1. Objectif et méthodologie

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1.1 Objectif

Reprenons la métaphore utilisée dans la conclusion du précédent chapitre : celle de la construction d’une maison. Celle-ci demeurerait cependant inhabitée. Sans compter le fait que les architectes et les maçons ne seraient pas payés, ce qui conduirait à l’arrêt des travaux. La construction de cette maison serait vide de sens.

Introduisons maintenant l’hypothèse suivante : la maison appartient à plusieurs membres de la même famille. Et bien que certains aient plus de parts que d’autres, aucun ne trouve les arguments qui lui permettrait de récupérer les autres parts et de l’occuper seul.

Ce faisant, la construction de la maison n’a pas de direction claire car personne ne s’accorde sur le nombre de pièces, la disposition des lits ou encore les coloris du papier peint pour la salle à manger.

Nous supposons que c’est exactement ce qui se passe pour l’ISR, il n’a pas de finalité claire car ses acteurs ne sont pas d’accord sur ce qu’il devrait réaliser.

Ce que suggèrent d’ailleurs les résultats de l’analyse des définitions, puisque 76% des définitions n’abordent pas l’objectif téléologique de l’ISR. Pourtant, des indices montrent que des visions existent, bien que rarement citées à travers leur responsabilité dans la société ou leur rôle de « guide » de responsabilité pour les entreprises.

Un aperçu du contexte international nous permet de replacer cette hypothèse dans un cadre historique. Rappelons-nous que l’ISR a vraiment commencé son ascension à la suite de l’explosion de la bulle Internet. Elle pouvait apparaître à l’origine comme une tentative de maîtriser les risques d’une manière innovante.

La crise de 2008 pose une question de toute autre nature : celle de la place de la finance dans la société. Or, il semble bien que cette question n’ait pas encore été résolue, puisque les velléités de régulation du secteur ont abouti à des mesures très limitées lors des précédents sommets du G20.

Il est donc tout à fait possible que l’ISR soit le prisme des débats qui parcourent le monde de la finance et que ses acteurs ont des points de vue antagoniques.

En d’autres termes, nous posons désormais la question suivante : le manque de formalisation apparent des objectifs de l’ISR résulte-t-il d’une opposition de point de vue entre ses différents acteurs ?

Hypothèse : des finalités de l’ISR coexistent mais certaines visions s’opposent.

1.2 méthodologie

La finalité d’un concept renvoie à une analyse complexe car celle-ci se fonde sur des valeurs et des systèmes de représentation propres aux acteurs. Pour cela, nous procéderons à une double analyse :

– Des textes : cela nous donnera des éléments plus exhaustifs quant aux questions que nous nous posons et permettra de combler les lacunes éventuelles issues d’un manque de formalisation des définitions.
– Des entretiens individuels : une série d’entretiens semi-directifs permettront enfin de confronter la réalité de l’ISR avec les éléments théoriques glanés dans les deux parties précédentes.

Le choix a été fait d’inclure les résultats des entretiens parallèlement à ceux des textes afin de corroborer cette première analyse.

. Textes analysés

Nous avons repris les textes utilisés lors de l’analyse des définitions qui détaillent, nous le verrons dans la suite de ce travail de manière plus précise, la finalité de l’ISR.

Nous posons une sous-hypothèse que le type d’auteurs déterminera de manière différente les questions inhérentes aux objectifs de l’ISR. Ces questions sont de trois ordres :

– Quelle est (actuellement) la finalité de l’ISR ?
– Que doit être la finalité de l’ISR ?
– Que peut être la finalité de l’ISR ?

Il est probable que les réponses aux deux premières questions résultent d’acteurs parties prenantes de l’ISR tels que des régulateurs informels (FIR/Novethic) ou des analystes ISR eux-mêmes, tandis que les réponses à la dernière question incomberaient davantage aux chercheurs dans une analyse « objective » de la situation.

Tableau 3 : La nature des auteurs au moment où ceux-ci ont rédigé leur texte

La nature des auteurs au moment où ceux-ci ont rédigé leur texte

Nous avons procédé à une dichotomie entre deux types d’auteurs qui ne correspondent pas forcément aux fonctions ou aux métiers des auteurs :

– Les acteurs : personne ou organisme capable d’influer par des moyens divers le processus ISR d’une société de gestion, d’une société de courtage ou de plusieurs d’entre elles.
– Chercheur : « Personne qui effectue des recherches d’ordre scientifique, qui appartient à un organisme de recherche. » (Larousse), (nous incluons aussi les étudiants dans le cadre de mémoires universitaires).

