CHAPITRE IV : LE MYTHE FONDATEUR DES CLANS D’ORIGINE UVEENE

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« Les mythes sont transformés, altérés, renouvelés en fonction des besoins d’un temps et d’un lieu mais, pour l’essentiel, ils restent eux-mêmes, parce qu’ils ne sont pas nés comme des fabrications de l’imagination humaine mais comme des manifestations d’intuitions primordiales ».

Le mythologue Alberto Manguel

Quel sens peut-on donner au mythe de Kaukelo ? Nous verrons ici les variantes de ce mythe, et les interprétations possibles, et comment a t-il été exploité par ses détenteurs ? Ceci devrait permettre, selon nous, une meilleure compréhension d’une part du monde mythique océanien en lien avec l’histoire et d’autre part des origines des clans et des familles qui restent le fondement même de l’identité chez l’Océanien encore aujourd’hui.

1. Au point de départ : Entre Uvéa Mamao et Uvéa Lalo(145)

A. Entre mythes et logos

Le mythologue roumain Mircea Eliade (1963) a proposé la définition la plus simple et la plus souvent citée:

Le mythe raconte une histoire sacrée; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des commencements. [...] C’est toujours le récit d’une création: on rapporte comment quelque chose a été produit, a commencé à être.

Tel est le sens étymologique du mot mythe, qui vient du nom grec muthos, signifiant précisément une histoire, un récit ou une fable. Le mythe raconte une histoire: c’est sa propriété principale, c’est aussi son principal défaut. C’est en effet ce qui l’a disqualifié historiquement, au profit d’un autre régime discursif, celui du logos, c’est-à-dire du raisonnement logique. Platon qui a distingué très nettement ces deux types de discours, d’abord analogues dans la Grèce Antique. Il a instauré la suprématie du logos vis-à-vis du muthos. D’après Florence Dupont, dans son ouvrage intitulé L’invention de la littérature (146), le mythe ne serait vivant que dans sa transmission orale au travers des récitations publiques, à la fin des repas communautaires. Le texte écrit n’en serait que la trace ; il servirait de canevas à de nouvelles représentations sociales. Il n’était pas conçu comme un objet esthétique, mais plutôt comme le support d’un événement rituel. Claude Lévi-Strauss définit le mythe par l’ensemble de toutes ses versions :

« On ne peut considérer qu’il y aurait un état originel du mythe dans sa forme pure, une version authentique ou primitive. Le plus souvent, nous n’avons pas accès aux mythes antiques tels qu’ils auraient existé dans leur transmission orale, c’est par le biais des textes que nous pouvons les reconstituer et en comprendre le sens. Et ces textes se présentent parfois d’emblée comme des œuvres littéraires, même s’ils ne correspondent pas à notre conception moderne de la littérature Nous ne connaissons les mythes qu’à travers des mythologies toujours changeantes, qu’à travers des contextes particuliers, médiatisés, entre autres, par des textes ».

Cette perspective anthropologique nous montre qu’un texte qui a recourt au mythe s’inscrit dans un espace culturel de parole collective: il constitue une nouvelle actualisation, singulière, d’un discours dont l’énonciation a déjà été partagée. Le mythe revêt dès lors une fonction sociale fondamentale: il conduit à l’identification et à la structuration d’une communauté. Il est également investi de valeurs affectives très fortes, mettant en œuvre des éléments primordiaux de la condition humaine dont la génération et la mort.

Dans le contexte océanien le mythe est un récit oral qui raconte l’origine des clans et des chefferies. Il était uniquement raconté dans un cercle clanique restreint. Comment le mythe de Kaukelo qui aurait fondé l’origine de la chefferie de Takedji au Nord d’Ouvéa a été divulguée lors des premiers contacts avec les Blancs ? Y aurait-il d’autres versions du même mythe et dans quels lieux ? Cela nous éclairera peut être sur les chemins migratoires des Polynésiens et

sur les liens que l’on pourrait faire entre eux. Nous verrons également dans quelles mesures ce mythe d’origine favorisera l’identification et la structuration de la communauté dite « wallisienne et futunienne » d’aujourd’hui ? Ce dernier point sera compléter par un chapitre ultérieur.

Il nous semble que ce sont les missionnaires qui ont pour la première fois rapporté sous une forme écrite ce mythe. Le père Rougeyron fait allusion dans son journal de bord dès 1848, quand il parle d’Hyppolyte Bonou dans son rapport et ses premières rencontres avec les Kanak. Sa version du mythe viendrait de Pouébo ou de Balade. Neuf ans plus tard, au moment où les missionnaires catholiques décident de mettre en place une mission à Ouvéa, le Père Bernard évoquera cette histoire dans son journal de bord de manière plus détaillée à partir de 1857. Le père sera accompagné d’un indigène de Wallis à ce moment là, lui servant sans doute d’interprète. Plus tard, Jules Garnier abordera ces évènements. Homme de sciences, il aborde ces faits d’une manière détaillée dans une réflexion qu’il intitule : « Les migrations polynésiennes, leur origines, leur itinéraire, leur étendu, leurs influences sur les australasiens de Nouvelle Calédonie » dont nous n’avons pas eu l’occasion de l’avoir entre nos mains.

Pour compléter cette étude comparative, nous nous référerons à d’autres auteurs contemporains. Utilisant des preuves d’ordre linguistique, Hollyman a suggéré que la migration « wallisienne » pouvait être la dernière, et la seule dont on se souvienne, d’une série de migrations venant de Polynésie (147). Nous essayerons tout d’abord, de présenter différentes versions de la mémoire orale océanienne de cette migration dite « wallisienne » à Ouvéa, rapportée par les premiers Européens. Nous tenterons d’étudier par la suite l’historicité de la légende fondatrice lors des premiers contacts des premiers arrivants d’Uvéa dans l’archipel calédonien. Nous nous pencherons enfin sur les conditions d’accueil des clans « étrangers » par les forces en présence, dans le contexte dite précolonial à Ouvéa. Cette perspective amènera nous semble t’il, à une meilleure compréhension des motivations de cette immigration et plus précisément des liens ancestraux existant entre la communauté Uvéenne d’aujourd’hui et les clans Fagaouvéens loyaltiens.

