Annexe 13 : Entretien avec un professionnel du documentaire ou/et du web documentaire, Pierre-Olivier François

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Entretien réalisé avec Pierre Olivier François via Skipe le 08 mai 2012

Pierre-Olivier François est journaliste et documentariste. Il a travaillé pour France 5, Arte, WDR, etc. Par ailleurs, il a contribué à la création du web-documentaire Adieu Camarades.

De nombreux web documentaires ont été produits et diffusés jusqu’à présent, connaissons nous cependant précisément le moment où ce genre nait véritablement ? Et à partir de quand gagne t-il en légitimité ?

Aucune idée, j’en ai entendu parlé y a 3 4 ans, j’ai attendu que ça vienne à moi. Au début j’étais journaliste puis documentaire tradi. Ça m’allait très bien. Un producteur est venu me cherché pour ce web. Super expérience, je m’occupe de la partie audiovisuelle. L’idée des cartes postales était très bien. On avait beaucoup d’archives et on a essayé de réfléchir sur la manière d’adapter ces archives au format web-documentaire. C’est fait pour des gens qui connaissent l’histoire et les gens qui connaissent pas.

Il y a beaucoup de webdoc mais il s’agit souvent de créations de web tv qui n’ont pas les moyens de la télé.

Notre webdoc a reçu le Prix de la meilleur utilisation des archives et a donc été très exposé. Quelles sont les (ou la) évolutions profondes que ce genre a connu depuis ses débuts (bien que récents) ? Définir des styles de web doc avec un peu de recul?

Ce qui m’a frappé c’est qu’il y a énormément de choses. Je suis allé au festival de La Rochelle, et j’ai été marqué par la profusion d’œuvres. Il y a des choses passionnantes et des gens qui ont compris ce que l’on pouvait faire avec le webdoc. Malheureusement, il y a beaucoup de choses qui sont de la ”sous-télé”, du doc sans documentaliste : sans début ni fin. Y a des trucs qui se perdent.

Quelles sont selon vous les différences majeures qui le distingue du documentaire ”classique” télévisé ?

L’interactivité. Code barre est un webdoc très intéressant dans la manière où ça utilisait l’interactivité.

Cependant, ça n’a de sens que si l’on raconte où ça raconte une histoire. Ça sert à rien d’accumuler des effets techniques sans raconter d’histoire. Le problème est que les possibilités sont illimitées et des fois ça ne s’arrête jamais. C’est mauvais.

Y a t-il des sujets privilégiés par le web-documentaire ? Tout sujet est abordable pour ce genre documentaire ?

La matière historique s’y prête très bien en soi mais c’est peut-être plus complexe. L’image d’archive n’est pas forcément essentielle, on peut s’en passer. Nous avions énormément d’images d’archives. Nous les avons utilisées en état brut (ce qu’on fait très peu en doc classique) ou alors nous avons pris des images pour illustrer (de manière subjective, on détourne beaucoup pour voir l’imaginaire des témoins). Il y a eu donc une utilisation de deux manières très opposées : soit du brut, soit du détourné. On savait qu’on allait avoir beaucoup d’archive que personnes ne connaissait.

La carte postale : rare moyen de communication à cette époque. On pouvait raconter l’histoire à partir de ça. L’idée était un projet global (exposition, livre, documentaire, et web doc) donc les cartes postales ont été utilisées pour le webdoc. Y a quelques tournages communs à la série web et la série classique.

Comment s’est construit le web-documentaire parmi ces différents supports ?

Par rapport au doc classique, le web doc est une base de donnée à part. On nous a pas demandé de combler des trous du doc classique. On s’est même pas coordonné. Il y avait une certaine liberté de part et d’autres.

En ce qui concerne la création, pour le web il y a eu différents scénarios proposés et rejetés par Arte puis ils ont accepté les cartes postales. Dans le webdoc y a des choses que nous avons utilisées qui n’ont pas servi ailleurs : des objets personnels, certaines archives, des blagues des pays de l’est.

