L’IVG, un acte lourd

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Aucune des femmes interrogées n’a souhaité vivre un avortement. Ce sont des circonstances, répondant à des logiques diverses, qui les ont amenées à prendre la décision d’interrompre une grossesse qu’elles ne souhaitaient pas ou ne pensaient pas pouvoir poursuivre. Penchons-nous sur une spécificité de l’IVG que représente le poids ressenti de cet acte.

Un droit…

Les personnes interrogées, qui se disent majoritairement en faveur du choix qu’offre l’existence de l’IVG, insistent néanmoins sur le caractère d’exception que doit revêtir le fait d’y avoir recours. Ainsi, le fait qu’existe cette possibilité, également appelée liberté, semble faire l’unanimité pour autant qu’elle demeure désincarnée et/ou, si possible, destinée aux autres.

« J’ai toujours trouvé que c’était bien que les femmes elles aient cette possibilité en cas de besoin. (…) Mais… moi j’avais toujours dit que je me ferais jamais avorter ». (Gloria)

« Après, sur l’avortement, je sais pas. Je suis pas contre parce que voilà, je trouve que c’est une chouette liberté quand tu te retrouves enceinte et que tu veux pas d’enfant de pouvoir avoir ce recours-là ». (Héloïse)

« Je pense que c’est une bonne idée quand même, c’est une chance quoi ». (Souad)

« Après je pense que c’est une solution qui est quand même bien, parce que dans certains cas, y a un moment donné aussi où faire des enfants juste pour faire des enfants si c’est pour heu, que ça le fasse pas, c’est pas la peine quoi. Donc suivant les situations, ça aide, c’est clair, c’est quelque chose qui aide et là- dedans c’est bien quoi ». (Emilie)

« Ca peut sauver bien des gens de, des gens qui veulent pas vivre une grossesse, qui veulent pas avoir un enfant, et ça sera encore plus douloureux pour l’enfant d’avoir à vivre cette vie ». (Charlie)

« C’est très bien qu’on ait accès à l’avortement, à ce choix ». (Anne-Lise)

Un tel consensus mérite que l’on s’interroge(90). Nous pourrions être tentée de dire qu’ayant elles-mêmes vécu une IVG, ces personnes sont contraintes d’en avoir un avis favorable. Pourtant, le travail de F. Tussi au Brésil indique que les femmes qu’elle a interviewées, bien qu’ayant fait un avortement, étaient majoritairement contre cette pratique. Nous préférerons donc voir dans ce consensus apparent un effet du contexte socio-légal. Au Brésil, l’avortement est un crime. Ainsi, dire que l’on est « pour » quelque chose qui n’est pas un droit se révèle difficile. En France, l’IVG est encadrée par la loi, et les femmes interrogées appartiennent à une génération qui n’a pas connu l’époque où l’avortement était illégal, les luttes pour obtenir ce droit font partie d’un passé proche entré dans la mémoire collective. L’IVG est fréquemment présentée comme un acquis social et affirmer être « contre » serait plus délicat à expliquer dans ce contexte et dans le cadre de cette recherche. Il existe en France une forte opposition à l’IVG. Nous nous permettons néanmoins de douter que les personnes qui militent contre l’avortement participeraient à une enquête comme la nôtre.

…restreint

L’opinion favorable à l’existence d’un droit à l’avortement est immédiatement complétée par une remarque restrictive.

« Je suis plutôt favorable à l’IVG, mais en revanche il faut quand même que ça soit suivi, pas faire n’importe quoi, faut qu’y ait une réflexion autour de ça ». (Thierry)

« L’avortement je pense que c’est un outil qui aide, enfin c’est un outil de secours. Mais c’est pas un acte banal ». « Faut prendre conscience que c’est un truc qui aide mais que c’est pas un jeu ». (Emilie)

« Faudrait éviter au maximum ». (Charlie)

« Faut pas en abuser, hein, pas s’en servir comme moyen de contraception hein ». (Gloria) Dans le but de bien faire comprendre à quel point l’IVG n’est pas un acte anodin, les personnes interrogées font appel à des comparaisons parfois étonnantes :