Notre définition des acteurs nous permet d’inclure des organismes et des personnes différentes au sein d’une même catégorie. Celle-ci contient les ONG qui peuvent modifier le comportement des sociétés de gestion par le truchement de pressions publiques (ex : le rapport ISR des Amis de la Terre), de la coopération (ex : comité de gestion ISR de Meeschaert GP intégrant le CCFD) ou par le lobbying auprès d’organismes de régulation publique (ex : Réseau Financement Alternatif). La catégorie des acteurs contient aussi les organismes de régulation tels que l’AFG ou Novethic (même s’il s’agit ici d’une régulation informelle s’opérant par l’octroi du label ISR).

Le deuxième tableau met en relation les auteurs ainsi que leur classification en tant que chercheur ou acteur selon leur manière de répondre à la question : « quel est l’objectif de l’ISR ? »

Tableau 4 : réponses des auteurs des textes étudiés aux trois questions posées

Réponses des auteurs des textes étudiés aux trois questions posées

A ce stade, il peut être important d’apporter quelques précisions sur les réponses des auteurs.

En l’absence d’objectif final et de définition partagée, il semblerait logique que les chercheurs déduisent des objectifs finaux divers de l’ISR. En effet, que ce soit dans le processus de sélection par l’intégration de certains critères privilégiés, ou que ce soit par la type d’ISR (thématique, best in class…), il semble évident que dans la pratique, les gérants choisissent eux-mêmes l’objectif final qu’ils affichent pour leurs fonds.

Un bon exemple est donné de cette tendance dans le rapport du Réseau Financement Alternatif :

« Beaucoup de congrégations religieuses, par exemple, sont depuis toujours attentives à la gestion de leurs actifs, en rejetant ou en incluant dans leur portefeuille d’investissement les actions des entreprises selon les mérites de celles-ci à l’aulne des critères qu’elles ont retenus. Une autre méthode est le consumérisme politique discursif qui dénonce une entreprise ou une catégorie d’entreprises pour tel ou tel acte posé en opposition avec les valeurs défendues. »(31)

L’organisme en conclut par la suite que c’est la société civile, par l’intermédiaire de son plaidoyer, qui définit les objectifs. Il est vrai que la société civile peut infléchir l’intégration de valeurs dans les fonds ISR, mais il est tout de même important de rappeler que les sociétés de gestion agissent tout d’abord pour le compte de leurs clients et que les entretiens réalisés dans le cadre de ce travail montrent que celui-ci est au centre des préoccupations des analystes ISR. D’autre part, le nombre encore limité de contacts entre les gérants ISR et la société civile tendrait plutôt à infirmer cette thèse.

En l’absence d’objectif « normé » de l’ISR, celui-ci résulte de conventions, il est donc possible que les chercheurs définissant un objectif prennent une position subjective basée sur une convention.

. Entretiens réalisés

Tableau 5 : réponse des acteurs interrogés aux trois questions posées

Réponse des acteurs interrogés aux trois questions posées

Des entretiens semi-qualitatifs ont été réalisés avec neufs personnes citées dans ce tableau. Seuls des acteurs de l’ISR ont été choisis, ce qui permet de compléter l’approche théorique issue de l’analyse des textes par des chercheurs.

Plusieurs types d’acteurs ont été sélectionnés pour comprendre les arguments déployés ainsi que les représentations selon la position des acteurs. Ce sont donc deux représentants d’ONG, un représentant de syndicat, une personne de société de courtage et de recherche financière et cinq acteurs issus de sociétés de gestion qui ont été sélectionnés. Ce déséquilibre apparent est compensé car les personnes issues des sociétés de gestion occupent des rangs différents et pratiquent l’ISR différemment.

– Résultats liminaires

Les tableaux trois et quatre permettent de révéler l’existence de plusieurs finalités de l’ISR. En effet, la réponse à la question quelle peut-être la finalité de l’ISR, induit plusieurs réponses possibles. A rebours, la question que doit-être l’ISR sous-tend que les acteurs peuvent être en désaccord avec la mission « réelle » de l’ISR.

