Annexe 5 : Interview de Pauline Augrain Chargée de mission CNC

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Interview PAULINE AUGRAIN, chargée de mission au CNC à la direction du multimédia et des industries techniques (19/05/2010)

L’idée est d’établir une typologie, un état des lieux du web documentaire.

Il faut essayer de distinguer le web documentaire, qui est vraiment issu d’un travail d’auteur, de ce qu’on peut appeler le web reportage, où on est purement dans une nouvelle forme de récit journalistique, qui est aussi très intéressant. Mais, en tous cas nous, nous essayons de nous recentrer sur l’oeuvre au sens assez traditionnel du terme pour ne pas être complètement submergés de projets qui viennent de journalistes et qui ont uniquement comme sujet un traitement particulier de l’actualité et où l’on reste dans du flux.

Mais ça, c’est la culture CNC et il se trouve qu’effectivement, le web documentaire a eu un écho très important dans le monde du journalisme, et surtout du photojournalisme, car cela participe du besoin de diversification de la presse aujourd’hui. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de projet de web documentaire intéressant venant de journalistes. C’est exactement le cas de « Prison Valley ». David Dufresne et Philippe Brault, ce sont des journalistes et des photojournalistes à la base et ce n’est pas pour autant que « Prison Valley » n’a pas un vrai propos documentaire. De la même façon, on a aussi aidé un projet dont la démarche est assez proche, qui s’appelle « Prypiat », qui parle de Tchernobyl, de sa ville dortoir, de Guillaume Herbaut et Bruno Masi, qui ont exactement les mêmes profils : un photographe et un journaliste. Donc c’est quelque chose d’assez classique : un couple photographe-journaliste qui propose des projets, parfois extrêmement intéressants.

Par rapport à l’idée de typologie, nous aussi nous nous sommes forcément interrogés sur la manière de catégoriser les différents web documentaires, en tous cas ceux que nous avons pu aider, puisqu’aujourd’hui, les trois-quarts des projets internet que nous aidons sont des documentaires. C’est le genre qui a le plus clairement émergé depuis un peu plus de deux ans et qui se structure aujourd’hui. Du coup, il nous permet d’avoir une meilleure visibilité puisqu’il y a un certain nombre de projets, 17 je crois, qui sont en ligne aujourd’hui et dont certains ont un impact extrêmement important auprès du grand public, comme « Prison Valley ».

Et le reste, c’est de la fiction ?

Le reste c’est un petit peu de fiction, un petit peu d’animation et un petit peu de magazine aussi mais sur internet, cela reste assez marginal. Même de vraies propositions de ce qu’on peut appeler des web fictions interactive, nous en avons eu quelques unes vraiment intéressantes mais ce sont des projets que nous aidons pour l’instant seulement en écriture et qui ont du mal à résoudre les problèmes d’écriture interactive qui peuvent se poser également dans le cas du web doc.

Dans la fiction, c’est généralement encore plus compliqué. Il faut faire travailler ensemble des scénaristes et des game designer et ce sont deux cultures et deux univers qui ne se connaissent pas du tout. En général, les scénaristes ont beaucoup de réticences à déléguer l’écriture d’une partie de leur projet. Donc, il y a des choses qui se font mais qui, pour l’instant, ne sont même pas encore en production, juste en développement, à essayer de résoudre des problèmes techniques.

Pour en revenir à cette histoire de catégorisation, moi, ce que je propose en général – et c’est réducteur et simplificateur mais ça éclaire pas mal quand on s’adresse un public novice et de néophytes – c’est de classer les webdocs par degrés d’interactivité. Il y a un premier niveau qui ne présente pas d’innovation particulière sur le plan de la forme ou de la narration, qui reste du documentaire assez linéaire. Soit un petit webdoc unitaire qui va être simplement un petit objet audiovisuel, comme « Génération Tiananmen » par exemple. Et c’est typiquement ce que fait Narrative où on a beaucoup d’images fixes et on aimerait bien qu’il y ait davantage de travail sur le langage cinématographique.

On reste sur des petits web docs de format 7/8 minutes maximum, soit en unitaire, soit sous forme de séries et à ce moment-là, le mode de visionnage, et en tout cas l’expérience du spectateur reste assez similaire à ce qu’on peut voir en télévision.

Après il y a un autre niveau et ça c’est plus typiquement les projets de Honkytonk comme « Voyage au bout du charbon » ou « The Big Issue », qui sont des documentaires interactifs mais pour le coup simplement interactifs. Généralement, il n’y a même pas de site web dédié. C’est une application qu’on lance et malgré tout, même si le producteur s’en défend, cela reste relativement proche du CD-ROM d’il y a 10 ou 15 ans.

En tout cas, ça n’exploite pas ou très peu les possibilité du web, du web comme média social. Il y a assez peu la fonction de partage, il n’y a pas la dimension participative, contributive et pas de réelle expérience collective. Cela reste une expérience très individuelle, comme « Thanatorama » par exemple. Ce sont des web docs de première génération sachant que le troisième niveau, et c’est visiblement ce qui se développe de plus en plus, c’est le webdocumentaire interactif et participatif. Ça a été un petit peu « Gaza/Sderot » et encore, ce n’était pas très abouti à l’époque. Ça a été plus récemment « Havana/Miami », qui justement a voulu reprendre le concept de « Gaza/Sderot » mais en donnant une dimension contributive beaucoup plus forte.

C’est aussi « Prison Valley » où il y a l’idée de favoriser l’échange, le débat. Je pense qu’ils auraient pu aller un peu plus loin dans ce sens là. Il y a une idée vraiment super qui consiste à pouvoir voir le nombre de personnes connectées en même temps que vous et qui est présent exactement. Moi j’aurais eu envie, mais peut être qu’il y a des problèmes techniques, (…) qu’on puisse chatter avec ces personnes si on reconnait quelqu’un qu’on connaît, qu’on puisse directement cliquer sur le nom et qu’il y ait tout de suite une discussion très intuitive, très spontanée, très immédiate qui s’engage. Ça, ce n’est pas encore présent dans le web doc et je ne sais pas pour quelle raison.

Il y a une fonctionnalité qu’ils avaient prévue, qui a fonctionné pendant les deux premiers jours de mise en ligne, qui était de poster automatiquement son profil sur Facebook ou Twitter pendant la lecture de « Prison Valley ». C’est-à-dire que quand on se connectait au départ, on cochait une case qui autorisait du coup « Prison Valley » à poster des tweets automatiquement et du coup à chaque séquence du film, ça indiquait automatiquement sur Facebook ou Twitter, par exemple, Pauline est devant l’Imaw au milieu du Colorado et il y avait des liens.

