3. Le Paris-Saint-Germain et son plan anti-violence

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Il nous a semblé particulièrement intéressant de fonder notre recherche sur le cas du Paris Saint Germain (PSG) qui a, depuis 2010, mis en place un plan anti-violence pour tenter de mettre fin à la « guerre des tribunes » au Parc des Princes.

Petit histoire de la « guerre des tribunes » au PSG

« À l’origine, les supporters du PSG, c’était une population blanche, avec des éléments d’extrême droite qui considéraient que Boulogne était un territoire « libéré », décrypte le sociologue Patrick Mignon. Et les ultras d’Auteuil ont progressivement voulu montrer, de manière volontariste, qu’une population multiculturelle pouvait aussi être attachée au PSG. » Comme souvent entre supporters, tout a commencé par des mots, inscrits sur une banderole des Tigris (virage Auteuil) pour leur dixième anniversaire, en 2003 : « L’avenir est à nous. » Impardonnable affront pour la tribune Boulogne, forte de ses vingt ans de « métier ». Il débouchera sur plusieurs incidents sérieux(20). La guerre des tribunes est annoncée. En voici quelques exemples significatifs.

Le 1er octobre 2005, jour du match contre Nantes, la tribune Boulogne provoque symboliquement le virage Auteuil : « Tigris Mystic, manipulés par les anarchistes de la CNT, protégés par le PSG ». Une simple banderole, mais une terrible accusation jetée aux yeux de tous les groupes ultras du Parc, dont la légitimité repose avant tout sur la réputation d’indépendance.

Le 30 octobre 2005, en plein match, les « hools » traversent sans encombre le stade champêtre de l’Abbé-Deschamps (à Auxerre) pour bombarder la tribune visiteurs, où siègent les Tigris : sièges, boulons, et même des cuvettes et carreaux en faïence arrachés dans les toilettes du stade, retrouvées atomisées(21).

Le 28 février dernier, suite à un ultime affrontement entre supporters parisiens, « Yann Lorence, 37 ans, membre historique de la Casual Firm (l’une des principales bandes de hooligans de Boulogne), est sévèrement pris à partie. Lynché au sol, tabassé, il est grièvement blessé. Plongé dans un coma artificiel, il décède de ses blessures le 17 mars »(22). Cet affrontement matérialise la haine qui sépare les deux camps de supporters du PSG, où chacun reproche à l’autre ses provocations et sa radicalisation, violente et politique.

Le plan anti-violence et ses objectifs

Suite à ces nombreux incidents et surtout la mort d’un supporter en mars dernier, les dirigeants du PSG ont souhaité réagir. Le 18 mai, le président du Club, Robin Leproux, a mis en place un plan radical pour tenter de pacifier le Parc des Princes : les abonnements dans les virages Auteuil et Boulogne ont été temporairement supprimés, les places sont attribuées de manière aléatoire dans la partie basse de ces tribunes. Avec le « plan Leproux », les places, derrière les buts, sont gratuites pour les femmes et réduites pour les enfants de moins de 16 ans (6 €). Dans la partie médiane de ces tribunes, il y a une « tribune famille » et une autre, dénommée « invitation PSG », pour « permettre aux familles d’assister aux matchs dans un environnement apaisé », comme l’a déclaré Robin Leproux au Parisien. Enfin, il souhaite encadrer les déplacements des supporters du PSG lors des matchs à l’extérieur. Il y a également cinq groupes de supporters du PSG qui ont été dissous : trois associations de la tribune Auteuil (Paris 1970 La Grinta, les Supras Auteuil 91, les Authentiks) et deux « groupements de fait » de la tribune Boulogne (Commando Loubard et Milice Paris). Les dirigeants ont également mis en place un dispositif de surveillance en partenariat avec SOS Racisme ; une trentaine de personnes sont réparties dans les tribunes du stade pour surveiller les dires des supporters (insultes envers le club, propos racistes, homophobes…).