En 1992, Jean GUIART écrit à ce propos que :

« L’historicité de la migration unique est ce qui pose problème. La plupart des auteurs ont voulu la placer à la fin du XVIIIème siècle, en se fondant sur des généalogies qui, dans l’aire considérée, ont toutes plus ou moins la même longueur (huit à douze générations, ce qui ne les rend pas utilisables pour déterminer des dates approximatives, sauf pour les dernières générations qui correspondent à des périodes sur lesquelles nous avons aussi des archives écrites. Les premières générations doivent être considérées comme des raccourcis, seules étant pertinentes les indications spatiales. Les estimations des auteurs s’étagent entre 1750 pour le R.P. HENQUEL et 1800 pour BURROW ».

« L’historicité de la migration unique est ce qui pose problème. La plupart des auteurs ont voulu la placer à la fin du XVIIIème siècle, en se fondant sur des généalogies qui, dans l’aire considérée, ont toutes plus ou moins la même longueur (huit à douze générations, ce qui ne les rend pas utilisables pour déterminer des dates approximatives, sauf pour les dernières générations qui correspondent à des périodes sur lesquelles nous avons aussi des archives écrites. Les premières générations doivent être considérées comme des raccourcis, seules étant pertinentes les indications spatiales. Les estimations des auteurs s’étagent entre 1750 pour le R.P. HENQUEL et 1800 pour BURROW ».

B. La version wallisienne d’après BURROWS

BURROW (148), ethnologue anglophone, a marqué son passage aux îles Wallis dans les années 1930. Son témoignage est très intéressant car il nous indique qu’à cette date, les Wallisiens étaient au courant de cette migration ancestrale à Ouvéa Loyauté, datant de plus d’un siècle et demi. La tradition orale a retenu cet épisode qui a marqué l’histoire de leur île. Cet évènement implique tout de même des familles appartenant à la « royauté ».

Il est concevable que les évènements relatés, puissent aussi avoir été influencés par des témoignages, des échanges ayant pu exister entre les Wallisiens et les habitants d’Ouvéa Lalo, avant que l’ethnologue ne fasse son enquête sur le terrain. Nous verrons plus loin que ces contacts durant la période coloniale n’étaient pas fréquents, mais suffisants pour que des ajustements se fassent dans le contenu de l’histoire de part et d’autre. Il faut surtout noter que la version wallisienne donnée dans les années 30 et recueillie par BURROW ne diffère de très peu par rapport à l’écueil fourni par le LACITO concernant le même évènement.

Une enquête peut être menée afin de déceler les contacts directs entre les deux chefferies cousines éloignées de 2000 Kilomètres de mer. Que nous dit l’informateur de BURROW ? :

« Le chef principal du groupe des voyageurs était KAUKELO, descendant de la lignée royale de wallis…En plus de KAUKELO, le groupe comprenait FIUTAMA (frère de FUTUATAMAI), PUKA, un homme de lignage PULUIUVEA dont je n’ai pu apprendre le nom, un tongien et un futunien. Ils allèrent à la résidence royale de MATA UTU à Fataï sur la côte ouest pour construire une pirogue. Cette pirogue était nommée IFILAUPAKOLA. Pendant le travail, KAUKELO fût blessé à la jambe. Les autres eurent peur que le roi ne tire une vengeance de cette blessure à leurs dépens. FOTUATAMAI aurait adjuré les participants de partir en mer pour échapper à la colère du roi, mais il n’aurait pas voulu les voir emmener KAUKELO …Le groupe décida de partir pour des pays inconnus et KAUKELO embarqua finalement avec eux. Alors qu’ils sortaient par AVATOLU, la passe occidentale du récif, l’esprit d’une femme se leva d’une tombe dans Songatautau, sur l’îlot de FATAI, et les appela : « Adieu si vous touchez une terre où les feuilles de Palétuvier flottent et les mulets sautent, établissez- vous là. »(149)

Dans cette version « burrowsienne », les lieux sont précisés ainsi que les personnes de l’équipage de KAUKELO (ex NEKELO) au point de départ de la migration. Il aurait été intéressant de connaître le statut de l’informateur. Mais sa version des choses nous amène à penser que l’informateur est un des proches du LAVELUA. Notons simplement en premier lieu, la présence d’un anachronisme dans cette version de l’histoire. Si nous tenons compte de la généalogie des rois TAKUMASIVA (150) et des recherches historiques récentes de l’île, la résidence royale n’était pas encore implantée à Mata-Utu, au départ de KAUKELO (vers 1750) mais à MUA. Elle a par la suite été déplacée par KAIHAU et KULIMOETOKE bien plus tard, au début du XIXème siècle sous le règne de VAIMUA, celui qui a accueilli les missionnaires en 1837.

En second lieu notons aussi, que l’équipage du « vaka » était composé de hauts dignitaires et des différentes composantes de la population wallisienne de l’époque dont un Tongien et un Futunien. Effectivement, KAUKELO était bien entouré avec FIUATAMA, le frère de FITUATAMAI. Or, dans la tradition uvéenne le FITUATAMAI est un titre « coutumier » symbolisant le clan maternel du LAVELUA en personne. Il s’agit ici d’une lignée familiale spécifique et incontournable dans l’intronisation d’un roi. PUKA (ex-BEKA) de la lignée PULUIUVEA est en définitive, le chef de guerre. Il s’était installé selon la tradition loyaltienne à l’extrême nord de l’île. Si aujourd’hui ce titre est symbolique, dans Les temps anciens le chef de guerre renforçait le pouvoir du groupe.

Ainsi, cette version des faits attribue à KAUKELO une certaine légitimation de son autorité à Uvéa Lalo, puisqu’il s’est entouré de dignitaires ayant des postes clefs dans la constitution d’une chefferie traditionnelle. Le Futunien ou le Tongien dont les noms sont occultés pour des raisons sûrement de prestige de la part de l’informateur, sont connus dans une autre version du mythe, comme étant POUMALIS et DRUMAI. La lignée de ce dernier s’est installée du côté de Mouli au sud (151).

DRUMAI, DOUMAI, TAMAI (152) ou TOUMAI – variantes nominales provenant évidemment du titre hiérarchique de FUTUATAMAI- est un patronyme que l’on retrouve dans les îles et la Grande-Terre mais aussi dans les îles du Vanuatu actuelle, anciennement occupées par lesdits « Polynésiens ».