Et ça, je trouvais ça super intéressant parce que du coup, ça ne demande pas d’effort particulier de l’internaute, ça rend les choses très très vivantes, ça met en scène l’internaute et en fait, il y a eu une levée de bouclier immédiate. Tout le monde a dit c’est scandaleux, on veut pouvoir maitriser les choses et même le fait qu’on vous demande de vous identifier, ça a suscité beaucoup de réticences. Au bout de deux jours, ils ont supprimé cette fonctionnalité. En fait, moi ça ne me choquait pas du tout. Ils ont quand même réussi à créer un vrai buzz autour de ça, ce qui finalement reste satisfaisant pour eux, mais c’est vrai qu’il y a une telle préoccupation, souvent à juste titre, autour de la question de la protection des données personnelles que ça empêche de faire un certain nombre de choses.

J’ai une vraie interrogation sur cette dimension contributive. J’ai regardé les personnes inscrites sur « Prison Valley », je me suis rendue compte que ce sont essentiellement des personnes qui s’intéressent au web documentaire.

Je trouve que c’est en train de changer notamment avec « Prison Valley ».

Alors, forcément tout est relatif, notamment parce qu’ils ont fait un plan média très important et parce qu’eux-mêmes ont des relations dans le milieu journalistique.

D’où l’enjeu d’avoir des relais, un plan de communication suffisamment efficace pour relayer l’existence de ce web documentaire, lui donner une visibilité.

C’est pour ça qu’on va aussi de plus en plus vers l’idée de systématiquement le coupler avec un documentaire antenne qui fait en réalité partie de ce plan média. On est vraiment dans le cas de « Prison Valley » dans une logique de « reverse broadcasting ». Le produit dérivé, ce n’est pas le web doc, c’est le documentaire antenne qui permet de toucher un autre public, de toucher davantage, d’avoir une exposition plus importante, et ça c’est la tendance générale.

Pour reprendre mon fil et aller jusqu’au bout de mon histoire de catégorisation, même si encore une fois c’est juste une proposition parmi d’autres, je trouve que le dernier niveau qu’on puisse identifier, ce sont des projets hybrides et bi-média internet/télévision. Mais pas dans une logique, comme « Prison Valley », de déclinaison, mais qui sont au contraire, comme « Twenty Show », dans l’idée de se servir du web comme un support de diffusion d’une part mais (également) pour permettre de recueillir une matière brute, c’est-à-dire des rushes qu’on va réutiliser pour créer ensuite derrière un documentaire antenne qui est vraiment un objet à part qui propose une approche différente.

Comme « Twenty Show », où on est sur quelque chose de complètement contributif qui utilise le média internet et la télévision. Il y a peu d’exemples qui existent comme « Twenty Show » aujourd’hui mais il y a pas mal de choses qui sont soit en cours d’écriture, soit en cours de production et qui appartiennent plus au domaine journalistique. L’idée c’est de faire une première phase de diffusion, mise en ligne sur internet, pour permettre de faire une enquête participative pour associer directement les internautes à un travail de journaliste ou d’investigation sur un sujet particulier et ensuite, avec pour vocation d’en faire un documentaire pour l’antenne mais qui n’aurait pas pu exister sans le web. Ça, j’ai l’impression que c’est de plus en plus une tendance de fond même si ce n’est pas évident à mettre en oeuvre, même si c’est un peu plus cher. En tout cas, c’est ce qui fait à mon sens les synergies les plus intéressantes entre les deux médias.

Un peu comme ce qui se fait au Canada avec « PIP » (« l’indice humain de la crise économique canadienne ») ?

Je n’en ai pas entendu parler spécialement mais oui, le dispositif serait assez proche en fait s’ils ont peut-être prévu de faire un documentaire pour l’antenne, je n’en sais rien. Mais c’est compliqué parce que pour recueillir des contributions intéressantes, il faut qu’il y ait quand même une carotte, il faut essayer d’amorcer les choses, il faut qu’il y ait un moteur. Ce qu’ils avaient trouvé sur « Twenty Show », c’est la mise en ligne d’abord de ces vidéos blogs qui étaient des fictions scénarisées et qui proposaient du même coup une charte de réalisation pour cadrer les contributions et qui du coup incitaient à faire de même. Mais, dans le cadre du journaliste participatif, on réfléchit généralement comment encadrer le plus strictement possible les contributions des internautes, en allant chez eux, en allant les suivre, en leur proposant des outils qui permettent tout simplement des contributions de qualité. C’est ça le souci. Mais là encore, tout reste à inventer. Pour l’instant, il n’y a pas de recette miracle sur la dimension contributive qui fonctionne, on prend toujours forcément des risques.

Et pour vous France 24 c’est du web documentaire ou du web reportage ?

Plutôt du web reportage, plutôt récit journalistique. Nous, il est exclu qu’on les cofinance puisque ce sont des productions internes France 24. Mais, la frontière est très ténue, quand je pense à ce qu’a fait Lemonde.fr. Ils ont pour le coup une grosse partie de production interne parce que pour Boris Razon, le rédacteur en chef, l’enjeu du web documentaire est aussi en terme de formation de ses journalistes, de son équipe, de leur proposer de commencer à avoir les compétence du multimédia en général, et puis du coup, de faire leur travail de journaliste de manière un peu différente, de moderniser un peu tout ça. Mais pour le coup, il y a un certain nombre de productions internes parce qu’ils ont les moyens en interne de faire des sites, de faire des choses assez sophistiquées, assez abouties. Ce qui ne les empêche pas par ailleurs, de se positionner comme diffuseur assez classique et de préacheter ou de coproduire des projets que nous sommes nous aussi susceptibles de soutenir et qui sont proposés par les producteurs extérieurs. Nous, on se retrouve à ce moment-là dans un schéma très classique, directement inspiré du modèle TV en fait.

Pourriez-vous nous rappeler les critères d’éligibilité des projets que vous soutenez ?

