2.2. Survol historique du plagiat

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L’histoire du plagiat a toujours été ballottée entre un discours laudateur qui considère le plagiat inévitable voir producteur, et un discours objurgateur qui le considère transgressif et nuisible à la propriété intellectuelle et la création. (Randall, 2001) Voici quelques repères concernant l’évolution de ce concept :

La racine latine du mot plagiat est « plagiare » qui veut dire kidnapper et « plagiarius » était l’appellation que les romains antiques donnaient à un voleur d’esclaves ou quelqu’un qui vendait comme esclave une personne libre. (Vandendorpe, 1992) Ce type de voleurs était condamné à la fustigation selon la loi plagiaire « Lex plagiaria ». (Arnault, 1830, p. 192) Par la suite le terme a été utilisé pour désigner l’appropriation du travail d’un autre et le présenter comme le sien, ce qui est en soi du kidnapping des mots des autres et, d’aucuns le considèrent similaire au kidnapping d’un enfant de ses parents. (Smith, 2008)

Le Plagiat tel que nous le connaissons aujourd’hui, est la résultante de deux révolutions socioculturelles majeures. Le premier est le passage d’une culture de l’oral à une culture de l’écrit, la seconde est la production en masse des textes consécutivement à l’invention de l’imprimerie aux années 1440. (Coulthard et Johnson, 2007)

Au temps de l’oralité, Les textes et les idées étaient la propriété de la communauté et, ils n’existaient qu’en tant qu’ils étaient récités. Ce faisant, l’interprète ne manquait pas d’altérer des séquences, d’en omettre d’autres et d’en créer. Personne n’y trouvait à redire.

Les textes oralisés ne jouissaient d’aucun statut particulier. C’était parfaitement « […] la liberté d’accès aux idées et au savoir crées par Dieu pour le bien de tous », (Sweavingen, 1999, p. 20) et tout le monde faisait selon la phrase de Sénèque (1861, p. 36) « Tout ce qui a été bien dit par quelque autre est à moi ».

Du Moyen Âge à la Renaissance, le plagiat, sous toutes ses coutures, était une méthode de composition largement acceptée et, « […] était non seulement commun et légal […], mais il était attendu, parce qu’il était un moyen de diffusion de l’information ».

(Fang, 1997, p. 015) A cette époque l’écriture, majoritairement manuscrite, avait davantage de valeur si elle puisait directement dans les textes des prédécesseurs. Ce procédé était considéré plutôt comme « dérivation qu’une déviation de ces textes ». (Woodmansee, 1994, p.17)

Selon le Franciscain du XIIIe siècle St. Bonaventura (s.d, cité par Eisenstein, 1979, p.121), il y’ avait quatre manière de faire un livre à l’époque :

Un homme peut écrire le travail des autres en n’y rien changeant et en n’y rien ajoutant, dans ce cas on l’appelle simplement un ‘scribe’ (scriptor). Un autre écrit le travail des autres en y ajoutant des choses ne lui appartenant pas ; et on le nomme un compilateur (compilator). Un autre écrit et le travail des autres et le sien, mais avec le travail des autres en premier lieu et le sien à des fins explicatives ; il est nommé commentateur…un autre écrit son travail et celui des autres, mais son travail occupe la place principale celui des autres à titre confirmatif ; tel homme devait être appelé ‘auteur’ (Auctor). (Notre traduction)

En revanche, Cette ignorance de l’anonymat des textes ne seyait pas les textes dits ‘scientifiques’ tels que ceux se rapportant à la cosmologie, la médecine, la géographie, les sciences naturelles… Ceux-là n’étaient considérés authentiques que si le nom d’un auteur leur est attaché. (Chartier, 2003)

Avec l’invention de l’imprimerie durant les Lumières, le rapport à l’écrit va être littéralement chamboulé. Il est vrai que durant la Renaissance, l’emprunt et l’imitation furent largement encouragés, pourvu qu’ils aboutissent à des productions meilleures. C’est ce qu’élustrait la célèbre métaphore alimentaire de l’innutritio(15) de Montaigne (s.d, cité Aron, 2009, p.34) : « que nous sert-il d’avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digère, si elle ne se transforme en nous ». Par conséquent, les maisons d’édition, les librairies et les livres connurent une expansion comme jamais auparavant.

Mais, progressivement avec l’éclosion du courrant humaniste qui célèbre l’esprit humain et la connaissance qu’il peut produire, d’une part, et la valorisation de l’originalité individuelle prisée par le Romantisme d’autre part, la relation entre l’auteur et les lecteurs s’est mue en une relation économique appelant une législation étatique. Le principe de propriété intellectuelle fait son apparition. Il est consacré par la loi Le Chapelier (1791) qui proclame : « La plus sacrée et la plus personnelle de toutes les propriétés est l’ouvrage, fruit de la pensée d’un écrivain ». (Schneider, 1985, p. 39) C’était le début de la fin du plagiat et la course à la chasse aux plagiaires et aux supercheries littéraires de tout genre. (Vandendorpe, ibid.)

Il est toutefois nécessaire d’attirer l’attention, que le plagiat n’a commencé à être perçu comme inconduite dans les collèges et universités qu’à partir de la moitié du XIXe siècle. (Sharkey et Bartow Culp, 2005) En effet, comme l’explique vaidynathan (2001, cité par Bloch, 2007), l’éclosion à cette époque de nouvelles formes de propriétés intellectuelles, telles que l’industrie du cinéma, économiquement dominées par les Etats-Unis, a fait que les attitudes qui étaient, rien qu’un demi-siècle auparavant, relâchées et libérales, commencèrent à changer vis-à-vis du plagiat, qui désormais sera l’équivalent d’un vol de propriété.

15 L’innutritio : le concept a été introduit par le poète et humaniste italien du XIVe siècle Pétrarque, puis repris à son compte par le poète français du XVIe siècle La Deffence de Du Bellay, qui en fit presque une tradition littéraire. C’est une imitation éclectique, qui subvertit le principe en vogue du ruminatio (qui fait référence à la lecture méditative monacale du Moyen Âge), en ce sens qu’il prône à ce que l’emprunt fait des textes d’autrui soit « […] digéré ou transsubstantiaisé par l’écrivain et le travail de l’écriture ». (Mével, 2008, p.64) C’est une ingestion, assimilation et incorporation des formes et voix des autres pour en produire d’originales et personnelles. Pour en expliquer le sens Montaigne (1745, Livre], Chap. XXV, p. 295), donne l’exemple des « […] abeilles [qui] pilotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après leur miel, qui est tout leur, ce n’est ni thym ni marjolaine ». Le concept d’innutritio est aussi bien illustré par le trope biologique de Valéry (1960, p. 478) : « Rien de plus original, rien de plus soi que de se nourrir les autres. Mais il faut les digérer. Le lion est fait de moutons assimilés »

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