« C’est pas aller se faire enlever une verrue au pied ». (Anne-Lise) « Elle faisait ça comme on prend la pilule, ou comme on va manger au resto ». (Emilie)

« Si tu fais une IVG comme quand tu vas prendre un café, je pense que c’est pas bon quoi ». (Thierry)

« Et c’est pas aller aux champignons ou aller se moucher que d’aller avorter ». (Sophie)

Presque toutes les personnes interrogées mentionnent à un moment de l’entretien que « c’est pas anodin ». Les répercussions que l’acte impliquerait ne sont pas toujours explicites, nous allons malgré tout essayer de les répertorier : L’IVG peut être un acte lourd physiquement. Nous distinguerons les différentes méthodes d’interruption de grossesse selon cette dimension physique. L’IVG peut être un acte lourd psychologiquement. Dans les propos recueillis nous avons perçu des culpabilités de trois sortes, liées au non-respect de la vie humaine et à une mauvaise gestion de sa vie, dans sa dimension contraceptive ou également par rapport au cadre de vie qu’il faudrait avoir pour accueillir un enfant. Nous allons détailler ces aspects en terminant par une réflexion au sujet des IVG multiples, avant d’aborder le dernier point : l’IVG peut être un acte lourd socialement.

Un acte lourd physiquement

L’IVG peut être un acte lourd physiquement dans la mesure où la femme ne peut se soustraire à son corps. De plus, la majorité des femmes interviewées nous ont fait part de douleurs dues à l’avortement, principalement en ce qui concerne l’IVG médicamenteuse et l’IVG chirurgicale sous anesthésie locale.

Lorsque l’IVG est chirurgicale avec anesthésie générale, c’est l’anesthésie qui est mise en avant, perçue comme un acte médical important. Nous avons vu, dans la seconde étude de cas, l’importance de l’anesthésie générale pour Françoise, pour qui la réalisation de l’acte n’a été possible qu’en étant le moins « partie prenante » de la situation. Pour Souad, c’est la peur de l’anesthésie qui a accéléré sa prise de décision : « En fait je voulais pas le faire par aspiration parce 116 que moi en fait l’anesthésie tout ça, j’ai horreur de ça ». « Si je dépassais cette limite j’allais devoir passer à l’hôpital et le faire par aspiration sous anesthésie et cetera. Et comme moi j’ai très peur de tout ce qui est anesthésie et tout ça, hôpital, j’ai pris ma décision ».

C’est également a contrario que Sophie s’est décidée pour la voie médicamenteuse : « Moi j’avais des attentes très claires, c’est je voulais pas aller à l’hôpital. Je ne voulais pas, strictement pas, aller à l’hôpital. Je voulais qu’on me fasse le minimum. Et je savais que chez un gynéco en ville, on te fait le minimum. Tu vois ? Je voulais pas de l’intervention heu, je voulais pas être endormie, je voulais que ça se fasse le plus naturellement possible ». « Parce que en plus, l’anesthésie générale j’étais pas du tout pour ». (Emilie)

Héloïse, quant à elle, a opté pour l’anesthésie locale, pour une question de délai : « En fait au début j’étais plus partie pour justement une anesthésie générale mais en fait, ils m’ont expliqué que ça reportait encore d’une semaine parce que je pouvais avoir un rendez-vous avec l’anesthésiste une semaine plus tard et après il fallait re-attendre une semaine pour l’IVG. Et du coup, déjà moi j’en avais marre d’attendre, d’être enceinte et tout, j’avais envie quand même de faire un peu plus vite. Du coup c’est là que j’ai choisi sans anesthésie générale et je me suis dit que en même temps ça me permettrait aussi de vivre vraiment le moment ».

Elle décrit l’action de l’anesthésie locale : « L’anesthésie c’est vraiment hyper local c’est que le col mais en fait au niveau de l’utérus, t’as vraiment la sensation de te faire aspirer l’utérus. T’as les contractions et tout. C’est un peu comme les sensations de la délivrance du placenta. J’ai trouvé quand même que c’était dur à vivre, même après ça fait super mal ».

