3) La critique d’une pensée controversée

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Connu pour être un inlassable travailleur, Trotski, par la lecture surtout, se cultive continuellement, le champ militaire ne faisant pas exception à son avidité de connaissances. Aussi apprenons-nous que les ouvrages classiques traitant de la guerre n’ont plus de secrets pour lui : « Ses connaissances de théorie militaire en général n’étaient toutefois pas négligeables. Il avait lu et étudié avec soin l’Histoire de la Guerre, de l’Allemand Schultz et le fameux ouvrage de Clausewitz, De la Guerre, qui l’avait, depuis longtemps, convaincu que la guerre n’était que la continuation politique par d’autres moyens »169. Pour lui, la chose militaire n’est point une science, mais un art, et il ne croit pas en une doctrine militaire marxiste figée ; non, il croit au contraire qu’une analyse marxiste, constamment en mouvement, changeante, est nécessaire à toute situation : « Il déniait à l’art militaire le qualitatif de « science », ironisait sur le « doctrinarisme » de ses critiques, expliquait patiemment qu’il ne pouvait exister de « doctrine marxiste » de la guerre, mais seulement des analyses marxistes des différents besoins politico-militaires »170. 69

Concernant la « guerre révolutionnaire » dont nous parlions plus haut, Trotski admet y croire, à condition de correctement jauger le rapport des forces, et renoncer à cette dernière si ce même rapport des forces s’avère défavorable : « Une opinion se forma et s’affermit d’après laquelle la guerre qui, au début, avait été purement défensive, devait se transformer en une guerre d’offensive révolutionnaire. Bien entendu, en principe, je n’avais rien à répliquer à des arguments de cette sorte. Toute la question était de savoir quels étaient les rapports des forces »171. Il se trouve que Pierre Broué est en flagrante contradiction avec les écrits de Trotski lui-même. Dans la biographie qu’il dresse de ce dernier, il déclare en effet : « L’homme dont on fait parfois un maniaque de la révolution ne croyait pas aux « missionnaires bottés », ni à l’exportation de la révolution à la pointe des baïonnettes »172. Il semble que les trotskistes eux-mêmes soient confus quant aux écrits de Trotski, peut-être justement parce que ce dernier ne sait pas exactement ce qu’il veut ou ce en quoi il croit. Certes, il ne croit en la « guerre révolutionnaire » que dans le cas où le rapport des forces est propice à exporter la révolution, à la pointe des baïonnettes, il faut bien l’admettre. Certes, il condamne la volonté de Lénine de se lancer dans la campagne russo-polonaise dont nous avons parlé précédemment, arguant de ce fameux rapport des forces, non propice selon lui au déclenchement de cette guerre, et les faits lui donnent effectivement raison à la fin de la guerre. Mais, si l’Armée rouge, et c’est son rôle, a pour mission d’appuyer les mouvements révolutionnaires, en Europe d’abord et dans le monde ensuite, Trotski ne nous dit nulle part ce qu’il convient de faire en cas d’inaction révolutionnaire des peuples, et, pire encore, de la façon de réagir en cas de rapport des forces défavorable, peu propice au lancement d’une « guerre d’offensive révolutionnaire ». Que faut-il faire alors ? Faut-il attendre une bonne conjoncture des évènements ? Ce serait en contradiction directe avec toute la politique des bolcheviks, et l’on pourrait alors, à juste titre, qualifier ces derniers de « mencheviks ». Ou encore, si un peuple, par nationalisme ou pour toute autre raison, refuse un soulèvement révolutionnaire (admettons que cela puisse être le cas. Après tout, le peuple allemand en 1933 désire-t-il le bolchevisme ?), faut-il le lui imposer par la force ? Mais alors, le rôle de 70

l’Armée rouge serait nul et non advenu, car il n’appuierait alors plus le soulèvement révolutionnaire des peuples. Non, il transformerait l’intervention de cette dernière en une guerre de conquête, dont le schéma n’est pas sans rappeler les guerres capitalistes, contre lesquelles la pensée trotskiste ne cesse de s’élever. Alors, sommes-nous confrontés à une pensée pragmatique ou démagogique, de la part du fondateur de la quatrième Internationale ? Il est difficile de répondre à cette question sans tomber inévitablement dans le piège du parti-pris et de la subjectivité. S’il tient un discours pragmatique, il n’en demeure pas moins que la pensée de Trotski reste confuse, étant entendu que le pragmatisme ne peut permettre tout et son contraire, auquel cas, nous serions confrontés de sa part à une magistrale trahison de son idéologie et donc, de son combat. Néanmoins, Robert Service admet que « Trotski n’avait jamais été contre l’usage de la démagogie »173. 71

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