3) Le socialisme

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En dernier lieu, Kautsky voit dans la politique bolchevique un marxisme faussé et un socialisme détourné. Il vilipende ainsi le marxisme « sélectif » des bolcheviks : « Celui qui prétend se rapporter à Marx dans la question de la terreur n’a pas le droit de s’en tenir à ses opinions de 1848 en négligeant celle de 1871 »204. Quant au socialisme dont ces derniers désirent parer la société, Kautsky prévient qu’il doit être réalisé progressivement, lentement, en tenant compte des évolutions socio-économiques de la société ; il ne s’agit pas de brusquer les choses et de faire n’importe quoi : « Au point de vue marxiste, la tâche du socialisme ne consiste plus à trouver un plan ou une formule de socialisation pour introduire le socialisme partout et dans toutes les circonstances, mais à étudier les conditions économiques pour en mettre en lumière et sauvegarder ce qui, au moment donné, est nécessaire à la société. Ainsi la tâche des socialistes ne consiste pas à réaliser coûte que coûte le socialisme. Là où il est impossible, ils doivent intervenir dans les rapports existant au sein du régime capitaliste pour en orienter le développement dans un sens favorable au prolétariat »205. Pour Kautsky, les masses désirent une solution miracle, une solution toute prête, capable de résoudre instantanément les problèmes qui sont les leurs : « C’est pourquoi aussi le marxisme, qui d’ailleurs nécessite pour être compris un certain nombre de connaissances historiques et économiques, ne prend que difficilement racine dans les masses ouvrières. Celles-ci préfèrent d’instinct une doctrine qui, au 84

lieu de les diriger sur la voie de l’évolution, leur apporte une formule ou un plan dont la réalisation promet à leurs souffrances une fin immédiate, indépendante des circonstances »206. Par conséquent, il accuse les bolcheviks de démagogie : « Ayant fait de la volonté des masses la force motrice de la révolution, les bolcheviks jetèrent par-dessus bord l’idéologie marxiste au développement victorieux de laquelle ils avaient eux-mêmes grandement contribué par le passé »207. La responsabilité des bolcheviks tient enfin, d’après Karl Kautsky, à une mauvaise lecture, et donc, à une mauvaise interprétation, des œuvres de Marx. Il accuse les bolcheviks d’être naïfs au point de croire qu’il suffit de désirer le socialisme pour apporter le socialisme. Mais, pour Kautsky, cette illusion n’a rien de marxiste, en ce sens que le socialisme se doit d’être préparé, et adapté aux circonstances. On ne peut donc apporter le socialisme en décrétant le socialisme, et c’est là l’une des plus importantes accusations de Kautsky envers les bolcheviks. En effet, par un jeu combiné de démagogie et de mauvaise interprétation des écrits marxistes, on en est arrivé à la politique de Terreur que nous évoquions plus haut, et contre laquelle, encore une fois, Kautsky s’insurge vivement : « Selon la conception marxiste, le socialisme ne peut être introduit par un coup de main ; il ne peut être que l’aboutissement d’un long développement historique. En même temps, le marxisme rappelle constamment aux socialistes qu’ils ne doivent aborder, à chaque moment donné, que des problèmes dont la solution est possible dans les circonstances matérielles et en présence de la corrélation des forces existantes. A condition d’agir ainsi, en connaissance de cause, les socialistes ne pouvaient manquer aucun de leurs buts ni se trouver dans une situation qui, contrairement à l’esprit du prolétariat et du socialisme, les fasse recourir à une sanglante terreur »208. La « Guerre révolutionnaire », alpha et oméga de la politique et des moyens d’action révolutionnaires bolchéviques, se heurte donc à une critique cinglante de la part du socialiste réformiste Karl Kautsky. 85

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