Pour Carine, c’est l’attitude des professionnels qui fait passer la douleur au second plan : « Après, sur place, l’équipe a été vraiment très, très pro. Ils m’ont parlé, ils m’ont dit ce qu’il fallait au bon moment, ils ont eu les bons gestes, les bons mots. Ça faisait mal, mais ils ont réussi à me faire penser à autre chose, à me dire de m’appuyer le ventre au bon moment. Donc du coup ça s’est très, très bien passé. J’ai pas vraiment eu mal. J’ai eu mal, mais j’ai très bien réussi à gérer la douleur grâce à l’équipe ».

L’IVG médicamenteuse a pour effet de provoquer des contractions. Les effets de cette méthode sont fortement ressentis par les personnes que nous avons interrogées. Sophie, lors de l’entretien de pré-enquête, nous avait alertée à ce sujet : « Et avec le recul, d’ailleurs, c’est une boucherie, hein, l’avortement médicamenteux. Si c’était à refaire je le referais pas comme ça. (Pourquoi ?)

Parce que tu vis les choses heu, au plus près de ton vagin je dirais et que heu ce sang, tout le temps, pendant trois semaines, c’est pas possible. (…) il y a eu les contractions aussi, il y a eu une grosse douleur physique, quoi. Moi je me suis tordue toute une nuit dans mon lit et heu, je me souviens vraiment précisément de cette douleur-là, quoi, de l’utérus qui se contracte, du ventre qui bouge. Je voyais mon ventre bouger à l’oeil nu, quoi. Et, et puis voilà, j’avais l’impression d’accoucher de lambeaux, j’avais l’impression de… tout ce sang. Et puis et puis, même après, même quinze jours, trois semaines après, où je saignais quand même encore un peu. Enfin, pas, c’était pas diluvien comme au départ mais c’était heu, c’était quand même encore là ».

« C’est douloureux, parce que ça fait des contractions. C’est des contractions pour éjecter un petit truc. Que j’ai même pas éjecté à l’hôpital en plus, ouais. Y avait ma soeur avec moi donc on en a un peu rigolé parce qu’elle me voyait dans un état qui… Mais c’était dur… c’est déjà une décision dure, en plus les contractions… c’est difficile quoi ». (Charlie)

« J’ai fait ça toute seule chez moi, j’étais toute seule, j’avais hyper mal, c’était un peu dur quand même » ; « l’avortement ça a été super, super, super douloureux. Comme des règles en fait, c’est des règles douloureuses mais fois mille ». « Je me suis levée avec des douleurs infernales et je suis allée aux toilettes et j’avais trop, trop mal au ventre, mais je pleurais et tout. Ma mère était au travail et moi j’étais seule là. Mais genre j’avais trop, trop, trop, trop mal. J’attends un peu, puis je retourne aux toilettes et là je l’ai senti tomber quoi ». (Souad)

Si le fait de sentir « tomber » la poche de l’embryon est brutal pour Souad, d’autres s’interrogent sur le moment exact de la fin de cette grossesse :

« C’est juste que ça fait expulser l’embryon et cetera, on se demande quand est- ce que c’est expulsé et puis des fois ça peut être expulsé chez toi donc c’est bizarre quoi ». (Charlie)

« Apparemment elle l’a très mal vécu et en fait, trois jours après elle avait encore des contractions, c’était pas vraiment fini. Elle savait pas à quel moment c’était fini en fait ». (Héloïse)