France 24 ne serait pas éligible parce que c’est pour nous comme une chaîne, c’est de la production interne. Les critères, c’est une transposition assez directe de ce qui s’applique à l’audiovisuel. L’idée, c’est que concernant les deux aides à l’écriture et au développement, puisqu’il existe une aide à l’écriture multi-supports et une aide à l’écriture internet, ces deux aides-là sont ouvertes aux auteurs et aux producteurs. C’est à peu près 50-50 même au niveau des projets aidés, on aide autant des projets d’auteurs que de producteurs. L’idée, c’est que comme on est sur quelque chose d’émergent, comme on a une démarche assez expérimentale sur ces sujets-là, on voulait que cette aide soit la plus ouverte possible. D’où l’idée que les auteurs puissent faire la démarche seuls et puissent obtenir des subventions. Et d’où le fait que n’importe quelle société de production, quelle que soit sa forme juridique, que ce soit société ou association, quelle que soit son activité principale, que ce soit dans le domaine de l’audiovisuel ou pas, puisse aussi faire une demande sans problème et obtenir l’aide.

D’ailleurs, les producteurs qui présentent des projets viennent d’univers assez différents aussi, comme les auteurs qui ont des profils très différents. Mais, il y a quand même une petite majorité qui reste des producteurs audiovisuels qu’on connaît par ailleurs. Beaucoup de producteurs de documentaires comme les Films d’Ici ou Programme 33, des gens bien connus dans le domaine du doc. Mais, on a aussi des agences web ou des gens qui viennent de la pub, de la communication interactive qui proposent des projets qui sont en général hyper bien au niveau du dispositif de communication, marketing mais généralement, pas toujours convaincants dans le contenu. Mais, ils viennent quand même régulièrement.

On a aussi de très jeunes sociétés, et ça depuis un an, un an et demi. On voit apparaître de nouvelles générations de producteurs qui sont des boites de production qui se disent producteurs de contenus mais sans nécessairement spécifier les choses, sans avoir de ligne éditoriale précise. Ils revendiquent d’avoir complètement décloisonné l’audiovisuel et même le cinéma. Ils s’intéressent aux nouveaux médias mais parmi d’autres supports et ils peuvent pour autant s’intéresser à la télévision, au court métrage et même au long métrage.

Je pense qu’ils vont être amenés au fur et à mesure à préciser un peu leur activité forcément mais c’est vraiment très caractéristique de cette nouvelle génération de producteurs. Et, ils ont aussi dès le départ bien conscience qu’il est impératif de travailler en équipe, de faire appel à plein de compétences très différentes, et aussi éventuellement d’intégrer une stratégie marketing dès le départ, dès l’écriture, quitte à faire appel à des agence de conseil, qui de plus en plus proposent leurs services dans ce domaine-là du marketing interactif. Ils ont conscience aussi qu’il ne faut pas hésiter à aller directement voir les marques d’annonceur en court-circuitant les diffuseurs et ça, c’est quand même une tendance de fond.

En règle générale, les relations entre producteur, annonceur et diffuseur sont vraiment en train de changer en profondeur au détriment du diffuseur qui quand même perd de son poids.

Vous demandez donc un diffuseur ?

Ensuite, il y a une aide à la production internet, uniquement ouverte aux sociétés de productions et aux producteurs, qui effectivement ont déjà l’engagement chiffré d’un diffuseur. Donc, là aussi, on se réfère à un modèle de télévision même si c’est appliqué avec beaucoup de souplesse. L’idée, c’est d’avoir l’engagement d’un diffuseur mais, c’est diffuseur au sens large. Ça peut être une chaîne ou un site media, d’autres sites plus de services comme MSN ou Allociné, des opérateurs de téléphonie mobile, des FAI…

Donc, c’est vraiment ouvert à tous types de diffuseurs, sachant qu’on a retenu, enfin ce n’est pas écrit noir sur blanc, trois critères principaux, trois qualités qu’on doit pouvoir trouver dans ce diffuseur ou aller chercher ailleurs pour compenser certaines faiblesses. Mais, en gros, l’idée c’est d’abord d’avoir du préfinancement. Ça, c’est le critère de base pour assurer une viabilité économique du projet sachant que nous, de toute façon, on ne peut pas intervenir au-delà de 50% du budget. Il faut donc aller chercher les autres 50% ailleurs. Donc, ça c’est la première chose, il faut vraiment un apport en numéraire, même au titre des droits en diffusion, la commission en fait vraiment une question de principe.

Ensuite, la deuxième chose, c’est que ce diffuseur, ce site web doit générer pas mal de trafic, pouvoir compter sur une audience importante pour être un relai auprès du public tout simplement, pour assurer une visibilité, une exposition suffisamment importante. Si ce n’est pas le cas, le producteur est libre de trouver d’autres stratégies de diffusion, d’avoir des co-diffusions, de tout miser sur le viral, d’intégrer à fond les réseaux sociaux. Mais, en tout cas, l’une de nos préoccupations majeures, c’est vraiment d’être sur que le projet sera vu, tout simplement.

Et enfin le troisième critère, qui n’est pas une exigence absolue, mais on préfère quand ce diffuseur a une offre vidéo éditorialisée. Pas uniquement en ligne sur le site de Nike par exemple, complètement hors contexte. C’est dans ce sens que les sites médias comme lemonde.fr, Rue 89, Capa etc. ont une légitimité totale, autant que les diffuseurs internet, parce que ce projet particulier va s’inscrire dans un projet éditorial global. Il y a un vrai travail d’éditorialisation derrière et ça, on apprécie vraiment. Nous n’avons absolument pas de liste de diffuseurs agréés, on peut nous proposer des choses absolument inédites. Notre politique c’est de laisser la commission se prononcer sur ces diffuseurs et de faire au fur et mesure sa jurisprudence.

Et pour Homo Numericus, est-ce qu’ils auraient pu prétendre à une aide ?

Théoriquement oui. Si c’est SFR qui l’a directement produit, ils ne pourraient pas avoir d’aide, il aurait fallu que ça passe par un producteur indépendant car là, on reste dans les missions ultra classiques du CNC : la création indépendante, l’aide à la production indépendante etc. Donc on conserve ce triptyque : producteur, diffuseur, CNC. Le diffuseur et le producteur ne peuvent pas se confondre, ça c’est une certitude. Voilà ce qui explique qu’ils n’aient pas cherché à obtenir du financement de notre part. Par contre, si c’était passé par Honkytonk, la boîte de prod habituelle de Bollendorff, pourquoi pas, à condition qu’on ait le contrat avec SFR pour s’assurer que SFR ne s’implique pas dans l’éditorial, dans l’artistique, que ce n’est pas de la pub déguisée et qu’on se trouve dans un schéma assez classique de sponsoring, de parrainage, sans qu’il y ait un cahier des charges précis auquel il faut répondre.