On pourrait se demander si ce mouvement de population correspondait à une stratégie d’occupation des terres ou bien au résultat provenant de vagues successives prolongées dans le temps. Il est vrai que les premiers Européens qui abordèrent les Hébrides au XVIIème siècle (1606) avaient été accueillis par un chef du nom de TOUMAI. Y aurait-il une coïncidence ? Il s’agirait plutôt à un processus migratoire continu entre la Polynésie Occidentale et la partie Est du Pacifique occupée par des populations noires de peau. C’est la raison pour laquelle, les patronymes d’origine polynésienne se retrouvent dans plusieurs lieux à la fois datant sûrement de plusieurs époques. Le nom POUMA ne viendrait-il pas de POUMALIS, une lignée kanak que l’on retrouve à Mouli et à Pouébo ? POUM nom actuel d’une commune de l’extrême nord de la Grande Terre est le patronyme de POUMA un village situé dans la partie Est de l’île de Futuna éloigné à plus de deux mille Kilomètres de la Grande-Terre. Rappelons que « POUMA » n’était autre que le nom d’un grand chef de cette région à l’arrivée des premiers « découvreurs » européens à Balade. Nous verrons plus loin que la version de l’histoire sur le lieu d’arrivée du groupe des voyageurs, diffère quelque peu.

C. KAUKELO d’après la généalogie TAKUMASIVA (153)

Depuis longtemps les vassaux de TUI TONGA voulaient contrôler les chefferies des îles environnantes, dont celui d’Uvéa. KAUKELO était issu du clan “adverse”, Takumasiva dont les membres sont supposés être les tenants de l’île. Depuis le XVème siècle, Uvéa fut sous la domination tongienne :

Frédéric ANGLEVIEL le rappelle ainsi :

« La tradition retient ainsi TAULOKO comme premier roi de Wallis, nommé par son père le Tui Tonga de l’époque. Grâce à l’étude juridique de Wallis par Eric RAU, on peut penser que le TUI TONGA donna au chef TAULOKO envoyé à Wallis une charte orale complète de la constitution de Tonga. L’imitation prima alors. L’apport tongien est partout présent, l’organisation des districts étant par exemple calquée sur l’île de Tonga Tapu. Ce n’est que vers 1700, sous le règne de Fakahega que Wallis recouvra son indépendance après une guerre contre le roi de Tonga Kauulufonua 34ème de la lignée de Tui Tonga, le temps passa, la période de paix étant entrecoupées de conflits entre frères, entre familles, entre districts, et contre des groupes tongiens cherchant à réimplanter leur domination. Leur influence est importante grâce à de nombreux intermariages entre les nobles. Le roi VEHIIKA vers1750 est ainsi fils d’un Tongien de sang royal Munikafootekuli.(154)

C’est en fait, sous son règne vers 1750, que Kaukelo et sa famille quittèrent l’île d’Uvéa Mamao pour Ouvéa Lalo. D’après la généalogie, Kaukelo appelé plus tard Nékélo, descendant direct de la lignée royale Takumasiva de Wallis, serait né dans la première moitié du XVIII ème siècle. Il aurait un frère cadet nommé MANUKA et un fils Muliloto qui serait mort en 1829 à un âge avancé après un règne de quelques mois en tant que Lavélua (1780).La légende selon laquelle, ils se seraient enfuis en pirogue à cause du roi, nous semble plausible, cette fuite ayant eu lieu dans un contexte de conflits internes pour la prise du pouvoir. On verra ainsi MANUKA prendre le pouvoir au détriment du Tongien à Uvéa après le départ de son frère. Ainsi, a débuté une nouvelle ère à partir de laquelle, la lignée TAKUMASIVA imposera sa suprématie jusqu’à nos jours. Le père Bernard est arrivé pour la première fois évangélisé Ouvéa en 1857, selon le missionnaire :

« Wallis se trouvant en guerre, des pirogues fuirent leur île, ils étaient une quarantaine à atteindre Ouvéa… »

Par contre, F.ANGLEVIEL atteste qu’une querelle amène près de 200 Uvéens à partir de la fin du XVIIIème siècle (155). Apparemment la délégation en partance de l’île était importante. Certains membres de l’équipage étaient des personnes de lignée royale. On peut affirmer que KAUKELO était issu de la plus haute dignité d’Uvéa. Il était jeune, ambitieux et sa fuite était motivé par une volonté de conquête d’autres terres et d’autres cieux. Jean GUIART écrit :

« NEKELO devrait donc être, selon la tradition de son départ, le principal des chefs des Wallisiens établis à Ouvéa. Ce principe n’est reconnu de tous que sur un plan théorique. La plus part des lignées de même origine échappent à son autorité, comme si il avait été en fait, même involontairement, responsable du départ et qu’on lui est tenu rigueur. Cependant les relations cérémonielles avec le Lavélua, Roi de Wallis, passe par son entremise, au rare cas où elle aurait à se manifester. (156)»

Nékélo a constitué une chefferie à part entière, indépendamment de la chefferie Bazit, alors que ce dernier les a accueillis à Takedji et à Héo. En 1848, l’année où il écrit son journal de bord, le missionnaire ROUGEYRON nous apprend que cette migration s’est faite depuis plus de six générations (157). Considérant qu’une génération équivaudrait à 20 ans alors on peu déduire cet évènement a du se produire au milieu du XVIIIème siècle.

Il nous a semblé important d’insister sur les causes de cette migration, et tenter de dater cet évènement. Une étude comparative plus approfondie a pu être réalisée sur d’autres aspects, avec notamment l’apport d’autres versions. Mais ces courts extraits suffisent à confirmer l’historicité de cette migration wallisienne à Ouvéa vers 1750. D’autres historiens ont abordé les conditions de leur accueil à Ouvéa et l’influence que cette population immigrée a jouée dans l’échiquier politique local de l’île.

2. Au point d’arrivée :

A. La version du Père BERNARD (Nord d’Ouvéa)

Le Père BERNARD, est l’un des premiers missionnaires catholiques venu s’installer au Nord d’Ouvéa (Saint Joseph) en 1857. Jacques IZOULET a développé de façon magistrale son témoignage. Selon lui, un accident survenu à Wallis sur la plage de Fataï, où les indigènes construisaient une grande embarcation pour leur roi, serait à l’origine de l’immigration vers Ouvéa :

« Ils avaient suspendu dans un arbre auprès du chantier, une hache européenne qui ne venait que de paraître dans l’île. Comme le fils du roi passait et repassait sous l’arbre, la hache vînt à lui tomber sur la tête et le tua ; les ouvrier pour échapper à la colère du roi, prennent aussitôt leur famille, sautent dans l’embarcation et s’abandonne à la merci des vents, s’exposant à une mort incertaine pour éviter une mort certaine qui les attendait » (158).

