4.2. Impacts sociaux

Non classé

Les conflits qui sévissent en Afrique ont fait plus de huit millions de morts entre 1955 à 2000, victimes constituées pour la plupart des femmes, des enfants et des personnes âgées. Alimentés par des enjeux d’intérêts politique et économique c’est à dire l’exploitation des ressources naturelles et la lutte pour le pouvoir, ces conflits ont entraîné l’une des pires catastrophes humanitaires et des traumatismes moraux ; ils constituent par endroit, la guerre la plus meurtrière jamais survenue sur le continent(123).

Les victimes de ces conflits voire les acteurs, vivent des évènements horribles; les enfants et les civils payent un lourd tribut à cette guerre : viols, violences, tortures, assassinats, humiliation de tous ordres sous le poids duquel, leur vie tranche avec un bouleversement profond. “La guerre est ancrée dans ma tête” témoigne un enfant qui a vécu une longue période de guerre qu’a connue son pays, la Sierra Leone.

4.2.1. Les traumatismes psychologiques

Les conséquences que produisent les conflits armés en Afrique sur les populations civiles, ne sont plus à démontrer. Comme dans beaucoup de guerres à travers le monde, ces affrontements occasionnent non seulement des déplacements forcés mais favorisent aussi les violences sexuelles à l’égard des femmes. Pour certains analystes, ce phénomène est une option volontairement choisie comme stratégie d’action par les combattants, visant à terroriser la population pour marquer la conscience humaine sur leur détermination à tout sacrifier pour obtenir le résultat de leur opération. Ces violences qui se produisent de manière régulière, contribuent à déstabiliser familles et communautés, car les femmes sont victimes de viols et porteuses de grossesses non désirées(124) ; d’autres se livrent à la prostitution où se transforment en esclaves sexuelles.

Les camps des déplacés se transforment en grenier de viols où les femmes sont exposées à la merci des combattants. Contre des faveurs sexuelles, elles attendent bénéficier des aides alimentaires substantielles ou de la protection pendant ou après le conflit. Les menaces ou les risques de viols et violences sexuelles créent de la psychose chez de nombreuses femmes âgées ou mères de jeunes filles ; elles craignent quotidiennement que leurs filles fassent l’objet de viols ou de violences sexuelles ; pour cela elles cherchent par tous les moyens à s’éloigner davantage en profondeur de la brousse ou de la forêt.

Soumises aux aléas des conflits et pris dans le piège des violences aveugles des combattants, les femmes sont rejetées par la communauté ; mère d’enfant par les faits de circonstance, elles deviennent marginales, car objet de risée de leurs familles(125). Pour un statut qu’elles n’ont pas choisi de vivre, elles se confrontent à une charge supplémentaire, celle de s’occuper des enfants non désirés.

Avec les violences sexuelles, qui prennent leur source dans les conflits armés, s’accompagnent la propagation de l’infection à VIH/SIDA et autres maladies sexuellement transmises. Les conflits armés en Afrique subsaharienne conduisent à une modification de comportement sexuel. Durement frappée par le VIH/SIDA, cette partie du continent devient le théâtre de contamination exponentielle. La population en général et la population active en particulier, est ainsi prise dans deux types de conflits ; l’un ouvert par ses actions militaires, l’autre fermé, par son action silencieuse; les deux se croisent, entretiennent un taux de mortalité élevé. Tout cela constitue une source de préoccupation pour les femmes vulnérables qui voient les moyens d’action faire défaut pour leur prise en charge. En période des conflits, l’objectif militaire reste la principale priorité, la lutte contre les maladies et la prise en charge des patients étant reléguées au second plan.

Comme les femmes, les hommes sont aussi victimes de viols et violences sexuelles dans les conflits armés. Même si des analystes de la vie sociale (anthropologue, sociologue…) ne disposent pas de statistiques à ce sujet, le moral des hommes restent marqué par ce phénomène que d’aucuns considèrent comme « une autre arme de destruction massive ». Au-delà des viols, les hommes sont objets de sévices physiques, de tortures et de tous actes dégradants ou inhumains. Partant des viols, on assiste au taux élevé de prévalence des infections sexuellement transmissibles parmi les combattants, le VIH/SIDA étant utilisé comme moyen de guerre, une stratégie qui modifie le paysage des conflits armé en Afrique(126).