On va rester sur la ligne création indépendante, ça c’est important. On est ouvert à d’autres modes de financements mais sans tomber dans le Brand Content.

C’est la vraie interrogation. Quel est le statut du producteur ?

On fait une veille assez active sur le Brand Content mais l’idée, c’est de rester très, très prudent par rapport à cela tout en s’ouvrant un peu plus. Encore une fois, on sait que c’est une tendance de fonds. Il faut participer à une sensibilisation des producteurs pour leur dire d’aller voir des marques et d’apprendre à parler leur langage car pour l’instant ils ont du mal à se comprendre. Mais d’un autre côté, l’idée c’est de préserver l’indépendance de la création, d’où le fait que quand on est dans un schéma de production classique, pour une aide à la production, on demande uniquement une lettre d’engagement chiffré, quelque chose qui n’est pas très engageant.

On sait que l’obtention du contrat c’est long, aussi on fait preuve de souplesse de ce point de vue-là. Alors quand le principal diffuseur ou financeur du projet est une marque, là pour le coup on est intransigeant, on demande le contrat et on veut vraiment que ce soit écrit noir sur blanc que la marque adhère aux valeurs diffusées par le programme et qu’il n’est pas question (…) non pas que le produit soit visible parce que pourquoi pas du placement de produit, mais notre limite c’est qu’on ne soit pas dans un schéma où on a un directeur marketing d’une marque qui toutes les semaines fait une réunion avec l’auteur et le producteur pour à chaque fois voir où ils en sont et recadrer les choses quand ça ne lui plait pas. Ça serait vraiment un vrai souci. Malheureusement on sait que ça existe.

Après ça dépend. D’ailleurs le seul projet qu’on a soutenu, qui est aujourd’hui en ligne et qui est très majoritairement produit par une marque et uniquement par une marque, pas de diffuseur à côté, c’est « Les Concerts à emporter ». C’est en ligne sur un site qui s’appelle la blogothèque et l’idée, c’est filmer des groupes de musique, un peu underground en général, mais en pleine ville, dans des lieux insolites genre bus ou en plein centre ville et de documenter l’environnement, c’est à dire de relever la réaction du public. (…) Ils nous ont présenté, il y a un an maintenant, une nouvelle cession de tournage de concerts à emporter avec l’idée de leur donner une dimension internationale qui leur manquait jusqu’à présent. A l’époque, ils sont arrivés avec une chaîne de télévision qui était intéressée par l’idée d’en faire une diffusion antenne, ce qui pour nous n’était pas un critère en soi mais qui leur permettait d’avoir des financements et de faire quelque chose de solide et ambitieux. On choisit de les accompagner en production et on leur donne le maximum, 100 000 €.

Et manque de chance, très peu de temps après, la chaîne se retire du projet pour des raisons a priori budgétaires. Du coup, ils ont eu une longue traversée du désert puisque de toute manière, ils ne pouvaient pas disposer de la subvention puisqu’on ne la verse que quand on a le contrat définitif avec le principal partenaire. Donc ils ont cherché du financement partout à la télévision, sur internet.

Ils ne trouvaient pas jusqu’à ce qu’ils rencontrent une agence de com qui s’appelle Heaven qui était mandatée par Paco Rabane pour mettre en place un plan média autour du lancement du nouveau parfum BlackXS. A ce moment là, et aussi parce qu’ils se connaissaient et qu’ils avaient des relations privilégiées, ils se sont mis d’accord pour consacrer une partie conséquente de ce budget de Paco Rabane à cette nouvelle version des concerts à emporter. Nous on a dit d’accord parce qu’ils ont réussi à défendre (…) le fait que le concept existait déjà, qu’ils existaient déjà en temps que marque eux-mêmes (…). Finalement le producteur a tenu bon, il y a eu un rapport de force assez égalitaire et ils ont pu avancer un certain nombre d’arguments et dans ces conditions, on a dit OK, même si c’est une situation inédite puisqu’on a comme site principal de diffusion, un site avec en gros Black XS et CNC. C’est assez révolutionnaire.

Ca a marché parce que le projet était antérieur à l’arrivée de la marque.

Finalement on est plus dans une logique de co-branding que de brand content, quand un producteur arrive simplement avec un projet où on n’a aucune garantie et c’est plus compliqué. Finalement on est ouverts à tout ça mais les exemples qui fonctionnent ou qui peuvent nous convaincre sont encore très rares.

Et Braquo n’est-ce pas la limite aussi ?

Il y a une dimension marketing forte même si la campagne pub, l’affichage et tout le reste, tout le matraquage a été beaucoup plus efficace que le petit making-of qui était censé faire le buzz. Mais en fait ça reste honnête. Disons qu’en soi, le fait qu’il y ait une dimension marketing ou promotionnelle, nous n’y sommes pas opposés par principe mais il faut que ce projet existe comme une oeuvre en soi, indépendante, avec aussi quelque chose de patrimonial qui doit jouer derrière.

En gros, le projet n’est pas seulement pertinent dans le cadre d’une diffusion d’un programme TV particulier, ou d’une actualité particulière, mais il garde sa pertinence dans deux mois, dans deux ans, voire même plus. L’idée c’est vraiment de s’inscrire dans le temps. Ca rejoint aussi la définition courante de l’oeuvre, c’est ça aussi qu’on entend par oeuvre, c’est le côté patrimonial. Mais c’est bien pour ça que c’est finalement les membres de la commission qui ont pouvoir là-dessus parce qu’il y a toujours beaucoup de questions qui se posent. On est toujours sur des entre-deux, c’est à eux de tenir compte de tout ça, de tous ces aspects-là, artistiques, économiques et parfois c’est extrêmement compliqué de prendre une décision.

Le montant moyen accordé, toujours 50% ?

Non pas toujours. Sur le web documentaire, il y a une fourchette qui est extrêmement large, je parle uniquement de la production. En développement il est assez fréquent qu’on aille au maximum, c’est-à-dire 20 000 € en web doc. En général, on est entre 10 et 20 000 euros et si ça se justifie bien, on a pas de réticence particulière à aller jusqu’au maximum. Par contre en production, on va être beaucoup plus attentifs d’une part à la nature du projet parce qu’il y en a qui peuvent avoir des budgets de 30 ou 50 000€ et d’autres, ça peut aller jusqu’à 300 000 €. Là on est aussi sur des projets très, très différents les uns des autres et il y a un critère important qui est le diffuseur et le montant qu’il propose.