Si à Wallis les conséquences de l’incident n’a causé qu’une simple blessure au prince, la version du Nord d’Ouvéa – à l’endroit où KAUKELO, chef présumé de l’expédition et personnage central de cet évènement- évoque la mort du fils du roi. Notons ici que ce dernier personnage n’apparait pas dans la version wallisienne, le fils du roi n’est autre que KAUKELO. On pourrait penser que l’exagération de l’évènement et surtout sa gravité présente l’avantage aux yeux des arrivants de justifier au mieux le mobile de leur départ et sans doute de favoriser leur acceptation dans le lieu d’accueil. Remarquons tout de même, que la hache tombant d’un arbre, par hasard sur la tête du prince et le blessant mortellement, paraît presque improbable. La hache cataloguée comme une hache européenne semble aussi alimenter la cause de cet évènement à « l’étranger » et plus précisément aux Blancs.

Selon la tradition orale recueillie par le missionnaire, les fugitifs de Wallis conduit par BEKA, NEKELO, DRUMAI et JEULA quittent leur île par la passe occidentale de Fuga’uvéa, lorsqu’une vieille femme sortie d’un tombeau leur cria :

« Adieu ! Si vous touchez une terre où les feuilles de palétuvier flottent et les mulets sautent, établissez vous là ».

Ce qui est intéressant ici, c’est que l’auteur, d’après le P.BERNARD a précisé leur itinéraire (159):

« Les pirogues sont passées à Maré mais n’accostent pas par crainte de représailles puis accostent cette fois-ci le sud de Lifou et laissent à Jokin une partie de son équipage. Les autres continuent sur Ouvéa et jettent l’ancre dans l’îlot d’Unyee où les « kanae » sautent bien par-dessus les feuilles de palétuvier. BAZIT grand chef du pays Ohwen, à la nouvelle de leur descente à Ueis, défend à ses sujets de ne leur faire aucun mal, disant qu’il voulait leur conserver la vie et en faire ses sujets. Il leur donna donc Unéis. Laissés en paix dans leur nouvelle terre, les uvéens se multiplièrent bientôt ».

Concernant l’itinéraire, le fait que les nouveaux migrants aient parcouru les deux autres îles Loyauté avant de s’installer à Ouvéa (160), on peut penser que le chemin inverse a été fréquemment repris par ces mêmes navigateurs ou par leurs descendants. Le père BERNARD remarque à son arrivée à Ouvéa en 1857, la présence de nombreux Maréens. Actuellement, le chef ONDERWOOD de Héo est originaire de Guama Maré. Ouvéa a également été, selon cet auteur « la porte d’entrée » sur la Grande Terre. Ainsi, ces itinéraires constituent en fait les liens « coutumiers » entre les Fagaouvéens et les autres îles loyautés et « les portes d’entrée»- selon le langage des Kanak- pour faciliter les contacts avec les autres clans de l’intérieur de ces îles.

Cette version de l’histoire est surprenante. En effet, les migrants ne débarquent pas dès la première accostée car ils semblaient vouloir respecter les prédictions des devins. L’indication du lieu d’accostage a été prédite par un esprit sous l’enveloppe d’une femme. Quand il s’agit d’acteurs océaniens à l’époque dite précoloniale, l’historien, en général minimise ou omet le contexte ésotérique et les croyances, alors que cet aspect reste le leitmotiv des agissements des indigènes et donne une part d’explications de certains évènements. Ici, le divin occupe une place importante dans la mentalité fagaouvéenne de cette époque, dans la mesure où il oriente les décisions humaines. La présence de prêtres dans les pirogues va influer les équipages, notamment les chefs légitimes. Sur la terre ferme les règlements de compte entre les prêtres et les chefs se multiplient. La formation de clans issus de scissions et d’alliances diverses semblent expliquer en partie cette fracture géographique de cette population de même origine, aux deux extrémités de l’île d’Ouvéa (161).

Ce témoignage diffère de la version de BURROW, en l’occurrence, concernant le mobile de la fuite. Il s’agit bien de la mort du fils du roi de l’époque, et non d’une simple blessure que Kaukelo aurait eu, lors de la construction d’une pirogue. Cette version des faits est beaucoup plus plausible, car la gravité de l’évènement aurait éventuellement poussé les ouvriers à fuir. On peut facilement imaginer que la fuite serait due à un homicide à l’encontre d’un prince et se poser la question de l’intentionnalité.

B. La version du chef DOUMAÏ d’après B. GORSKY (162) (Au sud d’Ouvéa)

« Nos ancêtres sont Wallisiens, ce n’est pas une légende, c’est sûr. » affirma le chef Doumaï. « Il y a maintenant plus de vingt générations, dans l’île de Wallis, un prince accompagné de son jeune fils, alla rendre visite au roi dans son palais de Mata Utu : il espérait régler un litige si important qu’il pouvait entraîner une bataille. Le roi avait un fils du même âge que celui du prince, et les deux enfants furent laissés hors du palais durant le temps de l’entrevue. Quand cette dernière s’acheva, le prince sortit seul. Cherchant son fils, il le trouva hébété devant le corps du fils roi, inanimé, mort peut être. Les deux enfants s’étaient battus, épousant la querelle de leur père. Nul encore ne s’était aperçu du drame rapide. Le prince savait qu’il mourrait avec son fils si les soupçons du roi se portaient sur eux, et comment pouvaient ils se disculper ?

Il pressa le jeune garçon de regagner leur village et là, rassembla les notables. Tous partagèrent la certitude que la colère du roi n’épargnerait personne et qu’il n’écouterait pas le récit selon lequel c’était son propre fils qui, le premier avait insulté et frappé celui du prince qui n’avait fait que de se défendre. La mort était sur le village : il fallait fuir ; Un devin se leva de l’assemblé. Il prédit que les pirogues porteraient les hommes en direction du soleil couchant et que leur salut serait proche dès qu’ils apercevraient des nuées d’oiseaux blancs.

De nombreuses pirogues furent précipitamment mises à la mer et, pour la plupart d’entre elles, la prédilection s’accomplit ; Certaines s’égarèrent, dans les autres beaucoup d’hommes moururent après que les réserves de bananes séchées et d’eau furent épuisées, mais les survivants, un matin, virent les oiseaux blancs puis bientôt la terre qu’ils abordèrent. Ils étaient si faibles que les habitants de cet atoll auraient pu les massacrer sans qu’ils opposent la moindre défense, ce fut peut être l’une des raisons pour lesquelles, au contraire, ils furent recueillis et soignés.