Nous avons aussi des témoins différents. Que ce soit dans le doc classique ou le web-doc, on ne racontait pas la même histoire et il fallait que nos personnages aient des cartes postales. De plus on avait décide de pas prendre des VIP de l’histoire juste prendre des personnages ordinaires (par rapport au classique ou y avait des gens plus haut placé). On voulait raconter les raisons qui font que les pays de l’est se sont effondrés. Ce sont des raisons très complexes et très concrètes. Tous les thèmes [ ceux qui apparaissent sur le webdoc matérialisés par différentes couleurs] ont leur importance pour comprendre comment tout le système s’effondre et notamment auprès des gens normaux. C’était important pour nous d’avoir des gens normaux comme les petits fonctionnaires.

Au sein du doc classique, on a pas beaucoup intégré ces personnages. Seulement cinq ou six.

Pourquoi choisir justement de faire parler « les petits fonctionnaires » comme vous dites ?

Cela peut s’expliquer par deux raisons possibles. D’une part la tendance lourde propre au documentaire aujourd’hui (et pas seulement propre au web doc) d’écouter la parole d’en-bas.

D’autre part, c’est plus facile de recueillir les propos que ceux des officiels. Cela demande moins de temps et généralement les gens sont demandeurs pour ce genre de choses. Il y a moins de réticences que lorsque l’on souhaite interroger des officiels ou personnalités.

Est-ce que le web-documentaire est un genre qui découle naturellement des transformations médiatiques en cours impliquées par le développement des médias sur
internet (après les web radio, les web TV, la presse en ligne etc)?

Ça peut perdurer si il y a de l’argent oui, pour l’instant c’est tout subventionné. L’absence de modèle économique est un poids. C’est génial (narrativité complexe, liberté du lecteur) ça correspond à une époque. Je pense même que cela va devenir le modèle dominant. Le web doc est plutôt une économie publique.

Adieu camarades était très cher (2,5 millions tout compris, le web : 300 000). Supporter un tel investissement est possible avec la coproduction Arte France-Allemagne. C’est grâce à la télévision publique.

Au niveau de l’audience, je n’ai pas les chiffres mais Arte est assez content. Les deux universitaires qui ont écrit les textes du web doc disent que ça marche super bien auprès des professeurs. Ça marche assez bien auprès des jeunes. Mon objectif était de raconter à des jeunes et des plus jeunes encore l’histoire de ces gens. Raconter un monde qui a disparu et qui, pourtant, était l’univers absolu d’énormément de gens. Nous avons présenté le webdoc devant des étudiants et, comme c’est assez ludique, ça passe très bien. Il faut que l’éducation nationale se l’approprie.

Pensez-vous également que la notion d’interactivité soit inhérente au genre web documentaire ? Est-elle indispensable dans une optique web 3.0 (même s’il faut être prudent sur la définition de ce terme) ?

Adieu camarades n’est pas interactif (les users ne peuvent pas enrichir le site). C’est un site fermé. C’est pas possible que quelqu’un rajoute quelque chose. Quand je dis interactif : c’est quand l’utilisateur peut choisir son parcours : c’est infiniment plus interactif d’un doc classique où le seul choix est de suivre ou d’arrêter.

Il y a tous les repères qu’il faut : on peut y aller sans problèmes. L’internaute n’est pas obligé de suivre une ligne, on peut se laisser guidé à l’abris de l’époque. Le webdoc est organisé de telle sorte qu’on commence avec le plus évident, et après on navigue dans les thèmes et autres archives du même sujet. On peut se laisser perdre.

Je trouve qu’il ne faut pas demander au web doc d’être comme un doc classique (du point de vue de la linéarité). Néanmoins les gens sont habitués à ce qu’on leur raconte une histoire et les gens aiment bien. Ça a fait ses preuves. Le film documentaire est un moyen qui s’est imposé. Le web doc n’est pour le moment qu’au stade de balbutiement. De toute évidence, être simple c’est toujours plus difficile que de faire compliqué.

Dans tous les modes de narration, ce qui marche c’est la simplicité.

Est ce que le web doc peut apporter quelque chose en plus dans la commémoration ?