La commission a déjà pu sanctionner un diffuseur, une grosse chaîne, parce qu’ils considéraient que le montant qu’ils souhaitaient investir restait quand même très modeste et qu’ils pouvaient faire un effort. Donc pour signaler cet aspect là, ils ont décidé de réduire considérablement le montant accordé au projet au détriment du producteur qui a du coup été le plus directement sanctionné. Ce qui en soi est une décision assez contestable mais c’était vraiment avec toujours cet objectif, cette mission de la commission, d’inciter des diffuseurs traditionnels ou des nouveaux diffuseurs à mettre le plus d’argent possible dans ces projets-là.

Si je reprends cet exemple, le montant accordé au projet était de l’ordre de 20% du budget. Sinon, si on est dans le cadre de sites médias qui proposent au grand maximum quelques milliers d’euros à chaque fois, ça ne va pas au-delà, et si le producteur a pu sécuriser du financement par ailleurs en allant à l’étranger, en allant voir des fondations, des choses comme ça, là pour le coup on a pas trop de réticence à mettre les 50% qui manquent même si l’apport du diffuseur reste très modeste. C’est vraiment toujours au cas par cas. En montant moyen, on pourrait dire qu’on met 40 000 € sur un web documentaire mais ce n’est pas parlant.

Les devis sont très variables, idem pour les diffuseurs, quels sont les autres financements ?

Déjà, tout le monde s’accorde à dire qu’il n’y a pas de modèle économique. En général, le producteur perd de l’argent sur ces projets-là. Alexandre Brachet a pris des risques financiers énormes sur « Prison Valley », y compris sur « Gaza/Sderot » même s’il était moins en première ligne. Sur « Prison Valley », il a presque mis sa société en péril, je le dis parce que lui-même le dit.

Pour « Gaza/Sderot » aussi bien que « Prison Valley », il y a un budget officiel qui est de l’ordre de 240 000 €, le budget réel c’est plutôt 300 000 €, donc voilà on est sur des choses qui coûtent très cher, en tout cas aussi cher qu’un documentaire antenne. Ce n’est pas du tout du « low cost » et en plus on sait que les sources de financement restent assez limitées. Alors sur ces projets les plus chers, il y a forcément une chaîne derrière. Arte met rarement jusqu’à 100 000 € mais c’est quand même plusieurs dizaines de milliers. Ça permet quand même de faire pas mal de chose. Souvent, il peut y avoir un petit peu de complément du côté des sites médias qui de plus en plus interviennent comme co-diffuseurs. Là-dessus, les chaînes, elles, ne sont pas nécessairement opposées. C’est pour le coup du plan média et de la co-diffusion, tout ça se mêle.

Par exemple Libé et Yahoo qui diffusent « Prison Valley » ?

Oui soit ça, là pour le coup on est plus proche du plan média parce que « Prison Valley » est diffusé sur ces sites en forme de fragments, ce n’est pas l’ensemble du web doc qui est en ligne. Par contre si on prend « Havana/Miami », c’est à la fois en diffusion en ligne sur le site d’Arte et sur le site du Monde.fr et là c’est vraiment l’ensemble du web documentaire, pas des petits modules. Il y a de plus en plus, et c’est ce qui est le plus viable, l’idée de se raccrocher à un modèle TV bien connu en faisant à moindre coup un programme TV, un 52 minutes lié au web doc, d’une part pour obtenir un peu plus de financement de la chaine et d’autre part pour que le projet soit viable en matière de distribution internationale. Du coup ça sera plus simple d’aller voir des chaînes, notamment aujourd’hui des chaînes publiques européennes.

C’est YLE, la TSR… Ils sont beaucoup plus ouverts à l’idée d’acheter ces projets si on leur propose un package : un doc TV et le docu web. Même si en général, c’est le coeur du projet en matière artistique, en matière de vente internationale ils le présentent comme un petit bonus. En gros vous avez le doc TV et en plus vous avez le web docu à mettre en ligne sur votre site, c’est encore mieux. Mais bon ce n’est pas l’argument qui prime en général pour les chaînes étrangères, même si elles vont peut-être évoluer.

Est-ce qu’il n’y a pas un obstacle technique à vendre le web doc à l’étranger puisque à part la langue, il a déjà une diffusion mondiale ?

En général, ils prévoient toujours de le diffuser en plusieurs langues. Si on regarde « Gaza/Sderot » c’est cinq langues, « Prison Valley » ça doit être Français, Anglais et Allemand. En général c’est quelque chose qu’ils anticipent, il y a plusieurs versions.

Ça peut sembler absurde de vendre un web documentaire puisque même les Suisses aujourd’hui ont accès au site d’Arte à « Prison Valley » ou « Havana/Miami », mais pour le diffuseur l’intérêt c’est un label éditorial on va dire. Le mettre en ligne sur son site et acheter des droits de diffusion sur son site web c’est une façon pour lui d’éditorialiser son site et de se crédibiliser auprès de son audience. Je pense qu’il n’y a pas d’autres motivations.

C’est ce que dit A. Brachet : il fait des web docu pour l’image et fait de l’argent grâce à son activité de prestataire.

Il a cette activité initiale de pure agence web qui lui permet d’être prestataire sur d’autres choses et de gagner un peu d’argent mais il y en a d’autres qui n’ont pas cette activité-là. Honkytonk, par exemple ils y arrivent de plus en plus. Ce qu’ils font c’est toujours du web documentaire mais institutionnel, parallèlement à des gros projets.

Du coup une société vouée uniquement au web documentaire c’est viable ?

Il faut de l’institutionnel obligatoirement. Du pur web documentaire à destination de chaînes c’est tout simplement impossible. C’est énormément d’énergie de la part du producteur parce qu’il n’y a pas de partenaire diffuseur principal ou que le montant qu’il propose ne suffit pas. Il faut aller chercher de l’argent ailleurs, être inventif, imaginatif sur le modèle économique, rien n’est sûr.

Il faut aller voir la presse, des journaux, des sites médias européens, internationaux, aller voir des marques, des fondations. Par exemple, « Génération Tiananmen », on est sur un tout petit budget de l’ordre de 40 000 €, le CNC est intervenu à hauteur de 10 ou 15 000 €, soit un peu moins de la moitié du budget et le reste a été financé par un partenariat entre Lemonde.fr et Der Spiegel. Ils avaient aussi l’idée d’aller voir El Pais, le NY Times… Ca ne s’est pas fait mais elles (les productrices de Narrative) ont vraiment été en contact avec tous ces gens-là et avec la Doha Fundation. Du coup c’était un peu dispersé, mais tout cumulé, on est arrivé à faire quelque chose de viable. Mais pour les productrices, il faut s’accrocher, aller frapper à toutes les portes.