Rapidement, les Wallisiens recouvrèrent leur force et fraternisèrent avec leurs sauveteurs. Ils baptisèrent l’atoll « Ouvéa » et choisirent des femmes parmi ce peuple à peau noire, faisant souche et se multipliant. Bientôt le sang wallisiens prédomina et les enfants naquirent avec la peau claire de leurs ancêtres venus par la mer. L’un des compagnons du prince enfui de Wallis se nommait DUMAÏ, conclut le grand chef, c’est pourquoi, après qu’il eût conquis Mouli, nous en sommes les chefs de père en fils ».

Tout comme dans le nord d’Ouvéa, la version sudiste parle de la mort du prince. Apparemment, un duel loyal serait la cause de sa mort. Ici, le mobile de l’expédition aurait été doublement aggravé mais justifié, car la mort du prince semble être le résultat d’une légitime défense. Qu’il y ait eu mort d’un prince ou non, l’exagération permet aux arrivants wallisiens de justifier leur « exil politique », puisqu’ils fuyaient un roi sanguinaire et sans cœur. Les versions données ne sont que des diversions permettant cacher un évènement relativement grave. Comment expliquer la version « wallisienne » qui minimise les faits ? D’autres éléments intéressants peuvent être ici analysés. Par exemple, les conditions et les techniques de navigation de ces anciens « Wallisiens ».

C. D’après Jules Garnier

Nous reprenons ici texto le témoignage de Jules GARNIER (163), ingénieur géologue qui a sillonné la Nouvelle-Calédonie en 1864 et 1865. Lors de ses excursions, fait son enquête a porté sur cette présence polynésienne, dont produit des écrits (164). Son témoignage présente l’avantage d’être contemporain à la migration sus dite, soit un siècle environ après l’évènement. Effectivement, cet auteur a côtoyé des informateurs ayant eu sûrement des contacts plus ou moins directs avec les équipages « polynésiens », venus en pirogue de très loin :

« A une époque qui ne peut être éloignée et qu’on s’accorde à faire remonter à un siècle , quoique ce temps me paraisse bien court par rapport aux faits observés et accomplis, les habitants de Loyalty virent arriver plusieurs pirogues chargés d’hommes, et de femmes, dont l’aspect, la langue étaient différents des leurs. Cette troupe étant nombreuse et armée, nul ne songea à les attaquer ; les étrangers s’installèrent donc dans l’île la plus au nord du groupe qui lui imposèrent même le nom d’Ouvéa, qu’elle porte encore , et qui est celui d’où ils arrivaient, située par 13°20’ de latitude sud et 178°32’ de longitude ouest. Ainsi cette horde audacieuse avait parcouru sur des embarcations aussi frêles que des pirogues, et à l’aventure, les 350 lieux qui séparaient leur patrie de ces nouvelles terres. A la suite de quels funestes évènements s’étaient-ils ainsi décidés à s’exposer avec leurs familles à d’autres terribles dangers, et comment le sort les favorisa-t-il au point de leur faire rencontrer ces îles au milieu de cet immense océan ?

On suppose qu’à la suite de guerres et pour éviter la mort, toute une tribu d’Ouvéa s’était ainsi enfuie au hasard de leurs grandes pirogues, n’ayant qu’une espérance celle de rencontrer une terre hospitalière, et c’est ce qui leur arriva .Ces nouveaux venus étaient actifs, remuants, peut être durent- ils cette ardeur aux difficultés qu’ils rencontrèrent dès l’abord, toujours est-il qu’ils imprimèrent une trace profonde de leur arrivée, non seulement aux îles Loyautés, mais encore à la Nouvelle Calédonie ; Ce sont eux d’Entrecasteaux vit débarquer en visiteurs à Balade en 1793. Ce navigateur reconnu bien en eux le type et le langage « des îles des amis », dont il arrivait, et il ne put s’expliquer leur présence en un point si éloigné de leur patrie, où cependant ils paraissaient être chez eux.

Quoique cette propagation rapide du type de ces étrangers au milieu du type primitif paraisse une chose surprenante, elle n’est au contraire que fort rationnelle, si l’on songe que les femmes d’Ouvéa avec leurs cheveux longs lisses et noirs, leurs grands yeux en amande, leurs traits réguliers et leur peau assez claire, ont dû bientôt dédaigné aux néo-calédoniens leurs femmes aux cheveux crépus, aux traits grossiers, à la peau presque noire ; aussi chaque chef a-t-il fait tous ces efforts pour épouser une de ces belles étrangères, qu’on se garder bien de lui refuser, car on achetait une alliance dont on avait besoin. » (165)

L’auteur constate par la suite la beauté des femmes de l’île de Lifou, en particulier de la femme du chef Boula du district de Lossi de part son métissage. Pour cet auteur l’empreinte du mythe de la femme polynésienne reflétait ainsi la vision européenne des sociétés insulaires de l’Océanie. Il transpose sa propre vision à celle des Kanak envers la femme polynésienne .(166) Jean GUIART nous apprend qu’ :

« Avant l’arrivée des européens, la couleur claire de la peau était valorisé dans toutes les îles ou l’on veillait à conserver les filles à marier autant que possible à l’ombre, l’année précédent leur mariage. Cette considération est liée conceptuellement à la mort et à la puissance ».

La femme polynésienne à peau claire a été la monnaie d’échange entre les arrivants et les accueillants. Ainsi, les Polynésiens accueillis étaient devenus des “intouchables” selon l’expression kanak par rapport à leurs progénitures. Ils étaient devenus des « maternels » avec lesquels il fallait compter lors des guerres, des travaux etc. Cette version des faits, très romancée, a l’avantage de nous éclairer sur la vision de l’auteur ainsi que sur son interprétation concernant le statut du « Polynésien » dans le monde « autochtone » de cette période.

