1.2.2-Une rupture exigée par les logiques intrinsèques d’internet

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Tel que nous venons de le préciser, cette promesse de délinéariser le récit s’inscrit dans les logiques mêmes du média internet. Nous pensons que trois logiques majeures sont au cœur de notre problématique.

1.2.3.1- Le signe passeur : à l’origine de la déconstruction de la lecture

Nous empruntons le terme ”signe passeur” aux universitaires Yves Jeanneret et Jean Devallon qui apparaît dans l’un de leurs articles intitulé La fausse évidence du lien hypertexte(40). C’est moins le terme en soi que la démarche intellectuelle des deux auteurs qui fait l’objet de notre intérêt. Cette dénomination permet de penser les réseaux internet en terme d’espaces et également en terme de pratiques. Ces deux notions sont essentielles dans notre travail de recherche puisque la déconstruction des formes narratives classiques du documentaire implique de penser la narration dans une dimension spatiale. La tabularité intègre cette notion de spatialité propre à internet et au signe passeur.

Lorsque l’on parle de rupture de la linéarité, il faut aborder la question de la fracture du texte. Internet fragmente, éparpille les contenus. C’est cette logique qui est à l’œuvre dans le webdocumentaire historique par le biais du signe passeur. Alexandre Saemmer, dans un article publié dans un numéro de Communication & Langage, développe l’idée selon laquelle le signe passeur constitue en lui-même « un élément de césure voire de fracture. (41)» Cette fracture est d’autant plus signifiante qu’il s’agit d’un documentaire historique, genre au sein duquel se côtoient des contenus de nature variée. La logique tabulaire d’internet nécessite de penser l’organisation de ces différents documents au cœur du web-documentaire historique. Ainsi la promesse éditoriale se construit autour de cette nécessité.

1.2.3.2- La polyphonie énonciative inhérente aux logiques internet est utilisée comme un moyen de multiplier les entrées possibles dans le texte

« Le web-documentaire traverse plusieurs mondes et plusieurs disciplines qui, autrefois, ne se recoupaient pas forcément. »(42) Ce sont les propos de Stéphane Druais au moment de passer la parole à l’un des invités d’une rencontre organisée sur le thème du web-documentaire. Le webdocumentaire a la particularité de mobiliser des métiers et des savoirs divers autour d’un même projet. Cette polyphonie énonciative se transcrit au sein même du dispositif web-documentaire historique. Emmanuel Souchier parle lui d’énonciation « collective »(43) et développe l’idée que chaque corps de métier qui intervient dans l’élaboration, la production et la circulation du texte laisse une « empreinte » sur ce dernier. Ces empreintes sont celles de culture, de pratique et de logiques diverses qui nourrissent le web-documentaire. Une démultiplication des auteurs conduit à une multiplicité d’approches d’un même sujet. C’est en partie la raison qui explique que certains web-documentaires possèdent une variété de possibilité d’accès à un même contenu. Ces différentes possibilités permettent d’élaborer une plus grande variété de parcours de lecture et ainsi s’éloigner de la linéarité de la narration.

Ce constat est corroboré par les professionnels des web-documentaires. Dans un article, Samuel Gantien et Laura Bolka soulignent que le webdoc est un format hybride qui « met en relation différents corps professionnels qui nourrissent un rapport particulier à l’image. Chaque champs professionnel appréhende le webdoc en fonction de sa culture de l’image, d’une pratique intériorisée de l’image.(44) » Cela va dès lors « conditionner les codes narratifs et esthétiques » du web-documentaire. La polyphonie énonciative propre au média internet impacte ainsi également la forme narrative du web-documentaire.

1.2.3.3- La question de l’intermédialité : le web-documentaire historique en est il une conséquence ou un précurseur ?

La déconstruction des formes narratives traditionnelles est impliquée par une troisième caractéristique du web : celle de l’intermédialité. Affirmer que le web-documentaire constitue un média à part entière serait certainement une erreur d’observation puisqu’il s’agit essentiellement d’un programme. Néanmoins, à l’image du média internet, le web-documentaire est un programme englobant plusieurs médias de manière simultanée. Du fait de sa richesse, l’internaute peut imaginer que des web-documentaires historiques tels que Les combattants de l’ombre, Berlin 1989 ou encore 17.10.61 sont des médias à part entière qui diffusent différents contenus sur tel ou tel sujet précis.

