III– Contraintes du milieu physique et mise en valeur de l’espace à mangrove à Youpwe

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Constitué essentiellement de la mangrove qui se développe sur des formations superficielles composées de vases, de tourbes et du sable mouvant, l’espace où s’est érigé le quartier Youpwe présente des conditions naturelles difficiles pour toute installation humaine. Toutefois, l’homme, doté d’une intelligence et d’une imagination débordante a su mettre en place une technicité et des savoirs qui lui ont permis de dompter ce milieu, de se l’approprier et de l’exploiter à sa guise.

III.1-Ingéniosité et adaptation des populations dans un milieu contraignant

Acquérir un lot à Youpwe est une chose, mais le mettre en valeur en est une autre car les conditions édaphiques, naturelles ne s’y prêtent pas du tout. Le quartier Youpwe est par essence constitué de vase et de slikke du plan de vue pédologique. Et par conséquent bâtir une maison à Youpwe nécessite d’importants travaux de remblaiement, c’est-à-dire des efforts physiques d’une part, mais aussi beaucoup de finesse, c’est-à-dire un savoir typiquement local.

Ainsi l’aménagement d’un lot à Youpwe est un travail de longue haleine. Il se subdivise en deux principales phases. La première qui n’est pas la moins facile se caractérise par le défrichement et le déboisement. C’est un travail épuisant qui demande une prudence et une vigilance sans précédent. En effet, le défrichement et le déboisement comportent de risques énormes. L’on court ainsi le risque d’être ennoyé dans la vase ou alors de glisser dans un chenal du fleuve Wouri. De même ceux qui se prêtent à ce travail préliminaire s’exposent aux morsures et aux piqûres d’insectes et de reptiles de toute nature.

Après le déboisement et le défrichement, survient la deuxième phase à savoir le remblaiement. Toutefois, entre le déboisement et le défrichement s’écoule un laps de temps remarquable réservé à l’assèchement des végétaux. Le remblaiement du site, phase la plus déterminante de l’aménagement, se fait en période relativement sèche à défaut de parler de saison sèche. Le remblaiement, à la différence du déboisement (qui se fait avec un matériel rudimentaire) nécessite l’usage des camions, de la latérite et de la pouzzolane ou du sable. Il se fait par le déversement progressif de la latérite transportée des environs de la ville de Douala. Ce travail dure une à deux semaines parfois plusieurs mois suivant la nature du terrain à aménager.

Mais la durée du remblaiement est fonction de la superficie du lot, de la volonté et des moyens du propriétaire du lot. Le remblaiement est aussitôt suivi d’un temps d’observation. Ce temps d’observation n’est pas fortuit. Il permet à la terre remblayée de mieux se solidifier dans le sol. Aussi, permet-il d’observer ou de relever les limites ou les faiblesses du remblai face aux pressions de la nappe phréatique ou de la marée. Après quoi, l’on procède aux retouches adéquates. L’aménagement du site terminé vient la phase de construction.

La phase de construction n’a rien de spécial. Les constructions se déroulent comme c’est le cas partout ailleurs dans la région du Littoral. En effet, les enquêtes de terrain effectuées sur un échantillon de 238 ménages ont permis d’identifier plusieurs types d’habitations à Youpwe en fonction des matériaux utilisés. Les résultats de ces enquêtes contenus dans le tableau ci-dessous indiquent que 35 % des logements ou d’habitation sont en matériaux précaires et provisoires, il s’agit ainsi des cabanes faites de planches en bois périssables ou « carabottes » que soutiennent des piliers en bois de mangrove.

Paradoxalement, l’enquête révèle que 60 % des logements à Youpwe sont en matériaux durables et définitifs. Il s’agit dans ce cas des maisons à plusieurs appartements, construites en ciment et en tôles ondulées. Enfin l’enquête a permis de se rendre compte de l’existence des immeubles ou villas dans la localité de Youpwe. Ce sont quelques complexes hôteliers, des hôpitaux et des résidences. Ces villas et immeubles représentent 5 % des logements à Youpwe.

