6.1. Mesures de prévention et détection

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L’enseignement tertiaire au Maroc, comme partout ailleurs, pâtit de la dissémination effrénée du plagiat électronique. Aussi, sa prévention et sa détection sont-elles devenues d’autant plus urgentes qu’Internet et le World Wide Web offrent aux étudiants la possibilité d’accéder à toutes sortes d’informations qu’ils s’approprient indûment. Et, il serait illusoire de prétendre pouvoir reconnaître intuitivement les sources de tout ce que les étudiants incorporent dans leurs écrits. (Gowan, 2003)

L’idéal pour un pays dont l’éducation tertiaire ne peut encore s’exciper d’aucune expérience dans ce sens tel que le Maroc, est de faire des benchmarkings (parangonnages) internationaux pour capitaliser les meilleures expériences susceptibles d’être adaptables et applicables pour son enseignement supérieur. Faute du souhaitable, l’on peut tout de même chercher le possible. Ainsi, l’on peut s’inspirer de la littérature sur le sujet pour penser, adopter, adapter et appliquer certaines approches de prévention et détection qui ont fait leurs preuves sous d’autres cieux, au niveau de nos institutions de l’enseignement supérieur.

Il ressort en général de la littérature que « le management du plagiat » conventionnel ou électronique (Zobel & Hamilton, 2002, p.25) doit, pour être efficace et efficient, être intégré à une approche holistique proactive du problème. (Carroll, 2007; Devlin, 2003 ; Sutherland-Smith, 2008 ; Senders, 2008 ; Cogdell et Aidulis, 2008, Macdonalds et Carroll, 2006)

Les approches holistiques dont la littérature fait écho, sont certes différentes selon les angles de vision de leurs auteurs, mais elles ont ceci de commun qu’elles peuvent être divisées en trois rubriques : la prévention, la détection et les protocoles procéduraux vis-à-vis des plagiaires.

6.1.1 La prévention

Sous cette rubrique, de loin la plus importante, Carroll (2007), une spécialiste du sujet de renommée internationale suggère cinq mesures :

— S’assurer à ce qu’il ait consensus quant à la signification du plagiat électronique. En effet, l’université ou la faculté devrait avant toute chose commencer par établir unedéfinition claire et sans équivoque du plagiat électronique, offrant des exemples de ce qui est acceptable de ce qui ne l’est pas. (Carroll, 2009) Pour ce faire, l’institution devrait instituer un code de conduite des étudiants qui explicitera par moult exemples ce quel’institution considère comme plagiat électronique et ce qu’elle réserve comme punitions pour les transgresseurs. Des guides et autres documents d’information élaborés à cet effet devraient être distribués aux étudiants. Un site, enrichi de tutoriaux, complètement voué à cette thématique devrait en être le prolongement. Par ailleurs, un code d’honneur élaboré selon une approche participative est d’autant plus fructueux que sa portée dissuasive est largement relayée par la littérature. Il peut prendre la forme d’un document officiel signé et légalisé par l’étudiant. (Hoekema, 1994) Un facteur additionnel renforçant l’attachement des étudiants aux standards du code d’honneur revient fréquemment dans la littérature. Il s’agit du fait que « […] c’est la responsabilité des étudiants, non de la faculté ou l’administration, aussi bien de renforcer que de réviser, le cas échéant, le code d’honneur ». (Notre traduction) (Ibid., p. 79) Il est aussi pratique commune dans les institutions dotées de code d’honneur, que tout travail académique soumis par l’étudiant devrait être accompagné d’une déclaration d’intégrité ou d’authenticité annotée et signée déclarant l’exemption du travail de tout plagiat. (ibidem.) En outre, l’institution, à l’instar de ce qui se fait aux USA, la Suisse et la Grande Bretagne, pourrait exiger de l’étudiant la signature d’un contrat de non-plagiat au début de l’année scolaire. (Perreault, 2009)

Laquelle contrat reprendra encore la définition du plagiat électronique et les normes de citation de sources adoptées, expliquera la nuisance de ce procédé et mettra en évidence les sanctions réservées aux violateurs. De la sorte une triangulation préventive (code de conduite, code d’honneur et contrat de non-plagiat) ne fera qu’unifier la conception du plagiat électronique. (ibidem.)