C’est en cela que trouve son sens l’utilisation du concept de Jürgen E. Müller. Dans un article publié dans la revue Médiamorphoses, l’auteur définit son concept d’intermédialité : « À cette époque, la notion d’intermédialité se fondait sur le « fait qu’un média recèle en soi des structures et des possibilités d’un ou de plusieurs autres médias et qu’il intègre à son propre contexte des questions, des concepts et des principes qui se sont développés au cours de l’histoire sociale et technologique des médias et de l’art figuratif occidental(45) ». La recherche en intermédialité devait donc tenir compte des « relations médiatiques variables et des fonctions (historiques) de ces relations(46) ». Les principaux domaines envisagés étaient :

a) les processus intermédiatiques dans certaines productions médiatiques ;
b) les interactions entre différents dispositifs ;
c) une réécriture intermédiatique de l’histoire des médias».(47)

Si nous prenons le temps de citer cet extrait de l’ouvrage de Jürgen E. Müller, c’est car cet auteur pense les médias en tant que processus. Tout dispositif médiatique s’inscrit dans une multiplicité de contextes qui impriment leur trace dans ce dispositif. Le web-documentaire est en quelque sorte un modèle d’intermédialité. Objet du média internet, il incorpore toutes les dimensions de l’intermédialité. Le web-documentaire valide en quelque sorte la théorie de McLuhan selon laquelle le contenu d’un nouveau média est constitué des anciens médias. D’autant plus que, dans certains cas, cette intermédialité est matérialisée au sein même du dispositif. Elle est matérialisée par des symboles, des habitudes ou usages médiatiques (anticipés par les auteurs) et des pratiques que mobilisent le dispositif du webdoc historique. Cette intermédialité s’incarne certes dans la variété des contenus mais également dans les repères mobilisés sur le média internet mais inspirés des médias précédents. Dominique Cotte et Marie Desprès-Lonnet parlent de « marque éditoriale »(48)

Les web-documentaires historiques utilisent ces marques éditoriales notamment celles de nombreux supports papiers tels que le journal ou le manuel scolaire.

Cette intermédialité portée par le média internet et le web-documentaire historique permet de s’affranchir de la logique de flux propre à la radio ou à la télévision. Ainsi la lecture des webdocumentaires peut être pensée et construite selon des logiques qui s’éloignent ou qui rompent avec la linéarité.

40 JEANNERET Yves et DAVALLON Jean, La fausse évidence du lien hypertexte, dans Communication & Langages N°140
41 SAEMMER, Alexandre, Le texte résiste-t-il à l’hypermédia ? dans DESEILLIGNY Oriane et CLEMENT Jean (Dir), Communication et Langage 155 : L’écriture au risque du réseau. Armand Collin, 2008
42 Vidéo de la rencontre organisée par la Scam le 20 janvier 2010 et animée par Stéphane Druais, visionnée le 17 mai 2012 [Disponible en ligne :http://www.dailymotion.com/video/xc0dia_doc-on-web_creation]
43 SOUCHIER, Emmanuel, Formes et pouvoir de l’énonciation éditoriale, dans SOUCHIER Emmanuel (dir.) Communication & Langage N°154, L’énonciation éditoriale en question, Armand CollIn, 2007
44 GANTIER, Samuel et BOLKA, Laura, L’expérience immersive du webdocumentaire : études de cas et pistes de réflexion, dans Les Cahiers du journalisme n°22/23, Automne 2011
45 Jürgen E. Müller, L’intermédialité, une nouvelle approche interdisciplinaire ; perspectives théoriques et pratiques à l’exemple de la vision de la télévision, in Cinéma 10, n°2-3, printemps 2000, p. 105-134
46 Ibid
47 Jürgen E. Müller, Vers l’intermédialité Histoires, positions et options d’un axe de pertinence, dans Médiamorphoses n°99
48 COTTE, Dominique et DESPRES-LONNET, Marie, Les nouvelles formes éditoriales en ligne, in SOUCHIER, Emmanuel (dir), Communication et langage n°154, L’énonciation éditoriale en question, Paris, Armand Collin, 2007

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