1.2.1 Centre et banlieue

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Espace, lieu, non-lieu, lieu vague… c’est bien le propre de la ville que de brouiller les parcours, même théoriques. Lieu réel, espace imaginaire : pour explorer la ville il faut peut-être commencer par son centre. Pour Mircea Eliade, le centre est ce qui fonde l’espace et permet d’y vivre (8). La projection ou découverte d’un centre équivaut selon lui à la création du monde, et il explore de nombreux mythes et cosmogonies où l’archétype du centre joue un rôle fondateur. Le centre se marque ou se remarque, axe cosmique, colline sacrée ou colonne qui relient Ciel et Terre et font de la ville le « nombril du monde ». A l’échelle de la ville moderne, comment cela se traduit-il ?

Il y a d’abord le centre-ville, cet espace vers lequel tous les panneaux convergent : centre physique de la ville, « kilomètre zéro » qui sert de point de repère. Il y a aussi la ville elle-même comme centre : comme Marc Augé le remarque, en France toute ville aspire à être capitale de quelque chose, du fromage, du chocolat ou de l’aéronautique, à se faire point d’attraction des flux économiques, symboliques et physiques (9).

Il y a enfin la ville qui se définit comme centre par rapport à la banlieue. Même à l’heure des métropoles éparpillées dans leurs périphéries et des communautés d’agglomérations, on sait généralement distinguer, instinctivement, ville et banlieue : les transports publics sont moins fréquents, les arrêts plus espacés ; les rues se prolongent mais changent de nom. La banlieue est synonyme d’ennui, de grisaille, ou pire encore, comme s’en émeut Céline : « Pauvre Banlieue parisienne, paillasson devant la ville où chacun s’essuie les pieds, crache un bon coup et passe, qui songe à elle ? (10) »

La banlieue n’a pas toujours été ce sous-lieu méprisé : elle apparaît d’abord comme un territoire d’une lieue autour du château, soit quatre kilomètres, où s’exerce le ban féodal, c’est-à-dire le pouvoir seigneurial de convoquer les vassaux (11). C’est donc un lieu de protection, intimement lié à la ville et au pouvoir. La banlieue moderne se définit en creux par rapport à la ville, comme si, en s’éloignant du centre, les dynamiques urbaines s’essoufflaient ; pourtant elles sont toujours essentiellement liées, physiquement par les transports, économiquement, et de plus en plus culturellement. Les frontières sont donc poreuses et les centres multiples : pour les auteurs du Dictionnaire. La ville et l’urbain, on pourrait même parler d’un « paradoxal décentrement de la société urbaine », vers le virtuel, vers l’extérieur (la banlieue, la campagne, où les acteurs économiques urbains peuvent désormais résider, utilisant les transports privés ou publics et la communication à distance), mais aussi vers l’intérieur (le privé, l’intime).

8 Cité dans Dictionnaire, « Centre », p. 46-47
9 Marc Augé, Non-lieux, p. 87
10 Louis-Ferdinand Céline, Bezons à travers les âges, « préface », Paris : Denoël, 1944, cité in Dictionnaire. La ville et l’urbain, « Banlieue », p. 27-28
11 Dictionnaire. La ville et l’urbain, « Banlieue », p. 27-28

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