Dans « Genre et conflits armé, synthèse » Amani El Jack(127) décrit les violences sexuelles comme un poids de la souffrance que les femmes portent, suite aux agressions sexuelles qu’elles ont subies. Cet acte déstabilise les relations de genre, et cause des dégâts souvent irréparables au sein de la communauté.

La plupart des viols se font en public, les victimes tentent de souffrir en silence et mènent par elles même le combat pour s’en sortir. « On entend rarement parler de femmes s’exprimant en public sur toutes ces choses qui leur sont arrivées. Elles préfèrent encore souffrir en silence en attendant de pouvoir tourner la page. Elles tentent de vivre avec, ou de vivre avec l’idée qu’elles ne sont pas seules dans leur cas. Si des centaines d’autres filles parviennent à vivre avec, alors, c’est que c’est possible, en attendant que petit à petit, ça s’efface… Mais la plupart des viols étaient commis en public. Votre fille peut plaire à l’un des rebelles et juste sous vos yeux – la maman, le papa, les autres frères et sœurs – le viol aura lieu. C’est comme ça que tant de filles ont su que leurs amies avaient été violées. »(128)

4.2.2. Les déplacements forcés

Dans son ensemble, le déplacement forcé est considéré comme une forme de violence la plus descriptive, influant sur les droits humains, économiques, politiques et sociaux(129). Lorsque le conflit éclate, la population quitte son lieu de résidence, abandonne tous ses biens ; la première préoccupation pour elle, est de se mettre à l’abri des combats. Privées de leur foyer, ces personnes sont victimes de persécutions de tous ordres (religieuse, politique..) car elles doivent se soumettre aux lois et règles des communautés d’accueil. Considéré comme une violation de droit à la vie, le déplacement forcé peut être interne ou externe.

4.2.2.1. Les déplacés internes

A la recherche d’un abri ou de lieu sûr, les personnes qui ne participent pas au combat donc civiles, se confrontent à des situations inhabituelles auxquelles elles doivent faire face. La brutalité de la survenance des affrontements et le manque d’attention des belligérants à s’occuper des vies humaines, donnent aux populations un sentiments d’abandon de la part de ceux là qui sont censés les protéger des troubles à l’ordre public, de l’insécurité, des catastrophes naturelles ou autres actes de violence, qui se produisent dans leur communauté. De ce fait, ces personnes décident de changer de lieu de domicile tout en restant sur leur territoire.

Pour les Nations Unies, ce sont « … des personnes ou des groupes de personnes qui ont été forcés ou contraints à fuir ou à quitter leur foyer ou leur lieu de résidence habituel, notamment en raison d’un conflit armé, de situations de violence généralisée, de violations des droits de l’homme ou de catastrophes naturelles ou provoquées par l’homme ou pour en éviter les effets, et qui n’ont pas franchi les frontières internationalement reconnues d’un État. » (130)

Comme conséquence de conflits armés en Afrique, les déplacés internes ne sont couverts par aucun instrument juridique internationalement reconnu. C’est en 2009, que les États africains vont adopter la première Convention de l’Union Africaine sur la protection et l’assistance des personnes déplacées en Afrique.

Connue également sous le nom de Convention de Kampala(131), cet instrument, dans l’attente de sa promulgation, vient combler un vide et, ouvre l’espoir pour soulager la souffrance des victimes de conflits armés internes. En attendant, la communauté internationale qui dispose de la convention de 1951 sur le statut et la protection des réfugiés, voit sa compétence limitée ; les populations déplacées internes continuent de vivre dans une précarité, accentuée par le conflit.

Considérée comme une période transitoire liée au conflit, la durée d’un déplacement interne finit par s’allonger par manque de résolution des conflits ou de sortie de crise.

Les enfants déplacés grandissent en dehors de leur foyer d’origine ; ils finissent par atteindre la maturité dans des conditions difficiles ou l’éducation de base est compromise dans un contexte de déficit psychosomatique.

