2.2.1 Un art du franchissement

Non classé

L’idée de transgression traverse l’art urbain, et c’est l’angle qu’adopte Trespass, ouvrage sur l’art urbain paru en 2010, pour examiner des types et stratégies variés d’interventions urbaines, des années 1960 à nos jours. Dans son introduction, Carlo McCormick définit tout d’abord la société comme une « construction de limites », et l’artiste comme celui chargé, tacitement, de les repousser pour mieux les définir (39). Le défi aux règles que l’art urbain représente serait à prendre, plus largement, comme un défi aux autorités qui édictent ces règles ; et le graffiti, vandalisme pour certains, est un moyen de communication pour d’autres, qui s’adresse au public restreint des initiés et à la population urbaine en général, et qui tente de contribuer au débat dans et sur l’espace public.

D’autres frontières que celle de la légalité sont franchies quand l’art s’expose dans la rue, et il existe des formes d’interventions urbaines qui n’enfreignent aucune loi : par exemple, le graffiti inversé (reverse graffiti), qui consiste à produire une inscription en nettoyant une surface, mur ou sol. L’art d’intervention est avant tout prise de risque, souvent physique, comme pour les artistes de graffiti ou les colleurs d’affiches qui montent sur les échafaudages, arpentent les voies ferrées ou circulent sur les toits. C’est aussi un art de l’audace, dont les artistes dont preuve lorsqu’ils s’exposent sans aucune validation préalable, ni du public, ni d’un représentant d’une institution, galeriste ou curateur. La sélection dans la rue, entre pairs, est pourtant cruelle : une des règles tacites du graffiti, qui peut s’étendre à l’art de rue en général, est de ne pas recouvrir ce qui est jugé favorablement, mais, à l’inverse, de pouvoir décider qu’une fresque, une affiche ou un pochoir puisse être défiguré, ridiculisé ou complètement effacé.

Voici comment Carlo McCormick décrit les évolutions récentes de l’art dans la rue :

Le Street Art, dans la lignée des développements récents du graffiti mais aussi de l’histoire plus ésotérique du Modernisme et de ses attaques sur les préjugés ordinaires, redéfinit la normalité de l’expérience urbaine pour remettre en doute le statu quo. C’est dans cet espace de doute et d’examen critique que l’art public officieux est à l’œuvre (40).

Doute et examen critique : tout est contestable, tout est contesté, de la notion d’espace public à celle de propriété privée, du bien commun aux intérêts privés, de la passivité quotidienne à l’activisme bien-pensant.

39 Carlo McCormick, Trespass, « Where angels dare to tread », p. 15
40 Carlo McCormick, Trespass, « Where angels dare to tread », p. 16, ma traduction

Page suivante : 2.2.2 Un langage universel ?

Retour au menu : L’ART DE L’ESPACE PUBLIC : Esthétiques et politiques de l’’art urbain