Photo 6- Le mythe de la femme polynésienne jeune fille Tongienne

Photo 6- Le mythe de la femme polynésienne : jeune fille Tongienne

3. Autres points d’ancrages :

A. Arrivée de Tongiens à Mu (Lifou, Iles Loyauté)

Pour aborder ce sujet, il nous semble intéressant de nous référer à l’une des plus imminentes linguistes ayant longuement travaillé sur le fagaouvéa, la seule langue polynésienne dans l’archipel calédonien. Elle nous livre un récit intéressant de l’arrivée des Tongiens à Ile Des Pins et à Lifou et en réalise un commentaire tout à fait passionnant :

« Plusieurs récits relatent l’arrivée de migrations polynésiennes en provenance des îles Tonga, Samoa, Wallis ou Futuna, vraisemblablement entre le XVIe et le tout début du XIXe siècle. De telles migrations ont sans doute existé aussi à des dates plus anciennes. Ce récit relate l’arrivée d’une migration tongienne qui se serait fixée à Mu (Lifou) après une brève halte à Walpole et un séjour de plusieurs années à l’île des Pins. M. J. Dubois, dans Kwènyii, l’île des Pins aux temps anciens, SEHNC, évoque le naufrage, vers 1810, d’un bateau ayant à son bord des matelots tongiens, à Wania (notée Ouigna par le Père Lambert), près de la baie de la Corbeille à l’île des Pins. Auparavant, vers 1770, du temps du chef Këëwa, une pirogue venue de Tonga se serait déjà brisée dans la baie d’Ayogi. Selon Glaumont (Ethnogénie des insulaires de Kunié (îles des Pins), Revue d’Ethnographie, Paris, 1887), dix hommes et six femmes venus de Tonga se seraient échoués à l’île des Pins, après être passés par Walpole. Quelques années plus tard, ces Tongiens se seraient effectivement installés à Lifou, dans la baie de Mu, où leurs descendants vivent encore, et portent le nom d’angetre Tonga “gens de Tonga”. La narratrice de ce récit est l’épouse de l’un de ces descendants, décédé il y a quelques années. Elle attribue à un dénommé Taufa la reconnaissance de l’évangéliste Fao à son arrivée à Ahmelewedr, faisant, selon J. Guiart, une confusion avec un personnage du même nom qui aurait accueilli à Maré, en 1841, le navire missionnaire de la L.M.S., le Camden. A juste titre, Guiart (Structure de la chefferie en Mélanésie du Sud, 1963, pp. 205-209) relève la similitude des raisons avancées pour le départ des Tongiens s’étant installés à Lifou, et pour celui des Wallisiens parvenus à Ouvéa : suite à un accident, ou à une guerre, le fils d’un chef est blessé ou tué. Par peur de représailles, les coupables s’enfuient en pirogue. Au-delà d’un incident mettant en cause le fils d’un chef, ces migrations pouvaient être dues à un ensemble de causes plus complexes : manque de terres, dissensions entre chefferies, recherche de nouvelles relations matrimoniales (167).

« Je vais vous parler de ces Tongiens qui, un jour, quittèrent Tonga. Dans leur île, ils s’occupaient à divers travaux. Il y avait Caiye, Nyie, et d’autres encore ; ils vivaient à la façon tongienne. A la suite d’un conflit, ils durent quitter leur île ; ils partirent en pirogue, Ils laissèrent leurs deux pirogues au bord de mer, et montèrent sur les hauteurs de l’île. Toutefois, deux hommes restèrent pour garder les pirogues. Les autres s’installèrent à Walpole. Ils n’y restèrent pas très longtemps, à peine une année. Ils avaient pour habitude de grimper au sommet de grands arbres, d’où ils apercevaient parfois des choses qui avoir l’air de flotter au loin, très loin. Un jour, alors que deux des femmes étaient justement perchées en haut d’un arbre, elles crurent voir à nouveau quelque chose qui flottait. Elles allèrent chercher deux autres personnes, deux hommes, pour qu’ils regardent à leur tour. A force de scruter l’horizon, ils comprirent qu’il s’agissait d’une île. Et ils pensèrent que ce serait une bonne chose d’aller dans cette île. Mais comment s’y rendre! Les deux pirogues avaient été abandonnées. Ils se mirent en route. Il fallait que l’un d’eux parte à la recherche des deux pirogues. Il trouva les deux hommes qui étaient restés au bord de mer, ils étaient tous deux encore en vie. Après avoir discuté un moment, il leur dit : “Vous allez venir avec nous, nous allons tous partir là-bas, vers cette île que nous avons aperçue.” Nous n’avons pas d’autre moyen pour reprendre la route, il n’y a pas d’autres pirogues que les vôtres. Alors ils partirent, tous ceux de Tonga qui s’étaient installés à Walpole. Ils partirent tous, hommes et femmes, tous ceux qui étaient arrivés à Walpole. C’est ainsi qu’ils atteignirent l’île des Pins et débarquèrent à Winia. Ils restèrent un moment assis sur le rivage. Un couple qui s’en était allé au bord de mer ramasser des coquillages aperçut les Tongiens, et s’en alla aussitôt prévenir le chef. A l’époque, le chef de l’île des Pins, c’était Troulu .

Des gens de l’île étaient arrivés au bord de mer et ils les trouvaient très beaux bien que d’allure différente. Avec ses sujets armés de leurs sagaies et de toutes leurs autres armes, le chef Troulu se mit immédiatement en route pour aller voir ces Tongiens, dans la ferme intention de les tuer, et de les manger…, Arrivés auprès des Tongiens, le chef de l’île des Pins et ses sujets leur adressèrent la parole, mais les Tongiens ne comprenaient rien à la langue du pays. “Qu’allons-nous donc pouvoir faire de ces gens ?” se dirent les habitants de l’île des Pins. Quelqu’un eut alors l’idée de faire venir la femme du chef Kamejo Troulu, pour qu’elle essaie de leur parler en langue de Winia, au cas où ils la connaitraient. C’est ainsi que l’épouse du chef s’adressa aux Tongiens dans sa langue à elle, en leur demandant : “D’où venez-vous ?” A ces mots, les Tongiens coururent l’enlacer. L’épouse du chef s’écria alors : “Mes frères ! ce sont mes frères !” “Emmenez-les chez moi” dit le chef. C’est ainsi qu’on les emmena chez le chef Kamejo, qui résidait à l’intérieur de l’île. Les Tongiens restèrent chez lui plusieurs années durant. Puis voilà qu’un jour, Troulu s’en alla rendre visite au grand chef Coqatr, à Mu, à la chefferie de Hnaja. Troulu était accompagné de trois Tongiens, venus avec lui depuis Winia. Coqatr vit arriver ces trois hommes dans la force de l’âge, si beaux et si différents des siens. Le grand chef Coqatr demanda au chef Troulu de l’île des Pins : “Mais d’où viennent-ils, ces hommes ? Troulu lui répondit : “Ce sont mes sujets, ils sont arrivés en pirogue chez moi, ce sont des Tongiens. “Coqatr lui dit : “Laisse-les moi, je voudrais bien qu’ils deviennent mes sujets, des hommes de cette facture !”. Mais Troulu lui rétorqua : “Oh non, je ne vais pas te les donner ; ” je vais repartir avec eux, et j’en ai beaucoup là-bas chez moi, de ces gens, de ces Tongiens. Ils retournèrent à Winia. Après leur départ, Coqatr garda au fond de lui le désir de récupérer ces hommes pour en faire ses sujets. Coqatr fit venir, parmi les habitants de Lossi, les guérisseurs, pour qu’ils préparent un médicament capable d’arracher les Tongiens à l’île des Pins, afin qu’ils deviennent ses sujets ; en effet, malgré le refus du chef de l’île des Pins, il désirait toujours les avoir comme sujets. Ses guérisseurs préparèrent des médicaments et lui dirent : “Coqatr, après-demain, quand tu t’éveilleras à Hnaja, les hommes seront là, sur ton terrain du bord de mer.