Sauf quand comme Narrative, on remporte cet énorme appel à projet de France 5, qui fait vivre la société pendant un certain temps

Ca c’était justement avant « Portraits d’un nouveau monde ». Sauf que l’apport de France TV là-dessus semble important. Ce sont des chiffres qui sont publics je crois, 340 000 €, mais ramené à un coût minute, ce n’est pas si extraordinaire que ça et d’ailleurs Narrative ne s’arrête pas à « Portraits d’un nouveau monde », elles font autre chose en même temps.

Elles font des petites capsules vidéo pour des magazines, pour des sites web. J’étais assez étonnée et en bien, de voir qu’elles faisaient plein de choses par ailleurs, en un minimum de temps puisque ça ne leur demande pas trop d’implication, mais des choses pour lesquelles elles ne demandent pas le soutien du CNC alors que cela serait possible. Mais il y a vraiment cette idée de faire aussi une société viable et non assistée en quelque sorte, alors qu’il y a beaucoup de boîtes, de jeunes producteurs, où l’on sent que s’il n’y a pas le CNC c’est leur mort assurée ce qui est un peu embêtant parce que ce n’est pas notre objectif. Nous, on ne veut surtout pas être les premiers producteurs des projets même si c’est la tendance.

On veut être un coup de pouce, leur mettre le pied à l’étrier, être un bonus, mais on ne veut pas que la viabilité d’une société dépende de cela et on ne veut pas non plus qu’un diffuseur décide le montant qu’il investit dans un projet après avoir eu l’avis du CNC. Ce n’est pas dans ce sens-là que les choses doivent se faire normalement.

On s’interroge sur le statut des auteurs, qui est auteur ?

Le CNC a beaucoup d’interrogations aussi. En fait pour l’instant, on n’a pas d’autre cadre de référence que celui de l’audiovisuel. On demande systématiquement les contrats d’auteurs et la plupart du temps, on a les contrats de cessions de droits avec les auteurs littéraires. Avec les réalisateurs, les monteurs, les développeurs… en général il n’y en a pas et ça ne se justifie pas d’ailleurs. Ca peut se justifier dans le cadre d’un web designer qui serait clairement identifié comme étant le principal auteur graphique du projet.

Mais c’est rarement le cas. En général, il y a une agence web prestataire extérieure qui intervient comme pur prestataire ou coproducteur, ça arrive aussi, mais souvent, il n’y a pas de cession de droits autre qu’avec les auteurs littéraires. Donc finalement, ce qu’on exige c’est que les règles du droit de l’audiovisuel soient respectées, en ce sens qu’il y ait une cession de droit et une rémunération proportionnelle pour l’auteur.

Mais souvent malgré tout c’est une coquille vide. On prévoit bien une rémunération proportionnelle mais le plus souvent le producteur n’aura pas de recettes. On sait donc que ça ne signifie pas grand-chose. On ne sait pas quel pourcentage proposer pour l’auteur. Parfois, on se couvre en passant par la SCAM, la SACD mais qui sont des sociétés de gestion collectives qui elles-mêmes n’ont pas signé avec des éditeurs de service sur internet ou des médias à la demande. Donc on sait qu’il n’y aura pas de reversements concrets mais ça va venir certainement. En tout cas, l’idée c’est de cadrer les choses au cas où, dans quelque années, il y aurait un modèle économique et on arriverait à gagner de l’argent avec ça pour que l’auteur ne soit pas perdant, qu’il ait au moins une rémunération proportionnelle de prévue, ça c’est indispensable.

Sinon, on a d’autres contrats qui sont très particuliers, un peu alambiqués, qui sont entre l’audiovisuel et le jeu vidéo. C’est-à-dire que le producteur va se présenter comme étant auteur d’une partie du projet et qu’il va se conserver des droits, par exemple le droit de pouvoir embaucher la personne qu’il juge la plus compétente pour travailler sur tel aspect particulier du projet comme un ARG (« alternate reality game ») par exemple. Alors là, on est plus dans le domaine de la fiction que du web doc.

Mais il y a l’idée de signer une cession de droit sur une commande d’écriture d‘une bible littéraire par exemple qui va être très clairement définie, encadrée et par ailleurs de préciser derrière que le projet multimédia a d’autres ramifications notamment de type jeu, ARG, et que donc il est entendu que ça ne concerne pas le scénariste principal, l’auteur littéraire, que c’est ensuite au producteur d’embaucher les bonnes personnes, que ce soit en accord ou pas avec l’auteur littéraire.

C’est quelque choses qui peut être intéressant dans le cadre des réflexions en cours qui concernent le jeu vidéo où le statut d’auteur n’est pas reconnu, et nous on ne veut surtout pas tomber là dedans, qu’il n’y ait plus d’auteur parce que ce n’est pas une oeuvre de collaboration, c’est une oeuvre collective et c’est le producteur le plus légitime à détenir tous les droits sur le programme. C’est un raisonnement que beaucoup adoptent.

Laurence Bagot disait justement que la SCAM reconnaissait le statut d’auteur au producteur de web documentaire

Je pense qu’elle se référait à « Projets d’un nouveau monde » où il n’y a pas d’autre auteur du concept que le producteur. Ensuite leur principe, c’est qu’elles signent des contrats de cession de droits avec les auteurs de chacun des modules vidéo. Mais sur l’ensemble de la collection, il n’y a effectivement pas de cession de droits, ce sont les deux productrices qui ont eu l’idée de départ. On a toujours le problème que le concept n’est pas protégeable, du coup on est toujours obligé de spécifier, dans le cas du web doc, que ça porte sur des fragments du web documentaire mais pas sur l’ensemble. Du coup le producteur pourrait garder la main la dessus.

Serge Gordey est-il auteur ou producteur ?

Il est auteur, il a fait en sorte de conserver ses droits sur le concept. Du coup la qualification de l’oeuvre est très précise. Ça lui permet de céder des droits sur le concept et c’est ce qui s’est passé avec « Havana/Miami », c’est parce qu’il a fait ça sur « Gaza/Sderot » qu’ensuite il a pu reprendre ce même principe pour « Havana/Miami ». C’est un format.

Comment s’articule le travail des auteurs et des artistes web ?