Le documentaire historique est un bon business en soi, la télévision fonctionne de plus en plus avec des dates anniversaires. De plus en France, il existe une réelle passion pour l’Histoire. Y a des questions à poser sur la manière dont le doc historique utilise les différentes manières de raconter l’histoire : le témoignage, (mémoire) ; l’archive brute (actualité dans le passé). Le web doc en permettant de mettre en liaison les différentes sources, démultiplie les manières de raconter l’histoire et de comparer les différentes mémoires.

Que pensez-vous du rapport entre texte et image et celui entre image d’archive et entretien ? On peut avoir l’impression que l’internaute se substitue à l’historien parfois ?

Dans Adieu Camarade : la quantité de texte est plus importante dans le web doc (400 pages de script) que le doc classique. C’est malgré tout l’image qui est la plus prégnante. Arte a pas mal insisté sur la contextualisation du texte. On est pas obligé de lire le texte pour comprendre alors que c’est différent pour un doc classique où le texte (celui du narrateur) est vraiment important pour saisir le sens. De toute manière le texte reste essentiel car il apporte infiniment plus de contextualisation, de mise en perspective, d’information. Des choses qu’on peut pas raconter avec l’image.

L’absence de voix off : impact sur la création et la réception ?

Un doc c’est, je vais vous dire la vérité, ma vérité. Mais y a toujours une subjectivité même si y a pas de voix off.

Ça coupe avec le modèle professoral non ?

On a fait un colloque pour présenter le web doc Adieu camarades. C’étaient que des types spécialistes de l’histoire qui étaient ”scotchés” par le web doc. Par rapport à un cours traditionnel ça marche mieux. Le texte remplace peut être le prof. En tous les cas, les jeunes qui ont vu le webdoc ont dit que c’était plus ”rigolo” que leurs cours.

Quel est selon vous (ou quels sont) le (ou les) types d’internaute susceptibles d’être intéressés par le web documentaire ?

Aucune idée, je pense qu’il faut avoir une bonne agilité. C’est certain que par rapport à un manuel scolaire, c’est 10000 fois mieux car on a des moyens qu’aucun manuel ne peut avoir. Quand quelqu’un raconte sa vie, il montre davantage de complexité. Cette complexité-là n’est pas dans un manuel. Quand on a un exemple vivant, les concepts abstraits sont beaucoup plus crédibles.

Dans de plusieurs interviews de professionnels, l’exigence de la narration ressurgit régulièrement. En quoi selon vous, le web documentaire propose et peut proposer de nouvelles formes de narration ? Peut-on parler d’évolution ou de révolution ?

Évolution, il y a de forme narrative propre au web documentaire mais je n’ai pas encore vu de trucs qui ont révolutionné. On fait des choses différemment mais la télé pourrait arrivé au même résultat. C’est plus ludique, plus riche, plus interactif.

En ce qui concerne le contenu, la carte (ou la frise), présente sur une majorité de webdoc historique, est-elle un impératif ?

En général, il s’agit d’une exigence de chaine. L’internaute doit savoir où il est. L’historien et le géographe aiment bien la carte. Ils ont beaucoup de mal à imaginer qu’on puisse raconter une histoire en laissant plus de place à l’imaginaire, au poétique.

La carte, ça rassure, structure. Ils préfèrent que ça soit raconter de cette manière Pour Adieu camarade, la carte était indispensable, et le bloc communiste c’est aussi une géographie donc y a lien avec le sujet. Au début, nous ne voulions pas la mettre. Nous avions peur que ça fasse un peu trop scolaire.

Le web doc se passe sur un écran et l’écran c’est une géographie (la télé est un réceptacle d’image) : la souris invite à la promenade.

Les thèmes sont matérialisés par des couleurs, ça permet aussi de mieux se repérer non ?

C’est un des éléments que l’on a exigé dès le début : les individus s’inscrivent dans un contexte. On va au-delà de leur valeur individuelle. De plus ils ont un attrait visuel et narratif.

Pour conclure cet entretien, comment définiriez-vous l’usage du web documentaire par l’internaute ? On écoute la radio, on regarde un documentaire télévisé, on lit un article. Mais que faisons-nous devant un web documentaire selon vous ?

On s’immerge dans un web documentaire idéalement. Si on rentre pas dedans c’est un échec.

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