— Faire le design des programmes et évaluations de sorte à encourager l’apprentissage et décourager le plagiat électronique. Idéalement, ce devrait se faire dans le cadre global et institutionnel d’un changement de paradigme qui passe « […] de l’enseignement vers celui de l’apprentissage ». (Langevin, 2007, p.3) Déjà les syllabi de cours doivent reprendre les standards éthiques retenus par l’institution et les dispositions prises en matière de plagiat électronique. (Arvidson, 2008) Ensuite, les cours devraient être actualisés, contextualités, digitalisés, mais aussi et surtout favorisant « […]la résolution de problème, la prise de décision, l’esprit-critique, l’analyse et la réflexion ». (Notre traduction) (Careless, Joughin, liu et al., 2006, p.18) l’enseignant, pourrait ainsi :

– Procéder constamment à des rotations des sujets de recherches et de laboratoire et leurs fréquences ; (Perreault, 2009)
– Permettre aux étudiants de proposer des sujets de cours ou de recherche empirique parmi un éventail de thèmes ou de leur proposer d’en choisir d’autres ; (McCorde, 2009)
– Assigner des projets individuels et collectifs et ne pas accepter les changements de dernière minute ; (ibidem.)
– Exiger des plans de projets annotés et faire un suivi de la progression en faisant des vérifications périodiques ; McCorde, ibid.) (Cette démarche focalise plus sur l’apprentissage que sur l’aboutissement (note) et la fragmentation du travail met au pied du mur les plagiaires. (Perreault, op.cit. ; François, 2006)
– Alléger le nombre de devoir demandés aux étudiants par semestre ou trimestre. La raison en est que la surcharge contribue au plagiat. (Devlin, 2003)(58)
– Demander des rapports plutôt synthétique que factuels qui fassent l’objet de discussion en classe ; (McCorde, op.cit.)
– Assigner des projets collectifs où chaque composante sera prise en charge par un groupe d’étudiants et instaurer l’autoévaluation et l’évaluation par les pairs notamment dans le cadre d’un apprentissage collaboratif ; (Palloff et Pratt, 2009)
– Changer le design des évaluations. (cf. Chapitre 3, p.83). L’institution ou du moins l’enseignant pourrait tout aussi bien, adopter la démarche portefolio(59), qui s’avère motiver l’apprentissage et dissuader le plagiat électronique. (Lathrop et Foss, 2000 ; Vilic et Cini, 2006)

— Mettre en place une bonne guidance. Les écrits sur le sujet révèlent que les universités qui publient leurs politiques vis-à-vis du plagiat électronique, focalisent plus sur la sévérité des punitions que sur la guidance octroyés aux étudiants, ce qui n’arrange en aucun cas la situation. (Goodman et Swann, 2003). La guidance donc est indispensable. Elle devrait avoir le sens d’un accompagnement formatif et remédiatif.

Elle est formative quand l’enseignant et/ou le bibliothécaire– un intervenant incontournable dans la lutte contre le plagiat (Lathrop et Foss, op.cit. ; Burke, 2004 ; Harris, 2003) – aident les étudiants, pas à pas à développer leur littératie informationnelle, leurs connaissances en matière d’écrits académiques et les conventions de citations de sources qui les accompagnent. Cela devrait se faire en s’aidant de guides écrits et moyennant des exercices réels, méthodiques et contextualisés. C’est un développement de compétences et d’habiletés qui devrait se faire conformément à la taxonomie de Bloom. (Calabaugh et Rozycki, 2001) Elle est remédiative, lorsque le tandem (enseignant/bibliothécaire), détectent des étudiants qui n’arrivent pas encore à faire la part des choses concernant le plagiat électronique et leur procurent « […] un monitorat individualisé de rattrapage ». (Noél et Romainville, 1998, p.143)