De leur côté, les femmes déplacées n’arrivent plus à assumer leur responsabilité du fait des pressions que crée la guerre. Pendant cette période, les hommes abandonnent leurs familles, les femmes en deviennent les chefs; elles sont obligées d’inventer de nouvelles activités pour prendre en charge leurs enfants.

Comme en Afrique, les ressources sont rares, les femmes privilégiées vont développer les activités de commerce, tandis que les moins nanties comme les filles, sont obligées de faire des travaux domestiques (entretien des maisons, garde d’enfants, vendeuses ambulantes…). Le déplacement interne, reflet d’un héritage forcé, peut toutefois, donner lieu à un avantage aux femmes, en leur procurant des connaissances dans le domaine de la santé, de l’éducation, du développement local, pour qu’elles participent davantage à l’amélioration des conditions de leur vie. Cependant, le déplacement interne apparait comme un déséquilibre qui compromet le bien-être et l’avenir des femmes avec une répercussion sur celui des enfants(132).

4.2.2.2. Les réfugiés

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la communauté internationale s’intéresse au statut des réfugiés et s’attèle à compenser le vide juridique qui existe, afin d’apporter aide et soutien aux personnes qui ont quitté leur pays pour raisons d’insécurité due au conflit. Cette démarche aboutit à l’adoption de la convention de 1951 et son protocole additionnel de 1967 sur le statut des réfugiés. En article premier point deux de ladite convention, est réfugiée, « Toute personne qui, par suite d’événements survenus avant le premier janvier 1951 et craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions publiques, se trouve hors de son pays dont elle a la nationalité et qui ne peut, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays, ou qui, dans lequel elle avait sa résidence habituelle, à la suite de tels événements ne peut ou en raison de la seule crainte, ne veut y retourner »(133).

L’Afrique, ne voulant pas rester en marge de cette démarche, adopte en 1969 la convention de l’OUA sur les réfugiés, en précisant dans son article 1er paragraphe 2 que: « Le terme réfugié s’applique également à toute personne qui, du fait d’une agression, d’une occupation extérieure, d’une domination étrangère ou d’événements troublant gravement l’ordre public dans une partie ou dans la totalité de son pays d’origine ou du pays dont elle a la nationalité, est obligée de quitter sa résidence habituelle pour chercher refuge dans un autre endroit à l’extérieur de son pays dont elle a la nationalité » (134).

Le rapport statistique du Haut Commissariat des Nations des Unies pour les Réfugiés (HCR) sur les tendances mondiales en 2010, montre que 43,7 millions de personnes à travers le monde sont contraintes à vivre en dehors de leur foyer (déplacés internes) ou de leur pays d’origine (réfugiés). Avec la flambée des affrontements armés internes, l’Afrique devient le premier continent au monde qui compte plus de réfugiés. Du conflit de Sahara occidental aux guerres dans la corne de l’Afrique en passant par l’Afrique occidentale, la région du Grand Lac et l’Afrique centrale, le flux des migrations forcées n’est pas prêt à s’estomper.

En 1999, le continent africain compte plus de 6 millions de réfugiés soit environ 3,5%(135) de l’effectif mondial publié par le HCR (21, 5Millions), pour atteindre onze millions de réfugiés en Afrique centrale et de l’Est en 2010, sur les 43,7 millions que compte le monde. Si dans une moindre mesure, ces déplacements sont le fait des catastrophes naturelles, ils relèvent en bonne partie des conflits armés internes.

Ce phénomène d’ordre social, juridique voire politique, compromet l’avenir d’une génération et constitue un poids pour les seuls pays d’Afrique qui doivent désormais faire face à la fois aux défis des conflits et, à celui de survie des populations. Les ressources mises à disposition pour venir en aide aux réfugiés africains est en constante baisse, la méfiance des pays occidentaux à s’impliquer dans la recherche de solutions collectives entrave l’élan mondial que le HCR mène dans une dynamique de solidarité internationale. « Les craintes d’afflux supposé de réfugiés dans les pays industrialisés sont très exagérées ou associées à tort avec des problèmes relatifs à la migration. En attendant, ce sont les pays les plus pauvres qui doivent supporter le plus lourd fardeau. », a déclaré António Guterres, Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés.