En décembre dernier, le PSG a annoncé le retour des abonnements dans les virages Auteuil et Boulogne, mais sous certaines conditions : pas plus de cinq abonnements groupés et de surcroît toujours situés au hasard. Des associations pourront se reformer, mais à condition de signer une charte « 12e homme » qui les enjoint à ne pas dépasser les cent membres (en donnant nom, adresse et copie de la pièce d’identité) et à « bannir dans leurs expressions/actions publiques tout message injurieux contre le Club et toute action causant un préjudice au Club ». En cas de non-respect de ces conditions, le président de l’association en sera tenu pour responsable.

Les objectifs du club sont clairs : ils souhaitent pacifier les tribunes, et dans le même temps attirer un nouveau public, plus jeune, plus familial. Robin Leproux déclare ainsi dans une conférence de presse : « Je tiens à une mixité complète dans les tribunes ». Le président veut, à travers ce plan, changer l’image du club, afficher une plus grande fermeté, afin de rassurer les familles qui voudraient se rendre au Parc.

Ses conséquences sur l’ambiance dans le stade

Mais un tel plan risque fortement d’altérer l’ambiance dans le stade, de faire baisser l’affluence, et c’est ce que les dirigeants craignaient : « ce travail risque d’entraîner une baisse de l’ambiance mais ce que je souhaite, c’est que la transition se fasse le plus vite possible » déclare Robin Leproux. En effet, les supporters prennent très mal ce plan et se sentent lésés. Sur le site du Parisien, Philippe Pereira, ex-porte-parole de la tribune Boulogne, ne décolère pas : « Leproux a imposé ses idées sans prendre en compte notre avis. Il n’a qu’un seul mot d’ordre : la sécurité ». Amar, ancien porte-parole des Lutèce Falco (Auteuil), n’est pas loin de partager ce sombre constat : « Les morts servent d’alibi au club. Ils voulaient juste changer le public pour des spectateurs dociles ». Malgré les divergences passées, tous refusent catégoriquement les placements aléatoires et surtout ces nouvelles associations « autorisées ». Pour eux, les dirigeants confondent hooligans et ultras, et ne comprennent pas ces mesures, Simon, ex-président des Lutece Falco, déclare : « Ce plan, en matière de sécurité, c’est du pipeau. Comment voulez-vous justifier un plan qui écarte plus de 20 000 personnes, juste pour un problème qui en concerne 300 ? Ça ne tient pas debout. »(23) Les anciens abonnés d’Auteuil et de Boulogne ont donc décidé de boycotter le Parc des princes, et expriment régulièrement leur grogne. Ainsi le Parc connaît une forte baisse de l’affluence cette saison, la fréquentation est passée de 30 000 spectateurs en moyenne durant la saison 2009-2010 à 17 000 depuis cet été.

L’objet de notre étude est donc de savoir s’il est possible pour le Paris Saint Germain de maintenir une ambiance dans le stade tout en appliquant son plan de lutte contre la violence des supporters. Nous chercherons donc à savoir si la transition annoncée par les dirigeants pourra se faire comme prévu, et nous étudierons aussi les dispositifs mis en œuvre par les dirigeants pour « créer » de l’ambiance dans le stade. Pour ce faire, nous suivrons l’hypothèse selon laquelle la conciliation entre sécurité et ambiance représente aujourd’hui l’un des enjeux majeurs du football européen, et français en particulier. Plus précisément, nous estimons que l’exigence de sécurité transforme les rapports sociaux entre les spectateurs présents dans les enceintes sportives et le rapport au spectacle (il est plus passif et consumériste) et, par conséquence, « l’ambiance » dans les tribunes.

20 D. Revault d’allones, « Guerre en tribunes », Libération, 21/11/2005.
21 Ce passage s’inspire de : D. Revault D’allones, « Guerre en tribunes », Libération, 21/11/2005.
22 J. Falconne, J.-P. Merthod, N. Hourcade, « Paris Match », So foot, Mars 2010.
23 Arno P-E, « Le plan Tous PSG décrypté par les supporters », PSGMAG, http://www.psgmag.net/950-Exclu-leplan-Tous-PSG-decrypte, 15 août 2010.

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