3. Des liaisons historiques

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Certains observateurs s’étonnent aujourd’hui : pourquoi le mouvement social de 2011 est resté dans un stade pacifique ? Pourquoi ne s’est-il pas transformé en un mouvement de lutte violente, comme dans d’autres pays de la région arabe (Libye, Syrie, Yémen, etc.), pour réaliser ses revendications ? Et enfin, pourquoi le régime ne s’est il pas opposé aux manifestants en moyennant la violence armée (comme en Egypte, en Tunisie, au Bahreïn, etc.) ?

Répondre à ces questions passe par une analyse de l’histoire politique marocaine, en particulier l’histoire de la violence politique et de la pacification. Dans ce cadre, l’hypothèse est la suivante : les structures qui forment le M20 avaient, à un moment de l’histoire politique marocaine, expérimenté la violence avant de rompre avec le choix des armes et adopter le pacifisme et la lutte « démocratique » abrogeant le recours à la violence. De l’autre côté, le régime avait expérimenté cette violence qui n’a suscité que de la contre-violence avant de préférer la cohabitation et la négociation avec les autres forces politiques.

Bref aperçu historique :

Avant et pendant les premières décennies de la colonisation, le poids des Zaouiyas (des confréries religieuses) était considérable. Elles occupaient les fonctions politiques. Ce sont les chefs de tribus, à la fois des religieux et hommes politiques qui, soutenus par l’organisation tribale, décident des affaires et orientations. C’est en se fondant sur ce système qui a le pouvoir de mobiliser et rassembler les populations et c’est en s’alliant aux chefs religieux des tribus que la colonisation s’est introduite. Et c’est en se basant également sur ces systèmes et organisations que d’autres chefs de tribus et régions du Maroc avaient constituées des mouvements de résistance contre l’occupation. L’expérience du mouvement de résistance armée indépendantiste de Mohamed Ben Abdelkarim El Khatabi(69) est significative et démontre les possibilités offertes par le mode de production traditionnel et agraire pour constituer de puissants mouvements sociaux. Malgré les mobilisations armées contre l’occupation, les forces coloniales, à travers leur suprématie technologique, organisationnelle et leur capacité d’intégration des élites (notamment les élites religieuses et tribales), ont fini par mater les résistances et instaurer une longue période relativement pacifique (du début des années 1930 jusqu’au début des années 1950).

L’homogénéité, en particulier dans le monde rural étendu, était assurée par le destin commun des individus qui se ressemblaient dans leurs modes de vie, leurs pratiques, leur spiritualité et leurs modes de production. Il s’agissait d’un collectif soudé et intégré. Pour, employer le concept Durkheimien, un type de « solidarité mécanique »(70) dominait, c’est-à-dire une solidarité fondée sur la similitude et la ressemblance entre les individus. Les individus étaient liés par des « impératifs et interdits, valeurs et sacré collectifs, qui attachent les personnes au tout social »(71) et pas seulement des lois et de contrats. Dans le cadre des pays du Maghreb, les études ethnographiques de Pierre Bourdieu autour de l’Algérie montrent d’une manière éclairante comment l’ancienne organisation et structure sociale a été bousculée par la colonisation.

Lors des années 1930, l’élite marocaine, dans une société à la fois traditionnelle et bousculée par la colonisation, optait pour une lutte pacifique et politique. Elle constitue alors le noyau du premier parti politique marocain « Koutlat Al A’mal Al Watani (Bloc de l’Action Nationle) » (1934). Ainsi, le mouvement national va se déclencher et entamera une action politique revendiquant dans un premier temps des droits politiques et l’indépendance dans un second temps. La mobilisation se faisait d’un côté à travers l’action religieuse, en s’appuyant sur le rôle des religieux rejoignant le Mouvement National. De l’autre côté vont naître des comités des travailleurs, des étudiants, des associations et des publications politiques.

Après l’indépendance (1956), c’est un processus de lutte pour le pouvoir qui s’est déclenché : La monarchie, soutenue par la France, l’élite conservatrice, les notables et l’oligarchie(72), d’un côté et les partis de gauche appuyés sur les nouvelles élites aspirant à un changement social, les groupes sociaux défavorisés et de classes moyennes (notamment les fonctionnaires du bas d’échelle de l’administration publique, les enseignants, les ouvriers, les paysans, les artisans, etc.) de l’autre.