Devant la chute de Mogadiscio et le renversement du gouvernement suite à la guerre de 1991, le HCR établit à Dadaab (136), le premier camp des réfugiés d’Afrique, lequel devient par la suite le plus grand camp des réfugiés dans le monde. Dès lors on assiste sur le continent, à une succession des camps qui s’ouvrent face à l’augmentation des populations qui fuient leurs pays pour raisons d’insécurité due aux conflits armés.

Initiés dans le but de soulager à court terme la souffrance des réfugiés, donc temporaires, ces centres d’accueil tendent à s’éterniser du fait de non retour à la normale dans les pays d’origine.

Cette situation peut entrainer de graves problèmes de santé et d’environnement. Les réfugiés arrivent dans les camps souvent épuisés, appauvris car partis précipitamment, ils abandonnent tous leurs biens et après de longues semaines de marche voire des mois, sous le soleil ou la pluie, « On essayait d’avancer quand le soleil n’était pas trop chaud », dit Khadija, une somalienne de Dadaab. Les enfants dénutris et dont l’état de santé très dégradé n’arrivent pas à survivre par manque de moyens immédiat de prise en charge adéquate.

Dans ces camps, les installations sanitaires ne sont conçues que pour des périodes relativement courtes avec des matériels de premiers soins limités ; les abris d’habitation sont des huttes construites par les réfugiés, avec des bouts de bois recouvertes de bâche blanches fournies par le HCR(137).

Quotidiennement, les réfugiés attendent des vivres de cet organisme qui participe à développer un programme d’aide à leur installation. La sécurité étant assurée par le pays d’accueil qui doit veiller à assurer un environnement propice à la libre circulation de toutes ces personnes en détresse.

L’une des difficultés à laquelle les réfugiés doivent faire face, est la promiscuité et la surpopulation. Généralement conçu au départ pour un effectif réduit, le camp va accueillir au fil des temps un effectif pléthorique des personnes. C’est le cas du complexe de Dadaab qui au départ était prévu pour 90.000 personnes mais qu’aujourd’hui accueil plus de 470.000 réfugiés(138) y compris les réfugiés de « troisième génération » c’est-à-dire des enfants qui sont nés dans ce camp.

En plein conflits armés, le camp devient le principal cadre de vie où chaque personne forcée à quitter son domicile, son pays y s’installe et apprend de nouvelles modes de vie individuelles ou collectives. C’est de là qu’on observe comment chaque famille, chaque culture et chaque société se croise, pour fonder une nouvelle vie tournée vers l’avenir(139).

Dans les camps, les réfugiés se trouvent dans un milieu où règnent le doute et l’espoir de quitter un jour cet « enclos ». Avec impatience, ils attendent un probable retour dans leur foyer, soumis aux réalités du terrain ; la paix et la sécurité sur lesquelles ils espèrent, deviennent illusoires dans leur pays.
Partagés en sections ou subdivisés en blocs, les camps de réfugiés voient la participation des organisations humanitaires qui fournissent les articles de première nécessité(140) : produits d’hygiène, nourriture, eau, médicaments essentiels, matériels scolaires et outils didactiques. Pour assurer un séjour descend à la population réfugiée, des mesures d’ordre administratif sont définies et développées tels que le poste de police pour la sécurité des camps, les points de loisirs, les blocs administratifs qui sont situées à la périphérie où à l’intérieur des camps.

Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) fournit de la nourriture sous la responsabilité des agences humanitaires qui disposent du personnel volontaire. Chaque membre de famille des réfugiés, dispose d’une carte délivrée par la Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) (141), laquelle carte permet l’accès aux différents services offerts dans les camps y compris celui de la nourriture. La distribution de la nourriture se fait une fois par semaine ou deux fois par mois.

Les habits et autres produits nécessaires à la vie quotidienne, sont distribués une fois par mois. Afin d’obtenir de l’argent liquide pour s’acheter d’autres produits qui ne sont pas fournis par les humanitaires, tels poisson frais, viande de brousse, de petits gadgets indispensables à la famille, les réfugiés revendent une partie de leur dotation en vivres aux populations locales ou aux commerçants. Pour faciliter l’accès des réfugiés à d’autres produits, des marchés s’ouvrent aux environs ou à l’intérieur des camps. Ils sont approvisionnés par des vendeurs ambulants qui viennent des villes voisines ou des capitales. Sur ces marchés, se trouvent des ustensiles de cuisine, des tissus autres que ceux donnés par le HCR, des produits pharmaceutiques et tout ce qui fait la vie d’une plateforme commerciale.