— Le renforcement de l’intégrité académique par l’éducation, la communication, l’information et la discussion en classe et en dehors de la classe. L’institution pourrait mettre sur pied un centre de communication écrite dont la tâche principale serait l’organisation régulière d’ateliers de rédaction en faveur des étudiants. Il y sera question des écrits scientifiques, des normes académiques de citation, de la recherche documentaire, de la méthodologie de recherche, de la politique de l’institution en matière de sanctions…Les services bibliothécaires qui, en principe, devraient être « […] d’actifs participants au processus d’éducation des étudiants par rapport aux règles de citation de source et plagiat » (Notre traduction) (Borin, 2002, p.157) sont à mobiliser pour prodiguer formation et information aux étudiants concernant le droit d’auteur, la littératie numérique, l’évaluation de l’information, les styles de citation, les bonnes pratiques en matière d’écrits scientifiques et développement de la pensée critique vis-à-vis de l’éthique académique. (Matz, 2006) Par ailleurs, l’établissement d’enseignement supérieur pourrait introduire l’organisation de « […] semaines de sensibilisation à l’intégrité académique » (Notre traduction) (Hughes et McCabe, 2006, p.59) dans son programme d’activité annuel. L’enseignant, lui aussi devrait explicitement et constamment informer ses étudiants sur ses attentes en matière de documentation, de citation de références, de critères d’évaluation et de sanctions, (Dunn et al., 2004) mais aussi, créer des opportunités de pratiquer et recevoir un feedback sur l’intégrité académique. (Suskie, 2009)Parallèlement, l’institution devrait organiser régulièrement des activités d’information au profit du staff pédagogique et administratif dans le cadre de tables rondes, séminaires, ateliers, conférences, forums… (Chanock, 2008 ; Carroll, 2009)

— Le bannissement de la culture du laisser-aller. Les enseignants, rapportent pas mal de recherches, ferment les yeux sur le plagiat de leur étudiants pour de nombreuses raisons ; l’une des plus importantes est sans doute, la position de l’administration qui, soit ne les supporte pas quand ils prennent des mesures contre les plagiaires soit les critiquent pour l’avoir fait. (Hafernik, Messerschmitt et Vandrick, 2002)Il est vrai que d’un point de vue déontologique et téléologique, l’inaction en face du plagiat électronique est inéthique, mais il n’est pas moins vrai l’administration devrait se mettre sur la même longueur d’onde que ses enseignants en les motivant et assistant à rapporter et sanctionner les plagiaires.

6.1.2. La détection

Sous cette rubrique non moins importante, les spécialistes du plagiat suggèrent que l’institution de l’enseignement :

— Implante un des outils de détection électronique de plagiat. Leur efficacité à débusquer les plagiaires et en dissuader les autres n’est plus à prouver. (McCorde, op.cit.)

Toutefois, cette mesure doit nécessairement être accompagnée d’une formation à l’usage réactif et proactif de cette technologie, notamment au profit des enseignants et autres intervenants au sein de l’établissement. (Carroll, 2004) Comme nous l’avons spécifié dans le cadre théorique, pour que de tels outils de détection puissent faire ce pour quoi ils sont faits, il faudrait que les travaux des étudiants soient sous forme numérique. Or, pour ce qui nous concerne, 80% de nos enquêtés affirment que les travaux qu’ils remettent à leurs enseignants sont soient sous forme papier (traitement de texte) soient sous forme papier (manuscrit) (Voir tableau 5.21 Annexe B). Donc la forme numérique est une condition sine qua non pour que l’outil soit opérationnel.

— Mettre en place un centre d’enregistrement des instances de plagiat, des plagiaires et des décisions prises, dont la gestion sera accordée à des agents spécialisés. A Oxford Brookes University Au Royaume Uni On les appelle (ACOs : Academic Conduct Officers). Ils ont entre autres tâches, l’investigation des cas de plagiat et prise de mesures disciplinaires à l’encontre des plagiaires. Cela peut être selon Macdonalds et Carroll, op.cit.) :

– Une assignation à des cours de renforcement en littératie informationnelle ;
– Une réduction de notes déterminée par la suppression de la partie plagiée ;
– Permission de soumettre de nouveau un travail exempt de passages plagiés ;
– 0% pour le travail ;
– 0% pour le module.