Dans cette période, (de 1960 à 1975) le recours à la violence n’était pas exclu par des organisations politiques de la gauche, en particulier l’aile armée et révolutionnaire de l’Union Nationale des Forces Populaire (UNFP) guidée par l’Option Révolutionnaire qu’avait rédigé Mehdi Ben Barka avant qu’il soit tué à Paris par le régime et ses alliés en 1965. Des actions armées, incarnées par des figures de la résistance comme L’Fkih El Basri, seront dirigées contre la monarchie(73). Cette dernière a, quant à elle, dirigé sa violence non seulement contre les groupes révolutionnaires armées, mais contre toute opposition politique, instaurant ainsi un régime de « fer et de sang » et condamnant des milliers de militants et de manifestants à la mort, la prison ferme, la torture et l’exile. C’est la période connue sous la nomination des « années de plomb »(74).

Sociologiquement, il ne s’agissait pas seulement d’une lutte de deux fractions pour le pouvoir comme l’ont stipulé certains politologues. Il ne s’agissait pas non plus d’une confrontation de deux modes de réflexion et visions politiques. Il s’agit en particulier de confrontation de deux volontés différentes au sein de l’élite. Ces deux volontés s’appuient sur les positions et les intérêts de chacune des deux élites mais aussi sur leurs ressources et le contexte régional et international.

Dans son opposition, l’élite de la gauche a recouru à une idéologie basée sur des valeurs de « libération », le socialisme et un nationalisme panarabiste. Cela leur a permis d’intégrer des ouvriers, des étudiants, des fonctionnaires de l’administration publique (les enseignants, les travailleurs des collectivités locales, les postiers, les infirmiers et médecins, etc.). Et pour garder le lien avec le monde rural où habitaient plus de la moitié des populations, les partis et syndicats de gauche recouraient à la religion avec des notions revisitées (le mouvement salafiste a été intégré par l’Union Nationale des Forces Populaires (UNFP), l’USFP ensuite).(75)

Ces conflits multiples ont généré l’instabilité du régime qui a instauré de 1965 à 1970 l’état d’exception et a échappé à deux tentatives de coups d’état militaires en 1970 et 1971. Après l’échec de la combinaison (lutte politique et lutte armée), l’USFP est née en 1975 d’une scission avec l’UNFP. Ce nouveau parti, dirigé par le leader de gauche Abderrahim Bouabid, a clarifié son idéologie socialiste en rompant avec « le choix révolutionnaire » et en adoptant la stratégie du « choix démocratique ». C’est ainsi qu’il rentre dans un processus de cohabitation et de négociation avec la monarchie tout en participant aux différentes échéances électorales.

De l’autre côté, la monarchie et ses alliés ont instauré un nationalisme marocain servant d’idéologie intégratrice autours du triptyque « Dieu, la patrie et le roi ». Dès le début des années 1960, la monarchie a fait appel à l’ « allégeance » et l’« ascendance au prophète» pour fonder sa légitimité auprès de larges sphères populaires qui ne peuvent être touchées par les mouvements socialistes dans un pays où l’analphabétisme faisait ravage et où la pensée moderne et politique était limitée à une élite restreinte ou encore à des populations intégrées par une expérience urbaine, universitaire, industrielle ou tertiaire très limitée. C’est ainsi que la monarchie a procédé à l’islamisation de l’enseignement et a encouragé des groupes à constituer des organisations islamiques afin de contrecarrer la montée en puissance des socialistes. Le roi Hassan II s’adressait à la jeunesse marocaine en ces termes : « Nous tenons à dire à notre jeunesse, à nos contemporains ou à ceux qui sont dans les écoles secondaires ou supérieures, que notre prophète, notre religion musulmane ou les préceptes de Mohamed n’ont pas besoin de leçon importée de l’extérieur, il suffirait d’un minimum de réflexion à chaque Marocain et à chaque Musulman pour donner des leçons à Lénine, à Mao Tsé-Toung, à n’importe quel leader politique et aux penseurs les plus illustres, qu’il s’agisse du fond ou de la méthode[… ] »(76).

Le recours à un islam fondamentaliste était un moyen permettant à la monarchie de s’opposer aux idéologies employées par les forces concurrentes. C’est aussi un moyen de disqualifier ces mouvements. Dès 1959 le Parti Communiste Marocain (PCM) a été dissout par décret(77) quand la monarchie s’est référée au statut de la « Imarat Al Moueminin »(78).