Emilie a vécu l’IVG médicamenteuse à l’hôpital. Lorsque le médecin l’examine en fin de journée, il lui annonce que « tout n’est pas parti ». Elle doit prendre des médicaments avant de faire une visite de contrôle : « Donc voilà, je prends les médicaments pendant encore une semaine et là j’ai rendez-vous, un mois après, chez un gynéco pour vérifier si tout est bien parti ou s’il faut cette fois passer par la version chirurgicale. Et donc au fond de moi je me dis : de toutes façons, y a pas de raisons qu’il en soit resté, c’est pas possible, tout est parti. Mais bon, pendant un mois c’est un truc qui me tracasse un peu quand même. Et donc je vais là-bas et il m’ausculte et il me dit : « non c’est bon, tout est parti ». Là enfin, y a eu un moment chouette: cool ! Parce que pendant un mois je me rassurais en me disant : ouais non, c’est bon, c’est bon, c’est bon. Et puis d’un autre côté, ça m’embêtait qu’il y ait encore un truc à faire par rapport à ça, quoi. Quand même. Parce que c’est pénible et que voilà. Plus vite c’est réglé et mieux c’est ».

Dans notre échantillon, Gloria est la seule qui n’a pas vécu l’IVG médicamenteuse comme un événement particulièrement douloureux : « Et puis à midi quand je me suis levée, je suis allée aux toilettes, j’ai saigné, c’est tout parti. Ça m’a pas fait mal, ça a été vraiment très fluide. Voilà, j’ai une copine qui a vécu un avortement récemment, par médicament aussi, elle a super souffert et tout. Moi j’avoue que j’ai rien eu quoi. J’ai eu quand même des symptômes comme de la grippe, comme une grosse fièvre, des choses comme ça tout de suite quand j’ai pris le médicament. Après j’ai laissé aller, j’ai lâché et puis, non c’était vraiment… C’était vraiment beau comment ça avait été fait, en fait. D’être dans l’acceptation. C’était pas quelque chose de douloureux, on a fait ça en douceur ».

Le vécu du corps et le ressenti varient ainsi d’une personne à l’autre, mais il y a l’idée de la possibilité de la douleur qui domine, même pour Gloria (« j’avoue que j’ai rien eu »). Ainsi, L’IVG peut être un acte lourd physiquement car elle amène avec elle la notion de douleur ou, dans le cas d’une intervention chirurgicale, celle de l’anesthésie.

Un acte lourd psychologiquement

Avortement et culpabilité semblent intimement liés. Lorsque l’on étudie de près les propos des personnes concernées, nous pouvons nous rendre compte qu’il existe plusieurs types de culpabilité autour de l’avortement. Le premier que nous allons traiter est celui auquel on peut penser a priori. Il s’agit d’une culpabilité liée au non-respect de la vie humaine, que les interviewés expriment ainsi :

« Ben c’est quand même, heu, on supprime la vie. C’est pas gai. Après qu’est-ce qu’on considère heu, c’est quand même la vie qui est là, même si c’est minuscule c’est un début de vie, voilà. Donc il faut le respecter, le préserver, je sais pas mais bon. Pas le supprimer ». (Charlie)

« C’est quand même, heu, il y a une petite vie ». (Anne-Lise)

« C’est un acte de vie et de mort ». (Daniel)

Sans pour autant remettre en cause le droit à l’avortement, plusieurs des personnes de l’enquête ont exprimé la volonté de prendre en compte la gravité de l’acte. Cette prise en compte peut passer par la parole. Ainsi, Sophie s’énerve contre ses amis qui « trouvaient ça vraiment très bien » (qu’elle fasse une IVG).

Elle explique : « Parce que c’était peut-être me déresponsabiliser moi. Parce qu’en fait, parce qu’un avortement ça n’a rien d’anodin. Parce que malgré tout c’est un, c’est une petite chose qui est en devenir. Mais c’est quand même une petite chose, il s’est passé quelque chose. Il y a eu une conception, il y a eu quand même heu. C’est un être vivant en devenir quoi ».

Charlie a fait « un petit travail un peu symbolique pour dire au revoir à cet enfant qui voulait venir sur terre. C’était ça que je voulais faire, pour pas culpabiliser et pour pas garder les choses après dans mon corps ou même, qui traînent je ne sais où (rire) et voilà. C’était symbolique mais c’était important pour moi ». Et Daniel parle de deuil à accomplir. « C’est quand même un acte où on enlève la vie. Donc c’est vrai qu’il y a quand même un peu de culpabilité. C’est pour ça que je sens que j’ai encore un deuil à faire par rapport à ça ».