Le jour, Coqatr se réveilla, et dans le ciel, il vit comme un immense arbre, un faux-manguier écarlate. Il y avait des hommes partout depuis Feneluenu jusqu’aux environs de Olan. La totalité des Tongiens de l’île des Pins était là, ils étaient venus jusqu’ici. Le grand chef Coqatr s’écria : “Voici mes sujets !” Il alla les chercher et ramena les Tongiens dans son domaine, chez lui. Et c’est ici qu’ils sont restés. Une année peut-être après leur installation, Fao arriva. Fao, c’est celui qui a apporté la religion ; il débarqua avec sa pirogue à Ahmelewedr, chez Hnaweo. Il arriva ici à Ahmelewedr, à la hauteur de Huan, chez les gens d’Ahmelewedr. Ces derniers accoururent en criant : “là en bas, en bas, il y a un bateau ; allons voir s’il y a quelqu’un à tuer et à manger !” Ils coururent et encerclèrent Fao, resté dans sa pirogue. Ils entourèrent Fao et ils lui parlèrent, mais Fao ne comprenait pas un mot de ce qu’on lui demandait… On lui parla en Nengone, Fao ne comprit rien. Pour toute réponse, Fao montrait la Bible en levant un doigt vers le ciel. Alors on lui parla dans des langues de la Grande-Terre, mais ces langues, Fao ne les comprenait pas non plus. La seule chose qu’il faisait, c’était de montrer le livre en levant le doigt vers le ciel. Les sujets de Hnaweo dirent alors : “Les manières de cet homme sont incompréhensibles. Il n’y a pas une langue du pays qu’il entende. La seule solution, c’est peut-être d’aller chez Coqatr lui demander un de ses sujets Tongiens qui pourrait essayer de communiquer avec cet homme et savoir d’où il vient. C’est ainsi que le conseiller du chef Hnaweo s’en alla trouver le grand chef, le vieux Coqatr “Je suis venu chercher un de tes sujets pour qu’il vienne parler à un homme là en bas, un homme qui est arrivé dans la baie, mais qui ne parle pas comme nous. Nous avons essayé toutes les langues, mais il ne sait en parler aucune, il ne fait que désigner quelque chose dans le ciel. ” On vient te demander un de tes Tongiens, car peut-être parlent-ils la même langue, ou la connaissent-ils un peu.” Le chef Coqatr dit en désignant quelqu’un : “Vas-y, Taufa”. Taufa était l’un des Tongiens. Taufa arriva au bord de mer ici et s’adressa à Fao “D’où viens-tu ?” Fao sursauta et se jeta au cou de Taufa, le jeune Tongien. Ce dernier lui dit : “toi et moi nous sommes frères, nous sommes du même pays. Toi, tu es Rarotongien, et moi je suis Tongien, nous sommes de la même région !” C’est ainsi que fut accueilli Fao, on l’emmena, et on apprit que Fao apportait avec lui la religion. Le jeune Tongien traduisit :”La religion que nous apporte Fao, c’est pour que la paix règne dans notre pays. Il est venu vers nous avec le livre sacré, pour que le pays vive dans la réconciliation, pour que nous soyons en paix. Voilà la mission de Fao.”

Cette version du mythe est intéressante dans la mesure où elle confirme les chemins coutumiers crées de toute pièce par ces navigateurs venus des mers du sud qui facilitera les infiltrations ultérieures de groupes dits « polynésiens » et par la suite les infiltrations coloniales ou religieuses. Ces marins d’outre mers se sont peu à peu « enracinés » sans pour autant rester figés ; un paradoxe que l’on abordera plus loin.

4. LA VERSION EXTREME NORD

“Nous étions loin, bien loin d’ici là-bas où le soleil se couche, beaucoup de Canaques en train de construire des pirogues, lorsque le fils du chef qui jouait parmi nous fut victime d’un déplorable accident : une des haches en pierre que tenait un travailleur frappa malheureusement l’enfant, qui fut tué.
Ce fut une grande consternation. Que faire ? le courroux du chef serait terrible Les indigènes se consultèrent. Personne aux alentours. On se décida en secret à enfouir le petit cadavre dans le sable.