Dans son discours du trône de la même année, le roi Mohamed V avait prétendu que « les doctrines matérialistes qui sont incompatibles avec notre foi (…) ne peuvent avoir place chez nous ». Plus tard, son successeur Hassan II dans « Hassan II, la mémoire d’un roi » soutient la décision de son père en affirmant que « l’affaire [du PCM] a été abordée sous l’angle religieux. Le PCM, étant athée, ne pouvait droit de cité dans un pays dont la religion est l’Islam »(79).

Autre exemple démontrant le recours continu au statut du commandeur des croyants, contenu dans le célèbre article 19 des constitutions marocaines ayant précédé celle de 2011, est celui du discours de Hassan II en octobre 1981 qui a annoncé le prolongement du mandat du parlement de deux ans en reculant les élections législatives. En réaction à cette décision inconstitutionnelle, et dans un contexte de crise liée à la question de l’unité territoriale, les députés de l’Union Socialistes des Forces Populaires (USFP) se sont retirés du parlement à titre individuel le 7 octobre 1981. La réponse du roi ne va pas tarder : au nom du commandeur des croyants, il menace les socialistes de les « chasser de la communauté musulmane ». Chose qui signifie une excommunication qui pourrait porter atteinte à leur sécurité personnelle. Au lendemain de cette déclaration publique, les députés de l’USFP ont siégé de nouveau à l’hémicycle !

Ce processus d’islamisation de la société mené par la monarchie en vue d’intégrer les populations et préserver sa position face à l’opposition incarnée par la gauche facilitera le travail des mouvements islamistes. Ainsi, depuis le début des années 1980, l’islam politique émerge comme une véritable force revendiquant le partage du pouvoir mais aussi une véritable « islamisation » de la société. Les racines du mouvement islamiste dans le Maroc contemporain remontent à 1970, date de la création de « la Chabiba Islamiya » par son leader Abdelkarim Motiï. Sa lutte contre les socialistes, soutenue par le pouvoir, est allée jusqu’à l’assassinat du fondateur de la Confédération Démocratique du Travail et leader de l’USFP Omar Benjelloun en 1975. Après cet assassinat, la Chabiba Islamiya s’est scindée en plusieurs organisations clandestines, certaines d’entre elles adoptaient la violence, notamment dans les universités ; d’autre vont donner naissance à des partis légalistes, en particulier le Parti Justice et Développement à la tête de l’actuel gouvernement. Inspirées par la révolution iranienne de 1979 ou encore par des projets et des visions politiques provenant d’autres formations politiques des pays du Machrek (notamment les Frères Musulmans en Egypte), ces forces vont envahir la sphère publique et peser comme une véritable menace sur les intérêts du régime.

Ainsi, Abdessalam Yassine, fondateur et chef spirituel d’Al Adl Wal Ihssan – Justice et Bienfaisance- (principale force d’opposition islamiste aujourd’hui) a adressé au roi Hassan II dès 1974 une lettre intitulée « Al Islam Aw Toufane » – l’Islam ou le déluge, pour l’inviter à retrouver les valeurs islamistes. Dans cette lettre, le futur chef d’Al Adl Wal Ihsan dénonce la politique « pro-sioniste » du roi, son éducation « libérale » et son « ignorance de l’islam (…) lui qui se prétend commandeur des croyants ». Il a par ailleurs appelé à « balayer les idéologies socialistes et marxistes » jugées de « mécréantes » tout en appelant dans cette longue lettre le roi à « dissoudre tous les partis, organiser des élections islamistes qui mettent en place un conseil composé des hommes de religion capables de comprendre les dérives de la nation et ses solutions. Ce conseil sera fondé aussi sur les jeunes croyants de l’armée qui est la seule force organisée au Maroc »(80).

Si cette lettre a valu 42 mois d’incarcération en asile psychiatrique à Abdassalam Yassine, elle a été le point de départ d’un mouvement soudé comptant aujourd’hui des milliers de militants et considéré comme la première force politique organisée au Maroc. L’évolution au sein d’Al Adl Wal Ihssan, la campagne de répression et l’inadaptation de son discours avec les besoins des populations a donné lieu à plusieurs révisions internes. Ainsi, cette organisation a fini, au début des années 1990, par adopter le principe des « trois non » : non à la violence dans ses formes verbales, idéologiques et physiques ; non à la clandestinité ; non à la dépendance envers l’étranger.