Dans le secteur, avec la présence des réfugiés, se développent des activités de loisirs et des petits emplois qui occupent à la fois les habitants locaux et les réfugiés. Les activités agropastorales se développent par les réfugiés, avec l’appui des autorités locales qui leur mettent à disposition des terres cultivables.

Dans les camps, les hôpitaux ou les centres de santé y sont construits. Ils comprennent divers services allant des activités préventives aux soins curatifs. La plupart du personnel soignant est constituée des réfugiés et des femmes qui sont formées comme matrones accoucheuses ou aide malades et qui mènent les activités sous la direction des agences humanitaires, responsables du programme santé. L’accès aux soins est gratuit et par endroit, le HCR apporte une prise en charge aux réfugiés qui se rendent dans des services sanitaires plus spécialisés. En dépit de cette organisation officielle, menée par les agences humanitaires, se développent aussi, des activités de médecine traditionnelle dans les camps ou à l’extérieur, menées par les réfugiés ou par les autochtones au profit des réfugiés.

Sur le plan éducatif, le HCR veille à installer un système scolaire pour permettre aux enfants réfugiés de bénéficier d’une scolarisation adéquate(142). Financée par le HCR ou d’autres agences, la scolarité est gratuite. Par souci d’assurer une éducation à leurs enfants, les parents réfugiés participent à la construction des bâtiments avec des matériaux locaux ; l’enseignement est fourni par les réfugiés « maitre parents » ou par des volontaires recrutés par les agences. Toutefois, certaines difficultés sont perceptibles ; les agences manquent de fonds pour le financement des activités scolaires.

En matière d’emploi, la seule opportunité qui s’offre aux réfugiés est de travailler pour le compte des organisations humanitaires à des postes moins qualifiés : jardiniers, agents d’entretien, chauffeurs, éducateurs…. Pour permettre d’offrir aux familles une large possibilité de travail, les agences développent des activités dites communautaires, où sont menées les activités génératrices de revenus (AGR). Ce cadre offre aux populations vulnérables, par exemples les femmes chefs de ménages, les handicapés physiques, les filles et mères adolescentes, à se procurer une activité rémunératrice.

Dans les camps, des conflits ne sont pas absents. Entre les membres des communautés des réfugiés, des considérations interethniques peuvent entrainer des dissensions de nature à créer un trouble grave au sein du camp. Pour permettre une cohésion entre tous, les agences initient des entités de règlement de conflits gérés par des délégués hommes et femmes, désignés parmi les réfugiés. De manière hiérarchisée, cette organisation participe à la vie des camps, au côté des agences qui les considèrent comme des partenaires sociaux.

Cependant, les agences humanitaires se confrontent aussi à des difficultés dans leur rapport avec les gouvernements des pays d’accueil ou avec les délégués des réfugiés. Dans le premier cas, les autorités considèrent les missions humanitaires comme un risque de fixer de manière durable les réfugiés sur leur territoire ; ils estiment aussi impossible l’intégration des réfugiés dans leur pays, compte tenu de l’insuffisance de leurs ressources. Souvent, la lenteur dans la mise en œuvre des dispositions contenues dans la convention sur le statut des réfugiés par les pays d’accueil est source de friction entre les gouvernements et les agences humanitaires qui voient-elles, une violation des principes des droits de droit de l’homme. Pour leur part, les agents recrutés localement, s’offrent l’occasion de demander aux agences humanitaires une amélioration dans les conditions de travail, ignorant le caractère du volontariat de la mission, et que la main d’œuvre locale constitue une part de contribution que les réfugiés apportent pour le bon déroulement de la vie dans les camps.