Et chacun se dépêcha de pousser les pirogues à l’eau…
La mère, au bout d’un instant, arriva : – Où est mon f ils ? dit-elle.
On lui répondit : – Il était là tout à l’heure.
Elle s’éloigna inquiète.
Et chacun se dépêcha de pousser les pirogues à l’eau…
Alors, le chef très inquiet parla. C’était un guerrier redoutable et cruel déjà d’un certain âge. Il dit : – Où est mon fils ? Il était là tout à l’heure.
Et chacun se dépêchait de pousser les pirogues à l’eau.
Alors, il fut pris d’une grande colère. Un de nous eut pitié et lui apprit l’affreuse vérité. Il fouilla le sol, examina le crâne de l’enfant et dit d’une voix sourde : – Revenez vers moi afin qu’on lui rende les honneurs.
Mais chacun se dépêchait de pousser les pirogues à l’eau.
Alors, le chef fut pris d’une violente colère; il menaça, supplia, montra le pauvre petit cadavre, et les popinées gémissaient.
Mais chacun se dépêchait de pousser les pirogues à l’eau…
Et il ne resta bientôt plus personne sur le rivage de Hahaké, notre patrie
Alors, le chef fut pris d’une violente colère. Mais chacun s’étant dépêché de pousser les pirogues à l’eau, elles flottaient librement
Alors, le chef notre père à tous, craignit cependant pour nous.
- Puisque c’est ainsi fit-il et que vous voulez partir, allez ! Vous ne trouverez des terres que loin, très loin d’ici du côté où le soleil se lève, où vont les courants et la brise. Et retenez mes paroles, car vous rencontrerez beaucoup d’écueils, des flots dangereux et stériles; ne vous arrêtez pas là…
Mais, lorsqu’après avoir longtemps voyagé vous serez à bout de vos vivres, vous découvrirez une première île, ne vous arrêtez pas là…
Vous en verrez une autre plus grande, avec des cocotiers, ne vous arrêtez pas là…
Puis une troisième, hérissée de récifs, en face, ayant de hautes montagnes ; débarquez-y votre malade et visitez la côte, car elle sera habitée. Quand les poissons sauteront sur l’eau, autour des pirogues, arrêtez-vous là…
C’est ainsi que nous arrivâmes dans des parages peuplés de guerriers, lesquels avaient remplacé déjà des naturels ne sachant pas construire des cases et vivant dans des trous.
Il y eut de grandes guerres, au commencement, dans l’endroit où l’on avait débarqué le malade, et victorieux nous nous sommes par la suite des temps fondus avec les autres et répandus de toutes parts sur la grande terre d’Ohao”.

La relation de cette histoire sur les origines des Ouébias, nous la devons à Jules Durand qui joua un rôle dans la vie politique de la colonie, de 1895 à 1898, et fut amené à quitter la Nouvelle-Calédonie en janvier 1899 à la suite de ses démêlés avec le gouverneur Feillet. D’esprit cultivé et imbu de cette curiosité ethnologique propre aux aventuriers de la découverte exotique des XVIIIème et XIXème siècles, Jules Durand fit quelques incursions dans la brousse calédonienne et il a publié le récit de son dernier périple, dans le nord de la chaîne centrale, sous le titre Chez les Ouébias

Carte d'une partie de la Nouvelle-Calédonie occupée par les Ouébias.

Carte d’une partie de la Nouvelle-Calédonie occupée par les Ouébias. Comportant (en rouge) l’itinéraire parcouru par Jules Durand en 1898. (Le Tour du Monde, n° 42 du 20 octobre 1900).

145 Uvéa est le nom de l’île Wallis actuel. Uvéa « Lalo » (celle d’en bas pour parler de l’île des Loyauté) et Uvéa « Mamao » (celle qui est éloignée), termes employés par les wallisiens ou « les faga-ouvéens » pour distinguer les deux îles : Ouvéa et Wallis. La distinction peut être orthographique, Uvéa (le « u » prononcé « ou ») correspond à Wallis et Ouvéa tel qu’il est écrit est l’île des Loyauté.
146 D’après Florence Dupont, dans son ouvrage intitulé L’invention de la littérature
147 HOLLYMAN, Polynésian influence in New Calédonia, juin 1970. Cependant à Tikopia, il paraît aussi que les habitants à l’arrivée des européens se rappelaient très biens de leur île d’origine. (& l’expédition de La Pérouse)
148 Dans ce chapitre les noms propres seront écrits en majuscules.
149 BURROW Edwin, Ethnology of Uvea, Bishop Museum Bulletin n° 145, Honolulu, 1937.
150 F.ANGLEVIEL, Wallis et Futuna 1801-1888, (Livre deuxième 1837-1858), Thèse p265. Voire aussi du même auteur, les missions de Wallis et Futuna au XIXème siècle, Editions CRET, 1994, pp 31,32.
151 Cf. Une version complète de ce mythe raconté par un descendant direct de FIUATAMA dit DOUMAÏ plus bas.
152 « Tamai » signifie « père » en faka uvea, un nom que l’on retrouve à Kouaoua au pays de Kawipa.(Province nord).
153 Voire annexe 1.
154 F. ANGLEVIEL, in Wallis et Futuna (1801-1888). Thèse, Lille 1989.
155 F.ANGLEVIEL, Les missions à Wallis et Futuna au XIXème siècle, collection Iles et Archipels-Editions CRET- Bordeaux-Talence, 1994, p. 11.
156 Jean GUIART, la chefferie en Mélanésie du Sud, Institut d’Ethnologie, 1992, p.438.
157 & Rougeyron P.
158 P.BERNARD lettre au P.YARDIN, 16 novembre 1861, APM ONC 208, cité par J. IZOULET, Ouvéa, histoire d’une mission catholique dans le Pacifique sud au XIXème siècle, Editions l’Harmattan, 2005,p 40 et 41.
159 Cet itinéraire est confirmé par Jean GUIART, la chefferie en Mélanésie du Sud, Institut d’Ethnologie, 1992, dans la partie consacrée à Ouvéa.
160 Nous sommes persuadés que les nouveaux arrivants s’installent au préalable dans les îlots de Beautemps Beauprés avant de s’engager dans l’île d’Ouvéa. Les témoignages oraux le confirment.
161 Cette version des faits est donnée par Jean GUIART.
162 Bernard GORSKY, la dernière Ile, Editions Albin Michel, 1965. Extrait tiré du livre de J.M BARRE, Lectures calédoniennes, Editions Hachette, Juillet 1976, pp 177, 178 ; version d’après le chef DOUMAÏ de Mouli dans la partie sud de l’île d’Ouvéa. Notons aussi que Mouli est un patronyme de Muli lieu di de l’île de Wallis qui se traduit : « derrière, de l’autre côté ».
163 Nous ignorons où cet auteur a prit sa source, sans doute des lectures qu’il a faite ou des témoignages qu’il eu.
164 Jules GARNIER, Les migrations polynésiennes, leur origines, leur itinéraire, leur étendu, leurs influences sur les australasiens de Nouvelle Calédonie.
165 Jules GARNIER, Voyage autour du Monde, Océanie, les îles des Pins, Loyautés et Tahiti, Rééditions de 1871, l’Harmattan, cit.opt. 2002. Collection Fac-similés Océaniens, pp 288,289.
166 Cf. Serge TCHERKEZOFF, FaaSamoa, une identité polynésienne (économie, politique, sexualité). L’anthropologie comme dialogue culturel, Paris, L’Harmattan, 2003, 545 p.
167 Claire Moyse-Faurie (lacito 2000)

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