Tableau n°8 : Types et qualité de la structure immobilière à Youpwe

Types et qualité de la structure  immobilière à Youpwe

Source : Enquête de terrain, (Août 2007)

A Youpwe, les populations moins fortunées des cabanes et autres maisons à plusieurs pièces construisent les latrines sur pilotis dans l’optique d’échapper aux contraintes d’un sol en permanence bondé d’eau. Ces latrines sur pilotis sont en contact direct avec l’eau du fleuve ou de la nappe phréatique. Cette situation laisse entrevoir des risques sanitaires. Construire à Youpwe relève de la gageure, tant le milieu constitue un handicap. Malgré ces contraintes liées à la nature du sol, la mangrove ne cesse de régresser inexorablement. Mais cette régression de la mangrove aux causes multiples s’est faite par séquences ou phases successives.

III.2- Les grandes phases de la régression de la mangrove à Youpwe

L’observation des photographies aériennes de la région de Youpwe et les enquêtes de terrain témoignent de la régression progressive de la mangrove dans ce quartier. La régression de la mangrove est marquée par deux grandes phases : la première peut être considérée comme la phase d’alerte et la deuxième comme la phase conjoncturelle ou critique.

La phase d’alerte de la régression de la mangrove est en rapport avec les toutes premières installations des populations dans cet espace, qui jusque là était considéré comme un campement de pêche. Les premières occupations massives de Youpwe par les populations remontent en 1978. En effet, l’on a assisté à une invasion très peu de la mangrove entre 1978 et 1985. Cette occupation de la mangrove ne fut pas alarmante. Elle se limitait à quelques lopins de terre, mis en valeur autour de l’actuel marché de poissions. Toutefois, cette occupation pionnière laissait présager un déploiement tout azimut des populations à travers la forêt de mangrove. C’est ce qui se passa dès les années 1990. L’invasion et le déboisement de la mangrove se sont ainsi accélérés dès les années 1994. L’on est ainsi passé de la phase d’alerte à la phase critique de la régression de la mangrove à Youpwe.

Cette phase amorcée dès 1990, a pris un tournant déterminant dès 1994. Les difficultés sociales et économiques engendrées par les licenciements dans les entreprises parapubliques et les baisses consécutives des salaires des agents de l’Etat expliquent en partie cette ruée des populations vers Youpwe, dont l’objectif était de se forger un logement avant « l’apocalypse ». Cette situation de fait a eu pour conséquence une extension horizontale de l’habitat à Youpwe. Ainsi, d’après l’examen des photographies aériennes et les enquêtes de terrains, l’espace bâti à Youpwe est passé de 6 ha en 1978, à 15 ha en 1985, pour atteindre 30 ha en 1995.

Aujourd’hui, l’espace bâti à Youpwe représente 45 ha sur les 130 ha de superficie que compte le quartier. Pendant le même intervalle de temps, la population de Youpwe a connu une croissance rapide ; elle est passée d’environ 250 âmes en 1978 à 3 000 habitants de nos jours.

Fig. n°4 : Couverture aérienne de Douala et de l’espace à mangrove de Youpwe, mission 66 -67 NB 32 VIR

Couverture aérienne de Douala et de l’espace à mangrove de Youpwe, mission 66 -67 NB 32 VIR

Source : INC

Carte n°2 : carte de la ville de Douala et le site de Youpwe en 1967

carte de la ville de Douala et le site de Youpwe en 1967

Source : Fond extrait de la photo aérienne de la ville de Douala, mission 66 – 67 NB 32 VIR

Fig. n°5 : Zone aéroportuaire et Youpwe : Couverture aérienne de 2003

Zone aéroportuaire et Youpwe  Couverture aérienne de 2003

Source : CUD/DEPUDD/SOU

Carte n° 3 : Evolution de l’occupation de l’espace à mangrove de Youpwe de 1978 à nos jours

Evolution de l’occupation de l’espace à mangrove de Youpwe de 1978 à nos jours

 

Tableau n°9 : Evolution de la population, densité et consommation annuelle moyenne en terrain a Youpwe.

Evolution de la population, densité et consommation annuelle moyenne en terrain a Youpwe

Source : Enquête de terrain, (Août 2009)

En une trentaine d’années, la population de Youpwe a décuplé. Le taux de croissance pendant cet intervalle est de 91,66 %. Alors que ce taux de croissance fut de 44 % entre 1978 et 1985, celui-ci a augmenté entre 1990 et 2006 pour se stabiliser à 56 %. De même la superficie occupée a augmenté en passant de 6 ha en 1978 à 20 ha en 1990. C’est dire au regard de ce qui précède que la mangrove subit une pression anthropique à Youpwe. Du reste, quelles sont les formes d’utilisation du sol en vigueur dans ce quartier ?

