La domination masculine

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La loi, comme nous l’avons vu au début de ce mémoire, donne le pouvoir de la décision aux femmes. Lors de notre analyse, nous avons vu qu’à ce pouvoir s’ajoute celui d’inclure ou non l’homme concerné dans le processus décisionnel. Il pourrait apparaître, à la lecture de ces éléments, que les femmes disposent d’un pouvoir disproportionné à celui des hommes concernant la procréation. Ce que nous allons maintenant nous attacher à démontrer, c’est que ce pouvoir, potentiellement immense, est en réalité restreint car codifié.

Les situations où la femme exclut le coresponsable de la grossesse du processus de décision ne sont pas n’importe lesquelles : ce sont les situations précaires. Ainsi, l’amant d’Héloïse, n’ayant pas d’existence sociale officielle, n’est pas sollicité par cette dernière pour la prise de décision. Le petit copain de Souad, par son attitude (il ne cherche pas de travail plus activement, il n’a pas « fait ses preuves »), voit son opinion concernant l’issue de la grossesse mise de côté. Quant à Charlie, elle qualifie cette relation d’aventure et n’avait aucun projet avec cet homme qui la déçoit et qu’elle finit par détester.

En ce qui concerne les couples stables, établis, la règle qui semble prédominante est que c’est l’opinion de l’homme qui prévaut. Cette marque de domination n’est jamais énoncée de manière aussi brutale. Il ne s’agit pas toujours d’une contrainte imposée par l’homme, bien que cela puisse arriver. Nous avons vu lors de l’étude de la situation de Carine et Thierry que les hommes eux-mêmes ne se positionnent pas tous de la même façon par rapport à l’importance de leur avis. Thierry éprouve de la culpabilité à avoir « orienté » la décision, alors que Jonathan supporte difficilement de ne pas avoir le dernier mot et de dépendre de sa compagne pour décider de l’issue de la grossesse.

C’est une norme intériorisée, que nous retrouvons à des degrés divers, par exemple, dans l’empressement de Carine à rassurer son copain sur la place qu’il aura dans la décision (cf. étude de cas, situation n°1). Elle est naturalisée par les sentiments, notamment le sentiment amoureux de la femme envers l’homme. Il 126 entre également en compte un part de morale bien-pensante, d’usage de « ce qui se fait » et « ce qui ne se fait pas ».

« Et de toutes façons, je crois que j’aimais tellement Alexandre, que j’aurais pas pu faire quelque chose vis-à-vis duquel il serait pas d’accord ». (Sophie)

« La deuxième fois moi je pense qui s’il aurait voulu le garder moi je l’aurais gardé ; (…) donc je l’ai pas fait parce que je pense qu’un enfant ça se fait à deux ». « Bon après il était un peu catégorique que c’était normal que je me fasse avorter vu que lui il voulait pas le garder ». « Je crois que j’ai pas été sûre à 100 %. Je pense que la deuxième fois je l’ai plus fait pour lui que pour moi ». (Christelle)

Reprenons la situation d’Emilie, dont le parcours montre une véritable prise de conscience. Elle a un enfant d’un premier compagnon, dont elle s’est séparée. Son compagnon du moment et elle-même se réjouissent quand ils apprennent sa grossesse. Mais son compagnon change d’avis brusquement et lui impose un avortement. « Et là, la décision, c’est simple, c’est que moi j’ai pas du tout envie d’avorter mais j’avorte quand même ». « C’est que moi j’avais pas du tout envie et que moi je me disais de toutes façons, je trouverai une solution, mais d’un autre côté, j’avais pas envie d’avoir un enfant pour me dire que. Enfin moi j’ai déjà eu, avec mon fils, du père qui en fait n’en a rien à faire, juste… Donc du coup, j’avais pas envie de ça avec lui. Moi je préférais faire ça a deux, et si les deux n’étaient pas d’accord pour ça, ça servait à rien, quoi. Donc y avait un côté- là dedans, mais y avait un côté aussi où j’avais pas du tout envie d’avorter. Donc je fais quand même les démarches, avec des jours où je lui dis : non mais je veux pas y aller. Et puis lui, très insistant. Et puis des jours où je dis : bon j’irai, quoi. Donc il est arrivé une fois où j’en parle à quelqu’un et quand je ressors de là-bas et que je lui en parle en lui disant : ben écoute non, mais c’est n’importe quoi, pourquoi je vais avorter, j’ai pas envie, je fais ça pour toi, ça va pas, c’est pas correct. Et là, il se met dans une colère noire, en me disant qu’il faut absolument que je le fasse, en ayant très peur que d’un coup je change d’avis ». Emilie quitte son compagnon quelques mois plus tard. Ils se revoient une fois et suite à cette relation, Emilie se retrouve enceinte. « Et là cette fois je me dis : non mais, y a pas moyen, je lui en parle pas, j’m’en fous je lui en parle pas. Et là, même, je me dis : je le garde ».

Elle optera finalement pour l’IVG, en ayant pris la décision toute seule cette fois. « Cette fois c’est ma décision complètement à moi ». « Mais au moins j’ai pu vraiment prendre le temps moi-même de décider ça et toute seule. Je trouvais ça trop important de décider ça toute seule. Et que moi entièrement le jour où vraiment je vais faire la démarche, de moi-même, je me dis : voilà c’est moi qui ai décidé ça et personne d’autre ».

Emilie s’insurge contre l’inégalité qu’elle perçoit autour de l’IVG : « De devoir faire une IVG, ça demande trop de chose quoi. Parce que c’est la femme qui est responsable si elle prend pas sa pilule, c’est la femme qui est responsable si elle tombe enceinte, c’est la femme qui doit s’en occuper après, c’est la femme qui a les séquelles ensuite sur son corps après. Enfin, c’est la femme qui a tout ce genre de trucs quoi. Et moi j’ai maudit être une femme à un moment donné, quoi. C’est trop injuste, quoi. Le mec c’est simple, quoi. Une fois qu’il l’a fait, il dit : “ben écoute, tu fais ci, tu fais ça.” Une fois que la femme elle l’a fait, lui, c’est réglé pour lui. Lui, il a pas le reste après. C’est le corps, c’est de mal le vivre, de faire des choses qu’on n’a pas forcément envie de faire, de devoir consulter pour ça… tout, quoi ».

Son parcours a permis à Emilie un retour réflexif sur sa première IVG.

« La première fois je pense que… j’aurais dû mûrement réfléchir. Si vraiment j’avais mieux réfléchi, j’aurais dû l’envoyer chier lui disant : écoute, non, moi j’ai pas envie. C’est mon corps et je fais ce que je veux. Donc là, je pense que j’ai pas été assez forte là-dessus. Mais je trouvais ça juste de respecter aussi son choix.

Seulement ce que j’ai pas compris, c’est que ce qui aurait été juste c’est qu’il respecte aussi le mien. Ça a pas été dans les deux sens ».

« Donc entre guillemets j’en ressors grandie quoi, mais heu, j’aurais préféré grandir autrement ».

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