3.2.3 Urbanité et droit à la ville

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Après cette courte typologie de l’urbain en marche, penchons-nous sur des notions plus statiques : qu’est-ce, justement, qu’être « urbain » ? Est-ce un statut qui vient avec droits et devoirs ?

L’ « urbain », c’est l’habitant de la ville, mais c’est aussi celui qui fait preuve d’urbanité ; et l’urbanité n’est autre que les qualités de l’homme de la ville, qui consistent, selon le Petit Robert, en une « politesse où entre beaucoup d’affabilité naturelle et d’usage du monde ».

L’écrivain Jean Giraudoux, qui défendit activement l’idée d’urbanisme responsable, tourne cette valeur en enjeu :

Dans un âge où la politesse n’est plus innée ni enseignée, le seul éducateur, et combien puissant, reste la dignité du décor urbain, la courtoisie des belles places, l’aménité des routes, le bon ton des monuments, et la vie dans l’agglomération urbaine doit faire naître chez les habitants ce respect d’autrui et de soi-même qui s’appelle d’ailleurs, à juste titre, l’urbanité (63).

Giraudoux a longtemps défendu la notion de « droit à la ville (64)» : vice-président de la Ligue Urbaine fondée en 1928, il a milité, par des articles et discours, pour un « plan d’ensemble » de la gestion urbaine et contre la « non-politique des opérations au coup par coup ». Le droit à la ville est le droit à une bonne ville. Si Giraudoux insiste sur l’urbanisme responsable, le philosophe Henri Lefebvre théorise lui aussi un droit à la ville, à partir d’une lecture de la Commune de Paris comme « reconquête de la ville par les couches populaires » après le traumatisme des travaux haussmanniens. Dans Thèses sur la ville, l’urbain et l’urbanisme, paru en 1967, il proclame donc le droit à la ville, « celui de l’homme urbain pour qui et par qui la ville et sa propre vie quotidienne dans la ville deviennent œuvre, appropriation, valeur d’usage (et non valeur d’échange) en se servant de tous les moyens de la science, de l’art, de la technique, de la domination sur la nature matérielle (65)». Si pour Giraudoux la ville doit éduquer par le haut, pour Lefebvre elle doit libérer par le bas : ses thèses résonnent fortement avec les interrogations sur le pouvoir et la démocratie. Pourrait-on alors imaginer une synthèse des deux propositions, une ville bien conçue et bien vécue ? L’art public, programmé ou non, est évidemment à la croisée de ces problématiques.

Figure 8 L’ART DE L’ESPACE PUBLIC  Esthétiques et politiques de l’’art urbain

8. Space Invader, Kathmandu, Nepal, 2008

63 Jean Giraudoux, « Discours du 22 septembre 1941 à la XVe foire exposition de Marseille devant Eugène Baudoin », in Jean Giraudoux et le débat sur la ville, 1928-1944, Paris : Grasset, 1993, cité in Dictionnaire, « Urbanité », p. 296-297
64 Dictionnaire, « Droit à la ville », p. 91-92, et citations suivantes
65 Henri Lefebvre, cité in Dictionnaire, « Droit à la ville »

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