Résultats de l’analyse de textes :

La majorité des chercheurs (6/10) prennent acte de l’existence de plusieurs conventions fixant des objectifs différents. Quatre chercheurs (Thoreau, Benassi, Bancilhon et Brill) définissent un objectif et prennent position.

En revanche, comme nous l’attendions, les réponses à la question de ce que doit être l’ISR sont l’apanage exclusif des ONG qui prennent position contre l’ISR tel qu’il est (selon elles) et proposent un objectif alternatif.

Les acteurs (AFG/FIR et Novethic) répondent quant à eux à la question : quel est l’objectif de l’ISR ?

Il manque ici la présence des acteurs principaux de l’ISR que sont les analystes ISR, nous analyserons leur point de vue lors de l’étude des entretiens.

Ceci valide donc notre hypothèse de la coexistence de plusieurs objectifs et montre que le type d’acteur influence la manière de répondre à cette question. Il convient donc d’analyser l’ensemble des réponses apportées aux trois questions. Car quel que soit la question posée (quel est, quel doit-être et quel peut-être), nous tentons de déterminer la totalité des objectifs finaux possibles de l’ISR.

Résultats de l’analyse des entretiens :

Les acteurs de l’ISR répondent tous à la question « quelle est la finalité de l’ISR ». Les résultats changent si l’on considère les acteurs pratiquant l’ISR du monde financier et les parties prenantes extérieures à l’ISR.

Les pratiquants se réfèrent davantage à leur propre vision pour définir ce qu’est l’ISR. Cela dit, deux acteurs admettent que l’ISR n’est pas un concept « monoforme » :

Par exemple selon, l’interviewé 7 (directeur ISR): « il y a plusieurs visions, c’est clair. On peut avoir l’éthique, le best-in-class, c’est-à-dire prendre les meilleurs dans le pire, l’approche engagement, c’est-à-dire comment je fais pour que l’entreprise même si elle est très mauvaise s’améliore et la dernière l’intégration ESG. Tu vois, on peut en trouver quatre tout de suite et en y réfléchissant quelques jours, on peut en trouver d’autres ».

L’interviewé 8 (analyste ISR) corrobore : « je ne suis pas sûr qu’il y ait une seule vision donc un seul objectif unificateur de l’ISR pour tous les praticiens et pour tous ceux qui s’y rattachent ».

Les deux analystes confirment par ailleurs notre hypothèse de départ selon laquelle les visions seraient en opposition même s’ils la relativisent : les visions « s’opposent un peu » mais elles peuvent être « complémentaires » pour l’interviewé 7 tandis que l’interviewé 8 utilise un euphémisme : les visions ne sont « pas contradictoires, mais assez divergentes ».

Enfin, les acteurs externes (ONG, syndicat) souhaitent voir l’ISR évoluer. Les deux représentants d’ONG se montrent critiques envers l’ISR et ont des projets différents concernant son futur et donc sa finalité ; l’interviewé 2 (ONG) insiste sur la nécessité de réaliser des exclusions communes à tout le secteur dans le cadre d’une réglementation. L’interviewé 3 (ONG) estime que l’ISR devrait aller vers des entreprises « manifestement responsables ». Dans sa vision, il est actuellement impossible d’évaluer le niveau de responsabilités des multinationales. Les flux d’investissement devraient donc se diriger vers « des secteurs qui n’ont pas d’argent » et avec une valeur ajoutée sociétale (environnement, insertion…).

Pour le représentant de syndicat, il y aurait deux objectifs finaux. L’un serait générique et consisterait à « modifier les pratiques des entreprises » et l’autre serait plus opportuniste et consisterait pour les organisations syndicales à « peser la façon dont les entreprises sont gérées » et donc à influer sur le rapport de force entre syndicats et dirigeants. Il se montre plus magnanime à l’égard des investisseurs dans la poursuite de ces buts et estime qu’ « ils essayent avec honnêteté de le faire. »

31 Bayot, Bernard, Demoustiez, Alexandra et Coeckelbergh, Steven. op.cit, p9 Réseau financement alternatif.

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