Fig. n° 6 : Diminution progressive du couvert végétal à Youpwe au profit de l’habitat

Diminution progressive du couvert végétal à Youpwe au profit de l’habitat

Source : Enquêtes personnelles, (Août 2009)

III.3 – Les formes d’occupation du sol à Youpwe

L’espace amphibie sur lequel s’est développé le quartier Youpwe est une espèce de « cap » de forme triangulaire. Cet espace mesure environ 130 ha. Les enquêtes par nous menées sur le terrain révèlent plusieurs formes d’utilisations de cet espace quasi entouré d’eau.

En effet, l’habitat autrefois inexistant dans ce milieu considéré comme inhospitalier, occupe de nos jours 35 % de la superficie de ce quartier.

65 % de la superficie de Youpwe reste couvert de la forêt de mangrove. Les habitations se concentrent essentiellement à l’est du chenal qui divise ce quartier presque en deux. L’examen des photographies aériennes de la mission 66-67 NB 32 VIR, dénote que jusqu’en 1967, notre zone d’étude n’était pas humanisée. On n’y relevait aucune trace humaine. L’analyse puis l’interprétation des clichés cartographiques que nous nous sommes procurés à l’Institut National de Cartographie (INC) nous renseignent des premières manifestations humaines dans cet espace dès 1978. La tradition orale et les interviews réalisées auprès de personnes ressources attestent aussi bien de la colonisation de ce milieu dès 1978.

De nos jours, Youpwe présente l’image d’une bourgade où se côtoient constructions traditionnelles et modernes. D’après la photographie aérienne, mission 2003, de la zone Youpwe – aéroport que nous nous sommes procurée à l’atelier d’urbanisme de la Communauté Urbaine de Douala (CUD), il convient de souligner que le quartier Youpwe correspond à une forme d’urbanisation anarchique. Quelques passerelles à défaut de parler de voies de dessertes, quadrillent le quartier. En réalité, ce quartier s’est édifié suivant un plan désordonné et au mépris des règles de la planification.

Toutefois, l’espace à mangrove de Youpwe est utilisé à des fins multiples. C’est ainsi qu’au sud du quartier au voisinage de la crique Docteur se dresse un important marché de poisson qui approvisionne la ville de Douala et ses environs en poissons. Ce marché très célèbre au regard de sa spécialisation est une curiosité touristique qui donne à ce quartier une notoriété sans pareille. Non loin du marché, l’on note des structures administratives à savoir le poste de pêche et la Mission de Développement de la Pêche Artisanale (MIDEPECAM). Au centre du quartier, l’on relève des zones plus ou moins dégradées qui sont des sites d’extraction du sable et de gravier. On en dénombre cinq environ dans le quartier. Ces carrières de sable disséminées dans la mangrove offre un spectacle désolant.

Par contre à l’entrée du quartier, l’on observe un champ de palmier à huile bien aménagé. Il est certes moins étendu, mais attire toutefois l’attention du premier venu dans ce quartier.

En fin, le quartier Youpwe fait une part belle de son espace aux installations industrielles ; on souligne la présence d’un complexe hôtelier : complexe Aquarus Marina 2000 et la base d’une société de BTP (MENCO). Ces installations se situent à l’est du quartier et ont une vue sur la crique Docteur. En face de la Marina se trouve le Yachting club, où l’on dénombre de dizaines de bateaux de plaisance pour hauts fortunés. Juste à côté se trouve un club équestre privé. Derrière le club équestre se dresse un champ de bananier plantain.

Conclusion

Tout au long de l’analyse qui précède, nous avons présenté la diversité et la richesse floristique et faunique de la mangrove. Par la suite, nous avons mis en exergue les perceptions, et la signification de la mangrove à Youpwe. Il nous a été donné de constater que ces perceptions sont divergentes selon qu’on soit allogène ou autochtone. Pour les allogènes, la mangrove est un milieu sans aucune importance. Elle est perçue comme un réservoir de ressources. Alors que pour les autochtones, la mangrove mérite quelque part respect et vénération quoiqu’elle ne le soit assez.

Mais au-delà de la signification de la mangrove et des enjeux que soulève sa mise en valeur, nous avons fait état des contraintes dont les hommes font face pour s’implanter à Youpwe. Malgré les contraintes du milieu, les populations sont de plus en plus attirées par la localité de Youpwe. L’exploitation des ressources dont regorge la mangrove est incontestablement la raison explicative de ce phénomène.

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