Après les forces de gauche, c’est le tour des islamistes marocains pour affirmer leur unanimité autour de l’abrogation de la violence et l’adoption des stratégies de lutte démocratique pacifique. Cela sans doute a eu une influence considérable sur le M20. Il a pesé sur les stratégies des acteurs, notamment ceux qui appartiennent aux organisations issues de la gauche ou du mouvement islamique. Ici, il est nécessaire de souligner que d’autres organisations politiques (en dehors de l’UNFP, USFP et Al Adl Wal Ihssane) avaient adopté depuis longue date la lutte pacifique.

Dans ce cadre, nous citons les trois groupes politiques de la gauche révolutionnaire des années 1960, 1970 et 1980 « Ila Al Amam », « Servir le peuple » et « 23 Mars ». Ces trois formations politiques clandestines d’obédience marxiste adoptaient la vision d’une révolution culturelle populaire. Malgré la vague de répression et l’incarcération de leurs principaux leaders, ces partis, par exemple, avaient dénoncé les événements de mars 1973 de Dar Bouâzza, Amellago, Imilchil et de Goulmima (haut-Atlas oriental). Ces événements, orchestrés par l’aile dite « blanquiste » de l’UNFP (Fquih Basri, Mohamed Bennouna et leurs camarades), visaient le renversement du régime de Hassan II par une révolution socialiste armée.

69 Fils d’un juge musulman, formé dans des zaouïas et des écoles espagnoles, ensuite à l’université de Quaraouiyine à Fès avant de suivre des études de Droit à l’université de Salamanque en Espagne, Abdelkarim El Khattabi s’est opposé à l’occupation espagnole du Rif (Nord du Maroc). Juste après la première guerre mondiale, il rassemble les tributs autour de lui, déclare « la république du Rif indépendante », gagne plusieurs batailles (en particulier la bataille d’Anoual en 1921) avant de capituler face à l’alliance franco-espagnole ayant bombardé par des armes chimiques les villages et les civils le contraignant à céder et s’exiler en 1926.
70 Voir le livre de Durkheim : De la Division du travail social. Cité par Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1967
71 Ibid, P 330
72 L’oligarchie ici est au sens donné par A.Touraine dans son étude de l’Amérique Latine : « De la politique, [l’oligarchie] espère qu’elle garantisse ses spéculations et qu’elle réprime l’opposition populaire, mais pas qu’elle élabore une politique économique (…) l’oligarchie est une série d’individus intéressés avant tout à l’augmentation de leur fortune et à la défence de leur clan familial » A. Touraine, La parole et le sang, Paris, Ed Odile Jacob, 1988. P.74
73 Pour cette période de lutte armée, voir Mehdi Bennouna, Héros sans gloire, Echec d’une révolution 1963-1973, Ed.Paris Méditerranée, 2002, Paris.
74 Voir la synthèse du rapport final de l’Instance Equité et Réconciliation (IER) réalisé en 2004 sur la période 1956-1999, www.ier.ma
75 Dans son rapport destiné au deuxième congrès de l’Union Nationale des Forces Populaires, le leader marxiste socialiste Mehdi Benbarka appelle à une réparation idéologique au sein de l’UNFP qui doit « tirer sa force des fondements même de notre culture arabo-musulmane et de notre patrimoine national éminemment progressistes et humains ».Mehdi Benbarka, Option révolutionnaire au Maroc, Rapport au secrétariat de l’UNFP, avant le 2° congrès, Rabat, le 1° mai 1962, P. 29
76 Discours adressé à la nation le 24 janvier 1974, cité dans le Working-paper « Etat, Monarchie et Religion » du chercheur marocain Mohamed El Ayyadi. Cahiers Bleus de la Fondation Abderrahim Bouabid, n°3, 2005
77 Décrêt N° 2-59-1509 du 7 Rebia I (10 septembre 1959) portant sur la suspension du parti politique dit « Parti Communiste Marocain » – Bulletin Officiel Officiel N° 2446 (11-09-1959), P.1529
78 « Commanderie des croyants », notion tirée d’une interprétation de la religion (le roi comme comme Calif, représentant du messager) elle confère au roi à la fois le pouvoir religieux et temporel (le temps terrestre, qui signifie l’Ici, par opposition à l’au-delà).
79 Cité dans le livre de Maurice Butin, Hassan II, De Gaulle, Benbarka : ce que je sais d’eu, P. 109. Karthala, 2010.
80 عبد السلام ياسين، “الإسلام أو الطوفان رسالة مفتوحة إلى ملك المغرب”، 1974
« L’Islam ou le déluge, lettre ouverte au roi du Maroc », Abdessalam Yassine, 1974

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