La prise en charge symbolique de l’IVG semble aider les personnes qui l’ont vécue à se sentir mieux par rapport à cet acte. Nous ne pouvons, en fonction de notre échantillon réduit, dire s’il s’agit d’un besoin généralisable ou si cela correspond à des cas de figure isolés. Il semblerait néanmoins qu’il y ait là une piste à étudier, relative à une prise en charge globale de l’IVG – et pas seulement médicale.

Nous avons également été confrontée à la culpabilité en fonction de la manière de gérer sa vie. Ainsi, la grossesse peut être perçue comme la conséquence d’une mauvaise gestion de la contraception, et cela quelles que soient les pratiques contraceptives :

« Pour moi c’est une gaffe. Et j’ai pas été sérieuse sur ce coup-là. J’aurais dû peut-être faire plus attention parce qu’on sait que le préservatif c’est pas 100%. Pour moi oui, j’aurais dû faire plus attention parce que c’est moi qui subis ça, donc c’est à moi de faire attention ». (Emilie)

« Et puis après, le fait de me sentir coupable. Enfin coupable dans le sens où pour moi c’était un peu ma faute dans le sens où j’avais pas fait spécialement attention, quoi. Et que je pensais pas que ça arriverait. On se protégeait en fait avec des préservatifs ». (Christelle)

« C’est moi qui suis responsable de ma souffrance. … C’est moi qui, c’est moi qui ne prenais pas la pilule, c’est moi qui me protégeais pas ». (Sophie)

Ces femmes assument pleinement leur responsabilité par rapport à la conception, et même plus, puisqu’il y a dans les propos ci-dessus la culpabilité de n’avoir pas fait assez pour se prémunir d’une grossesse.

Il y a encore un autre type de culpabilité lié à la gestion de sa vie, celui de ne pas être en mesure d’accueillir un enfant, de ne pas réunir les conditions de vie adéquates.

« Quand j’y pensais après je me disais : est-ce que j’aurais pu l’élever seule, est- ce que j’avais tout ce qu’il fallait, est-ce que j’en aurais été capable… ». (Christelle)

C’est surtout dans l’entretien de pré-enquête que nous avons perçu cette culpabilité : « J’aurais peut-être fait plus de choses en amont, avant cette grossesse accidentelle entre guillemets. Tu vois. Pour pouvoir, pour pouvoir garder le, pour pouvoir garder ce fruit-là. Je me serais peut-être bougée avant ». « J’étais très triste, enfin, j’étais très triste parce que ça ne pouvait pas avoir lieu.

Parce que je me sentais pas, je me sentais pas de le faire. Si j’avais pu le faire, je l’aurais gardé bien sûr, ça c’est clair et net. Si j’avais pu. Je me serais pas dit : c’est pas parce que je le décide pas que je le garde pas. Tu vois. Si j’avais pu. Si je m’étais senti les épaules de, avec quelqu’un de solide avec moi, avec heu avec un boulot un peu mieux, oui, je l’aurais fait. Je me serais débrouillée. J’aurais adoré pouvoir le faire. … ». « J’aurais peut-être heu un peu moins vécu au jour le jour. Tu vois. Si j’avais su ». (Sophie)

Nous retrouvons ici le poids du contexte dans la décision finale, la venue au monde d’un enfant nécessitant socialement un contexte de stabilité, notamment dans les domaines du travail, du couple et du logement.

Encore une IVG

Nous devons mentionner ici la culpabilité de la « récidive ». L’emploi de ce terme fort et extrêmement connoté vise à faire percevoir au lecteur le poids extrême de cette culpabilité. Puisque le recours à l’IVG doit rester exceptionnel, comme si l’acte réalisé une fois devait « servir de leçon », comme si cette liberté avait été conquise pour ne pas en user, les femmes qui ont vécu plusieurs IVG ressentent un poids particulier, comme si elles avaient abusé d’un droit.

