2.1.1-La manipulation des web documentaires : l’internaute doit prendre place

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Tout dispositif médiatique donne lieu à une manipulation de quelque sorte qu’il soit. Le webdocumentaire historique n’échappe point à cette règle. Au contraire, il en fait l’essence même de sa démarche. Nous avons expliqué, plus en amont, l’importance de l’action de l’internaute sans laquelle le webdoc ne peut s’animer. La manipulation est indispensable d’autant plus qu’elle est continuellement nécessaire. Cette situation confère à l’individu une place fondamental au cœur du dispositif. D’autant plus que cette place est fortement valorisée du fait de la liberté qui lui est accordée. C. Vandendorpe montre que l’invention de l’écriture libère l’individu de la triple contrainte imposée par la situation d’écoute :

– l’auditeur n’a pas la possibilité de déterminer le moment de la communication
– il ne maîtrise pas le débit et se retrouve ainsi prisonnier du rythme choisi par le contenu
– il n’a pas la possibilité de retourner en arrière : le fil est irrémédiablement linéaire.

Cette observation qu’il propose dans la première partie de son ouvrage(75) peut être utilisée dans le cas du web-documentaire historique par rapport au documentaire télévisée. Paradoxalement, le webdoc historique délivre l’internaute de certaines contraintes mais l’oblige à le manipuler, à agir sur le dispositif.

Les résultats des différentes enquêtes d’observation étayent ce constat. Le web-documentaire est d’abord un objet que l’on manipule et qu’il faut apprendre à manipuler. Certains individus préfèrent avoir une vision globale du dispositif avant de pénétrer dans le webdoc. C’est la cas de Laura qui, à tâtons, vérifie les zones cliquables du webdoc 17.10.61. D’autres internautes font l’apprentissage du web-documentaire en passant par différents échecs dans le parcours de lecture. Ils n’ont pas essayé de saisir la logique du dispositif avant de se lancer dans la lecture. Nous pouvons citer, à titre d’exemple, le parcours de lecture d’Anne-Marie qui s’est perdue dans la plateforme Dailymotion.

Par ailleurs, les commentaires publiés à propos des webdocs historiques révèlent également la prégnance de la dimension technique du web-documentaire. Alain G. a publié sur le site du monde le commentaire suivant à propos du webdoc Berlin 1989, souvenirs d’un monde d’hier :

« Merci d’avoir mis ces moyens techniques en œuvre sur ce sujet qui me passionne. De plus, j’ai l’impression d’avoir accédé à l’information telle qu’elle sera dans le futur. Je ne sais pas si vous l’avez déjà proposé sur d’autres sujets, mais moi je découvre et je dis bravo! »

De tels commentaires mettent en exergue l’importance de cette dimension technique du webdocumentaire.

Dans un article publié dans la revue Hermès, Dominique Cotte insiste à plusieurs reprises sur cette dimension des sites internet. Selon lui, le média informatisé est doté d’une « double nature »(76) . Il est « à la fois support communicationnel (symbolique) et artefact technique ». Il y a une véritable volonté, dans son approche, de rendre à ces dispositifs médiatiques leur « épaisseur technique ». Dominique Cotte rappelle également que « tout dispositif de
communication contemporain s’articule sur (au moins) deux niveaux : une partie visible, offerte sur des dispositifs de lecture fortement technicisés (les écrans) et une partie invisible formée de dispositifs de programmation, d’organisation et de transfert. »(77) Il avance ces postulats afin de déterminer des lignes directrices qui permettent d’envisager ces objets médiatiques selon la triple dimension sémiotique, technologique et anthropologique. C’est dans cette démarche que s’inscrit notre travail. Le web-documentaire historique rend tangible cette dimension technique essentielle à la manipulation du dispositif.

Dans le premier chapitre de l’ouvrage collectif L’outre lecture, les auteurs parlent même de la « dimension ”technologique” de la cognition »(78). Ils développent l’hypothèse selon laquelle la manipulation est inséparable de la production de sens. « On pourrait même dire qu’il [le site internet] ne délivre d’information qu’à condition d’être manipulé »79. Les espaces d’action et de compréhension ne font donc qu’un au sein d’un web-documentaire historique. La manipulation génère de l’information ou mène vers elle : « le travail sur le sens s’appuie sur la manipulation de signes écrits et d’objets graphiques qui n’indiquent pas seulement mais qui contribuent aux métamorphoses matérielles de l’écran »(80). La production et l’enregistrement de sens ne peuvent donc être pensés sans cette manipulation dont la nécessité n’est donc plus à démontrer.

Toutefois les individus n’incarnent pas perpétuellement le même rôle au sein de ce dispositif. La manipulation est une posture qu’il adopte alternativement. En effet, les différentes enquêtes d’observation nous indiquent que plusieurs postures existent au cours du même visionnage. Samuel Gantier pense que l’individu est « en tension permanente entre deux postures spectatorielles qu’il occupe alternativement »(81) L’une permet au lecteur de s’identifier aux enjeux du récit. L’internaute est alors « immergé dans la diégèse » et baigne dans le flux du contenu. L’autre consiste en une posture externe où l’internaute est « invité à cliquer sur l’interface afin de choisir les différents chemins narratifs »(82). L’observation de Célia illustre cette alternance de posture. D’autant plus que cette dernière s’incarne dans des positions du corps spécifiques : le corps détaché de l’outil informatique ou les mains posés sur l’outil et le corps avancé. La manipulation n’est donc pas la seule posture de l’internaute au sein du dispositif. Sa place est donc double : à la fois acteur et spectateur.

75 VANDENDORPE, Christian, Du papyrus à l’hypertexte, op cit.
76 COTTE, Dominique, Ecrits des réseaux, écrits en strates Sens, technique, logique, dans la revue Hermès n°39, 2004
77 Ibid
78 L’outre lecture, Manipuler, (s’)approprier, interpréter le web, op cit.
79 Ibid
80 Ibid
81 GANTIER, Samuel, BOLKA, Laura, L’expérience immersive du webdocumentaire, op cit.
82 Ibid

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