L’idéal c’est que le plus tôt possible, l’auteur soit en collaboration, dans une logique de co-création avec l’agence web ou avec un web designer, en tout cas qu’il y ait des interlocuteurs web très précis. Et les projets les plus intéressants que nous aidons sont forcément ceux-là, ceux où le fond et la forme se tiennent complètement et où le web designer aura ouvert plein de perspectives à l’auteur littéraire et où il y a un vrai travail de co-création. C’est le cas de « Gaza/Sderot », c’est vraiment le fruit d’une collaboration très intéressante et très fructueuse entre Serge Gordey et Alexandre Brachet.

Pour moi Alexandre Brachet est un des auteurs de « Gaza/Sderot ». Il ne l’est pas officiellement mais c’est vraiment lui qui a pensé toute l’interface et c’est vraiment ça qui fait sens et qui sert le propos documentaire. L’idéal c’est ça. Après, et c’est ça la difficulté, soit ça marche, ils arrivent à se comprendre et du coup on arrive à des choses plus intéressantes, soit ça ne marche pas et il y a un problème de dialogue et de vrais problèmes de vocabulaire. Du coup, le producteur a aussi un rôle peut être plus important que dans l’audiovisuel classique où il faut qu’il chapote tout ça, qu’il structure tout ça, qu’il mette en relation les gens, qu’il s’assure que tout ça fonctionne.

Notre enseignante pense justement que souvent, ça ne se passe pas bien et qu’il est très difficile d’avoir une coproduction entre un producteur et un prestataire !

Le seul exemple où c’était vraiment une coproduction et ça a bien fonctionné, c’est Honkytonk et 31 Septembre sur « Voyage au bout du charbon ». 31 Septembre, c’était l’agence web avec laquelle Honkytonk travaillait systématiquement au point qu’aujourd’hui 31 septembre a été intégré à Honkytonk, ils forment une seule et même société. Ils se connaissaient depuis très longtemps, ils font partie d’une nouvelle génération. Mais la plupart du temps, quand il s’agit de projets déposés par des producteurs audiovisuels classiques qui font du doc pour la télévision depuis plusieurs années, l’agence web elle est pur prestataire.

Et finalement la personne qui va s’assurer que ça fonctionne, que les deux dialoguent, ça va être souvent le diffuseur. En tout cas, Arte s’implique très fortement d’un point de vue artistique. C’est lui qui donne des pistes en matière d’interactivité, qui suggère au producteur de travailler avec telle agence, ils outrepassent le rôle de diffuseur classique. Moi, je ne trouve pas que ce soit une bonne évolution maintenant c’est ce qui se pratique le plus.

Arte, via Joël Ronez, peut se prévaloir de pas mal d’expérience, par rapport aux autres, ils ont une longueur d’avance sur tout le monde, ça c’est sûr. Je pense que finalement, ça serait plus intéressant de laisser plus libre le producteur ou l’agence, même si c’est compliqué à faire, mais les laisser eux-mêmes explorer des choses.

Du coup est-ce l’idéal qu’une société de production intègre des compétences techniques propres au développement web ?

Il y a un moment où on aura plus de marques et ça sera moins intéressant pour la création, mais c’est pareil partout. La tendance c’est quand même d’internaliser certaines compétences, pas forcément des compétences purement d’agence web mais par exemple Fabienne Servan-Schreiber vient de recruter quelqu’un qui serait producteur nouveaux médias au sein de Cinétélé. Donc je pense que la plupart des producteurs vont adopter cette stratégie-là, d’avoir quelqu’un de plutôt jeune et capable de faire le pont entre les deux.

Qu’en est-il des possibilités d’évolution du web documentaire une fois passée sa mise en ligne.

Il y a une objection économique, ça c’est sûr. Ils ont tous plus ou moins conscience, peut être moins Honkytonk, c’est pour ça que je les ai catalogués en web docu purement interactifs puisque même pour « Le Challenge », il n’y a pas de travail de modération ou d’animation du site. Contrairement à « Prison Valley » où ils prévoient tout un mois de diffusion active, dynamique, où il y a des débats organisés, où les auteurs continuent à travailler dans le cadre même de la diffusion, ce qui est aussi une nouveauté.

D’ailleurs en général, le diffuseur laisse le producteur faire alors qu’on pourrait considérer que c’est plus son travail à lui, de diffuseur, de mettre en place cet aspect promotionnel, de faire vivre la diffusion. Du coup, ce sont des frais assez lourds à supporter pour un producteur puisqu’on lui délègue aussi cet aspect-là alors que ça n’a pas été nécessairement préfinancé et c’est la raison pour laquelle certains projets pensent faire vivre un site pendant une année entière et ne peuvent pas le faire. Cela veut dire payer quelqu’un à temps plein au poste de modérateur, faire un boulot extrêmement important et c’est compliqué parce que pour qu’il y ait de l’audience sur internet il faut rafraîchir le site, mettre en ligne des nouveaux contenus, ça c’est indispensable. Quand on est sur une forme un peu figée, il y a peut être du public qui vient les deux, trois premières semaines et après ça n’en finit plus de chuter et on n’arrive pas à les rattraper. Il faut donc toujours provoquer l’évènement. C’est encore super exigeant.

La plupart du temps dans les budgets, il y a un poste de modérateur mais sur des durées limitées. Pour l’instant, outre « Prison Valley » qui fait ce travail sur une durée de trois mois, je ne l’ai pas vu sur d’autres projets

Quelles sont les possibilités de cross média envisageables sur le web documentaire ?

Il faut distinguer deux choses. Si on parle de cross média, on entend une logique plus marketing avant toute chose. Typiquement à mon sens « Prison Valley » fait du cross média, mais là aussi c’est contestable. « Prison Valley » fait du cross media car dans le but de créer l’évènement, ils prévoient d’une part de décliner le web doc à l’antenne via la diffusion d’un doc de 52 minutes. Il y a une application iPhone essentiellement consacrée au travail photo de Philippe Brault, il y a aussi de prévu l’édition d’un livre de photos et il peut y avoir une expo.

Bref, un ensemble de choses qui tournent autour du web doc et qui ont vocation avant tout à donner de la visibilité et à faire venir le public. Donc, c’est quand même un plan média à très grande échelle avec une logique de produit dérivé. C’est du cross média mais à notre sens ça n’est pas ce qu’on pourrait appeler du transmedia ou ce qu’on appelle au CNC des projets multi supports pour rester le plus neutre possible ou là, l’approche est quand même très différente. L’idée de ces projets multi support c’est d’avoir des écritures, des contenus et des productions d’images très spécifiques pour chacun de ces médias.