Toutefois si ces agents estiment que le plagiaire mérite une sanction plus sévère que les cinq susmentionnées, alors, c’est au conseil disciplinaire d’en décider et ce, conformément à une politique disciplinaire juste, transparente et largement diffusée (sous formes de catalogues ou brochures) que l’institution, avec la participation effective des étudiants, aura préalablement instituée. Le dit centre d’enregistrement constituera donc une base de données exploitable pour reconnaître les récidivistes et éventuellement donner suite à des actions appropriées en terme de politique et procédures de l’institution envers le plagiat électronique. (Carroll, 2004)

6.1.3. Les protocoles procéduraux

Il faudrait que l’institution instaure et diffuse, des procédures officielles et officieuses, non bureaucratiques, précises et simples à suivre, en cas de suspicion de plagiat électronique dans un travail d’étudiant et ce, sans votation aucune de ses droits. (Devlin, 2006) Le plus important de ces derniers est qu’à tout étudiant doit être accordé le bénéfice du doute jusqu’à preuve du contraire. (Curza et Damour, 2006; Dun et al., op.cit.) Le système punitif de l’établissement devrait lui aussi être protéiforme à l’image du plagiat électronique. Les sanctions, qui peuvent aller de la simple réprimande jusqu’à l’expulsion, devraient, sans intransigeance aucune, être d’abord appropriées puis exécutées. Il y va de la légitimité et de l‘autorité de l’institution. En outre, l’institution pourrait prendre une mesure hautement dissuasive à l’endroit du plagiat et largement en vigueur Aux Etats-Unis, Canada et Royaume Unis, à savoir le droit de révocation de diplôme s’il s’avère être obtenu par plagiat. (Goonen et Blechman, 1999)

L’approche holistique, ralliant mesures institutionnelles et pédagogiques, est décrite dans la littérature comme la clé de la réduction du plagiat électronique (Carroll, 2004), et l’un des mérites de cette approche est, qu’elle focalise d’abord sur la prévention et la dissuasion et s’appuie ensuite sur un robuste système de détection et de punition. (Park, 2004) Bien évidemment chaque institution pourra développer un cadre qui sied le mieux à ses circonstances et ses moyens pour implanter cette approche, toutefois il est impératif que le cadre soit intégré, cohérent et transparent. (ibidem.)

58 Cette mesure fait partie d’un ensemble de recommandations élaborées par The Australian Universitiers Teaching Committée, pour promouvoir les bonnes pratiques en matière de travaux académiques au niveau de l’enseignement supérieur Australien.
59 Portfolio : pratique installée dans la vie scolaire aux Etats-Unis depuis les années quatre-vingt, en réaction aux évaluations standardisées se basant sur un seul produit fini. « Le portfolio est un « genre souple », puisqu’il consiste en une sélection de travaux divers d’étudiants, rassemblés et sélectionnés par les intéressés eux-mêmes. Il correspondrait un souhait de parvenir à une forme plus représentative de l’ensemble du travail fourni par l’apprenant tout en se caractérisant par la discontinuité de son écriture et par l’hétérogénéité des documents qu’il rassemble ». (Merhan, 2009, p.211) Le portfolio renferme les traces des connaissances de l’étudiant, sa progression, ses difficultés et ses réactions face aux apprentissages. Aussi, l’enseignant pourra-t-il évaluer non seulement le produit mais aussi le cheminement de l’étudiant. C’est pourquoi une simple vérification des écrits qui y sont consignés permettra à l’enseignant d’authentifier le travail. (Dunn et al., 2004) Il est généralement admis que le portfolio exerce essentiellement deux fonctions : une aide à l’apprentissage et une base d’information exploitable pour la validation des acquis. il est en quelque sorte, la pressbook de l’étudiant. (Roegiers, 2004)

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