Comme le déclare Luc Cambrézy, le camp des réfugiés marque la frontière entre « l’autochtone et l’étranger, le citoyen et l’exilé » (143). Le bouleversement qu’apporte cet état de fait dans la vie d’un homme, d’une famille ou d’une communauté est considéré comme un déclin qui met frein à la promotion d’un mieux être, entache la culture des réfugiés qui doivent désormais compter avec d’autres cultures pour assurer leur survie. Le combat qu’ils mènent quotidiennement avec l’appui des agences humanitaires, elles mêmes confrontées au déficit des moyens matériels et financiers, n’a qu’un seul but, vivre dans l’espoir d’un retour. S’ils se sont mis à l’abri des coups de canons, des tirs de mitraillettes et autres armes automatiques, les réfugiés sont affectés sur le plan psychologique, face aux nombreux défis que présente un camp de réfugiés.

4.2.3. Les Enfants dans les conflits armés

4.2.3.1. Les enfants, victimes de maladies

Pour les organismes en charge des enfants et particulièrement l’UNICEF, en période de conflits, la vulnérabilité des enfants s’accentue. C’est le cas de la République Démocratique du Congo, où plus de 12% des enfants n’atteint pas leur premier anniversaire du fait de la hausse des maladies infectieuses, consécutives à une carence d’hygiène d’une part et d’autre part, à une malnutrition protéïno-calorique due au manque d’alimentation riche et équilibrée. Les services de santé de base et l’accès aux médicaments essentiels sont rares, aggravant ainsi le taux de mortalité chez cette catégorie de population.

Chez des enfants qui survivent, on note que bon nombre d’entre eux sont traumatisés car témoins des actes de violences perpétrées sur les membres de leurs familles par les groupes armés. Des scènes horribles qu’ils vivent, tuerie aux coups de machettes ou de fusils, les détonations des armes lourdes ou d’assaut, des jours et des nuits d’insomnie et de longues marches, sont des situations qui marquent l’esprit de ces enfants, souvent abandonnés ou en compagnie de leurs parents. Une fois privés du tissu familial, les enfants victimes de conflit, perdent le chemin de l’école car élevés par les membres de leur communauté, dans laquelle les structures scolaires font défaut ; la guerre ayant détruit des infrastructures socio éducatives. Parfois ces enfants se retrouvent dans la rue sinon, ils vivent dans de camps des déplacés avec des conditions de sécurité et d’hygiène préoccupantes.

Les conflits armés empêchent les enfants d’avoir accès à la nourriture, aux soins médicaux, à l’eau potable et à l’éducation. Cela favorise la flambée des maladies qui viennent compliquer le séjour des populations dans les camps des réfugiés ; les enfants restent les premières victimes de la malnutrition, des maladies diarrhéiques des infections broncho-pulmonaires, du paludisme, augmentant le taux de mortalité dans la communauté(144).

Les principales infrastructures socio économiques sont l’objet d’attaques et de pillages systématiques de la part des groupes rebelles ; ces opérations ciblées contre des installations civiles occasionnent de perturbation dans la vie des populations qui vivent retranchées dans un abandon total. L’incertitude créée par les conflits, entraine de la détresse chez les enfants. Victimes d’attaques contre leurs communautés, les enfants qu’ils soient soldats ou réfugiés, sont témoins et auteurs des actes de barbarie aux conséquences incalculables. Cependant, ces faits qui les marquent profondément sur le plan psychologique, modifient dans le temps, le cours de leur vie.

Sous les feux des armes, les parents se séparent de leurs enfants qui se retrouvent seuls, sans surveillance ; Ils deviennent la proie à des guerriers prédateurs qui font leur loi. Eloignés de leurs foyers, les enfants sont exposés à des tentatives ou des pressions environnementales qui les détournent de leur éducation. Plus le conflit se prolonge, plus les forces en présence font recours aux enfants à qui elles offrent des armes facilement maniables et transportables (armes de petit calibre), lesquelles alimentent les conflits en Afrique.

4.2.3.2. Les enfants, soldats

Si les conflits armés font des ravages au sein de la population civile, détruisant foyers, villages écoles, centres de santé, jetant en route de nombreuses familles, ils font plus de mal aux enfants que les bombes ou toutes autres explosifs.

Exposés à la violence des conflits par leur âge, les enfants vont de plus en plus être exposés aux envies que créent les guerres sur le continent africain. Cette pratique se déroule en dépit des normes internationales sur la protection des enfants, traduites par la convention sur les droits de l’enfant (CDE) (145).