C’est comment raconter une seule et même histoire en utilisant la télévision, l’internet, le mobile, d’autres supports éventuellement mais qui doivent chacun être une composante narrative particulière de l’histoire globale. Donc on n’est pas du tout dans une logique de multidiffusion ou de formatage en fonction des caractéristiques de chacun des médias.

Ca s’applique beaucoup plus à la fiction qu’au documentaire parce que très souvent, on va avoir une fiction de référence à la télévision qui va faire 8×52’ par exemple, associée sur internet à une mise en scène virtuelle des protagonistes de la série qui sortent du coup du champ et qui donnent l’illusion d’avoir une vie autonome – on est toujours dans la logique de brouiller la frontière entre réalité et fiction – et qui vont avoir leur propre vie sur Facebook, qui vont tenir des blogs, qui vont nous apporter leur point de vue complètement subjectif sur une scène qu’on aura vu objectivement à l’antenne auparavant. Il y a l’idée d’entretenir un lien particulier au spectateur en utilisant le mobile cette fois-ci. C’est vraiment très souvent un jeu sur les points de vue, c’est réinventer le champ contre champ.

Et l’idée c’est que ces autres points de vue changent le regard que nous pouvons avoir sur l’histoire, sur la narration et que ça ne soit pas simplement du bonus de complément. C’est donc compliqué à écrire et nous dans ce cadre là, le projet qu’on accompagne, qui est le plus abouti et qui va bientôt entrer en production pour Orange, c’est un projet qui s’appelle « Numerus Clausus », qui est une histoire de meurtre dans une fac de médecine.

Ce qui est extrêmement intéressant, c’est de voir quel est le profil des deux auteurs parce que ce ne sont pas des scénaristes de télé classique même si par ailleurs des scénaristes TV peuvent avoir toute légitimité à faire ça mais en l’occurrence il s’agit de quelqu’un qui vient de chez Ubisoft, donc du jeu vidéo, qui s’appelle Brice Holms associé à Alexis Nolent, qui est un auteur de bande dessinée, qui est notamment l’auteur du Tueur.

C’est vraiment l’association de compétences du jeu et de la BD qui permet qu’en termes de narration, ça fasse quelque chose de vraiment intéressant, de vraiment innovant, revitalisant au moins. Dans le cadre du documentaire, je n’ai pas énormément d’exemples, c’est moins satisfaisant du point de vue du caractère innovant du projet mais il y en a un par exemple qui s’appelle « La vie en vert » qui est un projet de documentaire multi supports présenté par Les Films d’IciI qui pour l’instant est encore en développement.

C’est un projet qui reste assez classique mais qui reste extrêmement cohérent parce que leur idée c’est de proposer pour la télévision, dans le cadre de l’année sur la biodiversité, un projet sur les plantes. A la télévision on aurait des séquences très courtes d’une minute en animation sur des plantes, plus un documentaire d’un format assez long de 90 minutes sur l’histoire des plantes en général mais sans animation particulière.

Sur internet, on a une plateforme web un peu collaborative à dimension encyclopédique toujours sur les plantes et la diffusion de différents contenus et sur mobile, on a une application, un herbier de poche, qui en fait est une application de reconnaissance des plantes plus d’autres fonctionnalités un peu plus ludiques où on peut échanger des e-cards autour de l’univers graphique du projet. Là en l’occurrence, le projet a été retenu parce que le projet est vraiment très bon et que ce sont Les Films d’Ici, c’est solide.

Et en même temps ce qui est intéressant c’est qu’il n’y a pas un projet principal, un projet référence mais que les trois, quatre différents contenus présentent un intérêt indépendamment des autres et que tout cela se tient parfaitement et qu’il y avait à chaque fois une vraie réflexion sur les spécificités de chaque média. Mais c’est compliqué, c’est très cher. Ce ne sont que des projets en développement et il y en a beaucoup qui ont terminé leur développement et qui ne verront jamais le jour parce qu’ils n’arrivent pas à obtenir le financement nécessaire.

L’évolution du secteur

Mais les choses vont se structurer. Par rapport à votre question sur la viabilité dune société qui ferait uniquement du web doc, pour l’instant non, mais à terme il faut que oui ce soit possible. Mais on sera dans une économie je pense qui restera très proche de l’économie du documentaire actuel qui reste finalement très précaire. Le producteur s’échine à trouver le financement nécessaire mais une fois que c’est diffusé on le range sur étagère, ça reste très dépendant du CNC, une économie très artisanale, assez assistée.

Je vois bien qu’on va s’orienter vers ça. C’est pas comme s’il existait un modèle pour le documentaire. Il faut essayer des solutions pour le vendre à l’étranger, au moins ça je pense. Peut-être qu’on peut aussi réinjecter un peu de payant sur internet, moi j’ai pas de recette miracle. Mais si on peu avoir une première fenêtre d’exclusivité où le web doc a un accès gratuit et qu’après il soit en accès payant… La révolution de l’Iphone c’est ça, c’est de se dire que sur Iphone les gens sont prêts à payer et du coup je trouve que ça a un impact sur le web en général.

Jusqu’à présent il n’était absolument pas question de sortir sa carte bleue quand on était sur internet, et en fait via l’Iphone, via aussi les modèles du jeu vidéo en ligne où il y a toujours une partie payante, il ya aussi l’évolution qu’est en train de prendre les sites média comme le NYTimes ou lemonde.fr qui en veulent qu’en gros les sites ne présentent pas l’ensemble des articles qui sont présents dans le journal papier en accès premium mais avec un accès limité des contenus, on fait en sorte de s’orienter vers un modèle payant.

C’est ce qu’on voudrait…

Mais les gens payent déjà sur Iphone, c’est déjà extraordinaire. Un petit peu c’est vrai.

Il y a aussi d’autres enjeux, parce que pour l’instant on réfléchit à la spécificité des supports mais ça va vite avoir ses limites car la tendance c’est quand même la convergence de tous ces supports là notamment via la télé connectée qui est en train d’arriver, très vite. Et je pense qu’à terme on va s’orienter vers des projets de documentaire interactifs mais spécifiquement sur la télévision connectée, avec l’idée d’avoir une interopérabilité, la possibilité d’avoir techniquement le même objet en télévision connectée, sur Ipad, sur ordinateur… A terme la vocation de ce fonds là ça va être ça, une aide aux oeuvres interactives, quelque soit le support.

Le web documentaire c’est ne forme qui va forcément évoluer, c’est commencer à tester des choses, voir ce qui peut fonctionner ou pas…

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