III.1. L’univocité de l’être

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La conception univoque de l’être consiste à saisir l’être comme un concept général qu’on obtient par abstraction des différences entre des êtres concrets. Il en résulte un concept unitaire, indifférencié. L’être, ainsi vidé de toute essentialisation, « s’affirmera de la même manière, dans le même sens, -univoquement- de n’importe quel sujet. (117)» Il s’agit de trouver ce qui est commun aux étants et doté de la plus grande universalité : le concept d’Etre, présent en toutes choses, à partir duquel on peut ensuite penser les déterminations. Selon G. Deleuze, qui réaffirme fortement la doctrine de Duns Scot, il n’y a qu’une seule proposition ontologique : « L’Etre est univoque. (118) » Dire de l’être qu’il est univoque signifie non pas que l’être se dise en un seul sens, mais qu’il se dise, en un seul et même sens, de toutes ses différences individuantes (119).

L’univocité ontologique expose donc le sens collectif de l’être, un être qui se dit de façon égalitaire de tous les étants. L’être de l’univocité ne se divise pas en plusieurs catégories hiérarchisées, mais il se dit en un seul sens de tout ce qui est, aussi bien de Dieu, de l’homme que de l’animal, de l’inerte, de la plante… (120) Ainsi, l’univocité de l’être permettrait de garantir l’égalité entre étants inégaux et la diction de l’être en un seul et même sens à propos de toutes les modalités intrinsèques et des différences individuantes (121).

L’univocité parait simple, mais elle présente de sérieuses difficultés. On ne peut en effet jamais séparer l’être d’avec ses déterminations. Le concept d’être ne peut pas être obtenu par suite d’abstractions comme on obtiendrait une quelconque idée générale. Car les différences, les déterminations dont l’univocité prétend faire abstraction sont encore de l’être. D’après notre auteur, si ces déterminations ne sont pas de l’être, il faut alors accorder qu’à l’être s’ajoute quelque chose qui ne serait pas de l’être, ce qui est inadmissible (122). L’analyse de l’être fait donc appel aux déterminations qui le constituent et dans lesquelles l’être se réalise. Ces déterminations ne se surajoutent pas à l’être du dehors, mais elles le constituent intrinsèquement.

On ne saurait donc pas admettre l’univocité. Plus encore, dire l’être dans un seul et même sens de tout ce qui est, revient à poser l’égalité entre le sujet et l’objet. Or le sujet est caractérisé par la liberté et la conscience, tandis que l’objet n’est jamais pour soi, il n’existe que par et pour le sujet, il n’est pas une conscience. « La valeur du sujet est incommensurable à celle de l’objet. (123)» Il est impossible alors que le sujet soit égal à l’objet. L’univocité est donc inadmissible.

Cette théorie a influencé les conceptions monistes et immobilistes de l’être.

Les solutions monistes et immobilistes consistent à supprimer le problème en supprimant la multiplicité et le devenir. Cela tient au fait que la raison elle-même semble exiger un tel sacrifice, car l’intelligence ne peut penser que le plein, c’est-à-dire l’être. Or la multiplicité et le changement comportent de quelque manière le non être. En effet, si les étants sont multiples, s’il y a plusieurs choses, l’une n’est pas l’autre : un chien n’est pas un arbre. « Si les choses changent, c’est qu’elles ne sont pas pleinement. (124)» Ou encore, si les différentes déterminations de l’être sont encore de l’être, l’être ne change donc pas, car l’être était déjà là de quelque manière, et il ne saurait changer. C’est ainsi que, comme nous l’avons vu, chez Parménide, il n’y a ni génération ni corruption, car rien ne peut être ajouté à l’être qui ne soit pas déjà de l’être. Ces déterminations s’identifient alors avec l’être et ne peuvent le changer. Si elles ne sont pas l’être, finalement, « elles ne sont rien et partant ne peuvent le différencier. » (125).

D’après le monisme et l’immobilisme, la multiplicité et le devenir sont pour la pensée un scandale, une impasse dont il faut sortir en les éliminant. La raison cherche ce qui est identique et permanent, elle n’est pas à l’aise devant le devenir qui comporte une certaine fugacité et la multiplicité qui ruine l’idée de permanence.

Mais la faiblesse du monisme et de l’immobilisme réside dans le fait qu’ils se détruisent eux-mêmes, en reléguant la multiplicité et le changement dans l’ordre de l’apparence. Or, l’apparence, comme le relève notre auteur, appartient à l’être. L’illusion n’est pas rien, elle a la réalité de l’illusion. (126) C’est pourquoi, de l’avis de notre auteur, on ne saurait éliminer complètement la pluralité. Il restera toujours au moins la dualité vérité-apparence. Et si l’on prétend que le monde de l’apparence n’est pas ce dont s’occupe la philosophie, « on ne le supprime pas pour autant et sa présence signifie l’échec d’une explication moniste qui prétendrait rendre compte de tout le donné. (127)»

L’univocité nous apparait donc comme une explication inconvenante. Pouvons-nous cependant évoquer l’équivocité pour rendre compte des différences individuelles entre les êtres?

117 Ibid., p. 56.
118 G. DELEUZE, Différence et répétition, Paris, PUF, 1968, p. 43.
119 Cf. ibid.
120 Cf. V. BERGEN, L’Ontologie de Gilles Deleuze, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 19.
121 Cf. ibid., p. 23.
122 Cf. J. DE FINANCE, op. cit., p. 60.
123 Ibid., p. 61.
124 Ibid., p. 209.
125 Ibid.
126 Cf. J. DE FINANCE, op. cit., p. 212.
127 Ibid.

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