« C’était moi qui me foutais un petit pied au cul, parce que j’étais énervée contre moi-même et mon comportement, d’en être là, à être dans cette chambre d’hôpital à me dire : putain, il faut encore faire ça ». (Charlie)

« J’ai fait une deuxième fois la gaffe de ça, maintenant je sais que je ferai attention pour les autres fois, ça se reproduira pas, ça c’est clair ». (Emilie)

« (La deuxième fois vous n’en avez pas parlé au travail ?) Non. J’avais un peu honte, donc j’en ai pas parlé ». « Puis après je me disais : peut-être que le jour où j’aurai envie d’avoir un enfant eh ben j’y arriverai pas, ou bien j’aurai des difficultés, je sais pas. C’est vrai que des fois je me demande si pour plus tard, si un jour j’en veux, si je souhaite vraiment en avoir, si ça me créera pas des soucis, le fait d’avoir fait 3 IVG. Je trouve que c’est quand même beaucoup, quoi ». (Christelle)

Les réactions des interlocuteurs lors des démarches peuvent renforcer cette culpabilité et conduire à un traitement inégal des femmes ayant déjà avorté : « J’ai dit que je voulais avorter et ils m’ont dit « d’accord, comme vous avez déjà eu un IVG, on vous fait pas tout le protocole habituel. » Donc j’ai pas vu de psychologue, j’ai rien vu. Voilà. Donc, ils m’ont donné rendez-vous et puis c’est tout ». (Charlie)

Nous l’avions constaté dans les discours généraux de nos interviewés sur l’avortement, le droit à l’IVG est considéré comme un « joker », permettant, une fois, en cas de faux pas, de remédier à la situation. Nous pouvons suspecter l’impact du discours public sur cette opinion, car dans les médias c’est aussi de cette manière que l’IVG est considérée.

Un acte lourd socialement

Enfin, l’IVG peut être un acte lourd socialement, en fonction des démarches à effectuer. En effet, ces démarches impliquent un nombre plus ou moins important de personnes à qui on doit en parler (surtout si l’IVG a lieu en centre hospitalier : secrétaire, conseillère familiale, médecin, anesthésiste) et une grande disponibilité à avoir : le temps pour faire les démarches, les différents rendez-vous, le temps d’hospitalisation, ou le temps de la douleur, chez soi, qu’il faut éventuellement justifier professionnellement. Ces démarches peuvent être longues et usantes.

« On s’est dit : bon ben allez, faut mettre en branle tout le système pour avorter ». (Gloria)

Dans un premier temps, il s’agit de trouver à qui s’adresser.

« J’ai appelé les hôpitaux en urgence. Ils me disaient : « ouais c’est pas possible ». En gros ils m’ont fait tourner en rond et au final pour avoir mon truc médicamenteux j’ai dû aller chez un gynécologue privé, j’ai payé 300 € ». (Souad)

« Et voilà, comme c’était clair pour nous que on avait assez de descendants, on a tout de suite fait les démarches. Trouver un médecin qui soit d’accord pour faire une IVG. Donc, elle, elle a une amie médecin, qui elle ne fait pas mais bon qui 123 connaît d’autres médecins qui le font donc, voilà, elle a pu trouver quelqu’un ». (Daniel)

Ensuite, il peut y avoir des surprises concernant les délais.

« Et puis j’ai appelé au centre IVG de l’hôpital pour savoir un peu plus comment ça allait se passer. Et en fait là, elle m’a dit qu’il fallait attendre encore – enfin j’ai déjà mis un moment pour l’avoir il me semble, mais je suis pas très sûre de ça. Mais je me rappelle que là elle m’a dit qu’il fallait encore attendre trois semaines pour avoir un premier rendez-vous et après il fallait encore une semaine de décision entre le rendez-vous et l’acte de l’IVG. (…) Elle m’a expliqué que comme moi j’en étais qu’à 4 semaines de grossesse et qu’il y en avait qui étaient proches de la limite des, c’est 10 semaines, c’est ça ?, 12 semaines, enfin, eh ben, en gros, j’avais le temps donc je passais après. Ça m’a paru fou, qu’il y ait un peu comme une liste d’attente. Du coup, toutes les femmes se mettent à avorter assez tard dans leur grossesse, parce que on doit faire d’abord passer celles qui sont proches de la limite. Ça, ça m’a paru complètement… j’étais assez révoltée de cette histoire-là ». (Héloïse)