A ce jour, des dizaines de milliers de filles et garçons participent aux conflits comme combattants et sont exploités par toutes les parties au conflit. Si la statistique reste muette aujourd’hui, les enfants africains sont brutalisés et utilisés de manière terrifiante dans les conflits qui secouent l’Afrique subsaharienne. On estime à plus de 2 millions, le nombre d’enfants tués dans des situations de conflit armé à plus de 6 millions le nombre de ceux rendus handicapés à vie et que près de 300.000(146) manœuvrent en qualité des combattants dans les zones de combats dont plus de 40% se trouve en Afrique. Ce phénomène fait bel et bien partie du langage des guerres qui se déroulent en Afrique.

Recrutés par les forces gouvernementales ou les forces rebelles, les enfants, garçons et filles dont l’âge varie entre 08 et 17 ans, sont transformés en instruments de travail sur les théâtres des opérations afin de grossir les rangs des combattants. Sur le plan psychologique, ces enfants facilement maniables et contrôlables, sont soumis à un lavage de cerveau pour obtenir d’eux une obéissance totale. Ils ignorent le droit, et n’ont pas de limite dans les opérations, ils deviennent redoutables car la terreur étant leur mode d’action.

Une fois enrôlés, les enfants ne sont pas utilisés qu’au seul service des combats ; en première ligne dans les terrains d’opérations, les enfants-soldats sont des espions, des coursiers, des gardiens de sites diamantifères, pétrolifères ou encore des porteurs. Comme les « Small girls Unit » au Libéria(147), les filles participent au côté des garçons pour effectuer ces missions hors du commun. Contrairement à beaucoup d’avis qui déclarent que les filles sont des esclaves sexuelles, dans certains conflits, elles sont essentiellement utilisées pour s’occuper de la vie des combattants en leur apportant aide et appui tels les renseignements sur la position de l’ennemi, la préparation des potions et des rites pour la guerre. Eléments de tête lors des attaques et souvent livrés à eux-mêmes, ces enfants soldats participent à plusieurs batailles ; ils connaissent la faim, la souffrance et se souviennent d’avoir tué des soldats ennemis pour se défendre. Beaucoup d’entre eux sont morts. Ces conflits, avec ou sans implication des enfants, sont sources de déséquilibre chez cette frange de la population.

La participation des enfants dans les conflits en tant que combattants, constitue une source de préoccupation pour la société africaine. Un enfant soldat qui perd l’éducation familiale, sa culture, déconnecté des ses origines, devient une source de danger pour sa communauté. A la fin des conflits, la tendance est à la démobilisation et à la réinsertion (ce que nous développerons un peu plus loin). Certes, c’est l’occasion de revenir à la case de départ et retrouver son milieu, mais en pratique, cette démarche ne libère pas les enfants du traumatisme qu’ils ont vécus au front et ne sont pas en même d’avoir un équilibre mental pour reprendre la vie normale. «Je m’appelle Wilmot et je suis du Libéria. J’ai 16 ans. À 5 ans, j’ai fui le Libéria avec ma mère pour la Sierra Leone. J’étais alors trop jeune pour comprendre réellement ce qui se passait. J’ai entendu tirer, vu des gens courir et d’autres tirer. J’ai vu tuer des gens, j’en ai vu mourir ; des jeunes de mon âge mouraient. [...] J’ai vu des milliers de familles, comme la mienne, tout abandonner et fuir. [...] » (148) .Le mental de l’enfant ayant saisi ces faits, il lui est difficile de s’en remettre; et toutes les épreuves qu’il a encourues deviennent pour lui, une source de déstabilisation psychologique

Avec les enfants dans les conflits, c’est une génération qui est sacrifiée. Le nombre des filles et garçons enlevés de leur foyer ou de leur collectivité a atteint un niveau sans précédent. Les enfants influençables sont souvent déroutés par des messages d’appel à la haine et à la désobéissance contre le pouvoir de l’Etat, voire l’emblème du pays(149). Beaucoup deviennent insensibles aux notions du patriotisme, les méthodes acquises pendant la guerre sont contraires aux règles d’une vie en société, c’est-à-dire, le respect de droit et de liberté des individus.

