoi ». « Voilà j’ai bien discuté avec ma mère et j’ai vu qu’elle avait raison ». (Souad)

Dans cette situation, la mère ira jusqu’à prendre intégralement en charge les frais liés à l’IVG, pour protéger sa fille de la réaction du père :

« (Qui a payé les frais ?) C’est ma mère. Ils auraient pu être remboursés mais le problème c’est qu’y aurait écrit « gynécologue 300 € », mon père il aurait vu ça il se serait posé des questions. Et mon père était pas censé être au courant. Parce que c’est au nom de mon père la mutuelle en fait. Donc il l’aurait vu. Donc, pour ne pas se faire griller par mon père, elle a préféré payer 300€ de sa poche sans être remboursée ». « Et mon père, rien. Je lui ai rien dit. Question de vie ou de mort ».

Pour Emilie, en revanche, lors de sa seconde IVG – autre situation où la mère apparaît – c’est le quotidien que cette dernière prend en charge, pendant une semaine, pour permettre à sa fille de se centrer sur elle-même et la décision qu’elle a à prendre : « la semaine où je suis malade, elle était venue à la maison, donc elle est là et elle s’occupe de mon fils et elle s’occupe de tout ça, donc c’est cool parce que justement je peux être dans mon questionnement, à me dire, qu’est-ce que je fais et cetera. Elle s’occupe de tout. Moi j’ai juste à être pas bien (rire). M’occuper de moi. Donc ce moment-là il est bien, parce que justement je peux me poser vraiment ». « Donc je suis toute seule avec ma mère et mon fils. Donc c’est plus cool, quand même. Ça me permet de vraiment pouvoir vivre ça, tranquille. Et je pense que j’avais vraiment besoin de vivre ça et de vraiment aller au fond de moi-même. Il m’a fallu une semaine pour, avec des jours où c’était oui, des jours où c’était non ».

Cette ébauche d’analyse concernant le rôle de la mère est à prendre avec précaution car nous n’avons eu que peu de situations impliquant la mère et que nous n’avons pas pu réaliser d’entretien avec l’une d’entre elles.

Nous sommes consciente de la limite de cette typologie, qui réside dans le nombre peu élevé de situations et d’entretiens étudiés. Néanmoins, les rôles de la femme, de l’homme et de la confidente semblent avoir des caractéristiques assez tranchées pour que nous les mentionnions dans cette analyse.

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