Les femmes sont alors confrontées à l’attitude des médecins, qui, comme nous l’avions vu lors de la première étude de cas, ne sont pas tous neutres et impartiaux.

« Ce que j’ai pas apprécié, moi, c’est les gynécologues qui vous font l’échographie et ils savent que vous y allez dans le but d’une IVG, et puis ils vous font voir le coeur, ils vous le mesurent… ». (Françoise)

Ces femmes transitent par des lieux qui peuvent les mettre en contact avec les autres patients.

« Donc voilà, je prends ces médicaments, le lendemain matin j’arrive là-bas à 7h, c’est juste une usine d’avortements, parce que il y a, je sais pas combien de personnes qui attendent pour ça quoi. Donc chacun avec la voix différente mais tout le monde attend pour ça, donc c’est un peu. Ben je trouve ça un peu terrible, en fait. Là c’était le rendez-vous de 20 personnes quoi. Donc là, y a juste 20 femmes qui attendent pour être avortées quoi ». (Emilie)

« Quand je suis arrivée pour prendre mon médicament y avait 3 ou 4 femmes avec leurs gros bidons ». (Françoise)

Toujours dans le domaine social, nous remarquons également une inégalité entre les femmes selon leur entourage. Inégalité qui se définit en fonction de la présence de confidents et plus généralement du cercle social où l’on parle ouvertement de ce sujet ou pas.

« Moi je pense qu’à l’heure actuelle, l’IVG est encore taboue en France et puis vous sentez le poids de la culpabilité ». (Françoise) « J’étais pas bien du tout et puis j’avais vraiment personne avec qui en parler ». (Charlie)

« Et, voilà, moi je suis dans un cercle où on peut facilement parler de ça et être comprise, entendue, comprise. C’est souvent des cercles de femmes, donc heu, c’est chose courante, quand même ». (Gloria)

Les propos de Thierry indiquent que les hommes concernés peuvent également avoir recours à des confidents : « Moi j’en ai parlé à mon meilleur ami qui lui était passé par là aussi un an auparavant, dans une situation très identique, très similaire, donc je lui en ai parlé, il a été très neutre en fait. Il m’a dit que c’était un choix évidemment personnel, mais je pense aussi qu’il a mis les choses en ordre. (…) Ce que je veux dire c’est qu’il a remis les arguments les uns après les autres pour aussi, qu’il n’y ait pas de culpabilité derrière tout ça et qu’il n’y ait pas de regrets, parce que c’était juste pas le moment non plus quoi. Donc il m’a posé les questions qu’il fallait poser. Surtout ça m’a aidé à me rassurer sur mon choix parce que une fois que c’est fait, c’est fait ».

Ainsi, l’IVG n’est pas un acte anodin pour les personnes qui l’ont vécue. C’est au contraire un acte qui peut être lourd, physiquement, psychologiquement et/ou socialement. Ce poids est relatif, variant d’une femme à l’autre. Certaines l’ont vécu sur le mode de l’expérience, d’autres comme un traumatisme et entre ces deux extrêmes toutes les nuances existent. Les hommes interrogés peuvent être touchés par le poids psychologique de l’acte, comme nous l’avons vu, mais sont moins directement concernés par l’aspect social et physique. « J’étais à la fois un soutien et un témoin. Moi j’étais un petit peu en retrait quand même, puisque c’était elle qui faisait l’acte ». (Thierry)

90 Seule Carine annonce d’emblée : « Parce que en fait, toute ma vie, je me suis dit que si un jour j’étais enceinte et que j’étais pas prête, j’avorterais direct ».

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