Ce sont des anciens enfants soldats qui font le lot des gangsters, car un enfant élevé dans la violence apprend à être violent, ceux qui sont élevés dans la haine, apprennent à haïr et une fois arrivés à l’âge majeur, n’ayant pas été normalement à l’école, appauvris intellectuellement, désorientés de surcroit, ils constituent la classe des détractés sociaux de seconde génération avec un seul atout, la connaissance des armes et le maniement facile de la violence. Les pays africains qui ont vécu plus d’un quart de siècle dans la guerre ou dont la plupart des enfants sont nés dans les conflits, sont privés d’une ressource en hommes pour bâtir leur nation. C’est un autre défi à relever par l’Afrique subsaharienne à côté de celui de son intégration.

122- Actes de l’atelier sur : «Les impacts et les enjeux environnementaux des conflits armés en RDC », organisé par l’Association Nationale pour l’Evaluation Environnementale, en collaboration avec le Secrétariat sous-régional pour l’évaluation environnementale en Afrique centrale, Kinshasa, RDC, du 26 au 27 octobre 2004,
123- Luc REYCHLER, les conflits en Afrique: comment les gérer ou les prévenir ? In conflits en Afrique : analyse des crises et pistes pour une prévention, op.cit. p.17
124- Sidonie MATOKOT –MIANZENZA, viol des femmes dans les conflits armés et thérapies familiales. Cas du Congo Brazzaville, L’Harmattan, 2003, p.127-129
125- Human Rights Watch, RD Congo : Il faut les enfants protéger les enfants contre le viol et le recrutement. http://www.hrw.orp/news/2008
126- Jean Marie Milleliri, le sida transforme le paysage des conflits armés en Afrique, institut de médecine tropicale, service de santé des armées, Marseille, n°110 sept. 2003
127- Amani El Jack prépare en 2003, un doctorat d’études sur la condition féminine à l’Université de York, à Toronto, au Canada. Elle a travaillé, entre autres sur le thème ” genre et armes légères et de petit calibre ” (A.L.P.C) avec le Bonn International Center for Conversion (BICC) [Centre International de Bonn pour la conversion] qui contrôle le stock et la circulation des A.L.P.C dans les pays de la corne d’Afrique, regroupés au sein l’IGAD.
128- Olivia BENNET, Panos Oral Testimony Program: Women and Conflict, Archives
research 1993-1995, Disk 5, deposited 2001.
129- Christine BEERLI, Afrique : déplacements de populations civiles dans les conflits armés ou autres situation de violence, allocution prononcée lors du séminaire UA/CICR à Addis Abeba, 27 mai 2008 – http://www.icrc.org/fre
- Danièle LALIBERTE, crises humanitaires, santé des réfugiés et des déplacés : un cadre analytique, Revue Européenne des Migrations Internationales, vol.23-n°3/2007, p.85-96
130- Doc. ONU E/CN.4/1998/53/Add. 2 du 11 février 1998). Les déplacés Internes- Action humanitaire en faveur des personnes déplacées dans les conflits armés. Comité International de la Croix Rouge, juin 2010
131- Convention de l’Union Africaine sur la protection et l’assistance aux personnes déplacées en Afrique (Convention de Kampala), art.2, Kampala, 22 octobre 2009.
132- Norvegian Refugee Council, laissés à l’abandon, enfants déplacés en République Centrafricaine, Internal Displacement Monitoring, Genève, 2008
-CICR, les déplacés internes, action humanitaire en faveur des personnes déplacées dans les conflits armés, CICR, juin 2010, p.8-9
133- Convention relative au statut des réfugiés adopté le 28 juillet 1951.
134- UNHCR, Recueil de traités et autres textes de Droit international concernant les Réfugiés, Genève, 1988, p.227
135- Philippe REKACEWICZ, en Afrique, des millions de réfugiés, Le monde Diplomatique-mai 2000
136- Fiona EHLERS, Afrique, le camp de Dadaab, « une prison pour l’éternité », Courrier International, 05 août 2011. http://www.courrierinternational.com/article/2011/08/05/
137-Norvegian Refugee Council, le toolkit de gestion de camp, projet de gestion de camp, éd. 2008, p.454 – 481
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