1-1) Un islam jugé à tort comme despotique et contraire aux « valeurs » occidentales :

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En effet, l’on ne peut pas dire que la réputation médiatique dont jouissent les pays dits « islamistes » soit des plus positives. L’islam, pourtant libéral par tradition – dans ses textes fondamentaux – fait aujourd’hui l’objet de nombreux questionnements, notamment concernant son degré de compatibilité avec le libéralisme économique, ou encore avec la démocratie (si tant est, bien évidemment, qu’il soit souhaitable d’appliquer un modèle économique ou politique universel à tous les pays du globe).

Par exemple pour Claude Imbert (célèbre éditorialiste du Point), la France a atteint avec l’islam « les limites de la tolérance », et « avec plus de trois millions de musulmans […] la magie du creuset national n’opèrera pas comme jadis avec les Polonais, […] Italiens, […] Espagnols et autres Portugais [puisque] la difficulté […] n’est nullement raciale : elle est culturelle, religieuse et tient à l’islam. » Selon lui, l’islam est donc incompatible avec « nos » libertés, avec « nos » sociétés et avec la démocratie tout court.

Et c’est régulièrement en effet que l’on entend affirmer l’islam comme incompatible avec les valeurs occidentales comme la liberté. Mais qu’en est-il vraiment ?

Comme l’explique Pierre Lison (chercheur en science cognitive à l’université d’Oslo) dans son article Islam et libéralisme (Contrepoints.org, 25 avril 2011), « une analyse poussée des fondements philosophiques de l’Islam donne une autre conclusion : la tradition islamique est profondément libérale [et] rien dans l’islam n’est incompatible avec une société de liberté et l’État de droit, bien au contraire. » Comme il le décrit dans la suite de son article, le régime juridique islamique :

- n’est ni une théocratie (législation cléricale), ni une démocratie (au sens de processus de décision majoritaire) mais une nomocratie, c’est-à-dire un régime dans lequel une loi, fixée une fois pour toutes, représente l’autorité suprême. Les musulmans considérant la loi divine comme objective (équivalente à notre « droit naturel » occidental), l’homme doit obéissance à la charia et non aux autres hommes.

- la liberté d’opinion et de religion doit y être appliquée : « Nulle contrainte en religion ! » (2:256). « Quiconque le veut, qu’il croit, et quiconque le veut qu’il mécroie. » (18:29).

- le pluralisme est respecté et la conversion par la contrainte est strictement interdite.

- la propriété privée a un caractère sacré.

- la productivité et le libre commerce sont favorisés. Le Prophète lui-même ayant gagné sa vie comme commerçant, la civilisation islamique est une civilisation marchande et, plus largement, la Coran maintient qu’il existe une harmonie entre les intérêts spirituels et les intérêts matériels de l’homme.

L’islam n’est donc pas une religion ascétique et le seul holà qu’il appose en matière d’économie est la modération en matière de consommation.

L’islam fondamental n’est donc nullement incompatible avec des notions comme le libéralisme économique ou l’Etat de droit. D’après les spécialistes du sujet, il est même à l’origine du système économique dit libéral.

Pour Pierre Lison, d’ailleurs, les impératifs imposés par l’islam « ne visent pas à soumettre l’homme à un calvaire terrestre avant le statut céleste, mais sont offerts comme un fortifiant l’aidant à traverser les épreuves ». Et comme le rappelle un autre spécialiste de l’islam, « pour les familiers de l’histoire de l’Islam, il est banal de dire que les musulmans sont en faveur du libéralisme économique. »

Mais alors comment cet islam fondamental ouvert, respectueux, et finalement pas si éloigné de la conception occidentale de l’économie, en est-il arrivé à souffrir de l’image inverse? Comment se fait il qu’aujourd’hui, nous occidentaux, ayons une image des pays islamiques aussi éloignée du portrait brossé ci-dessus?

C’est tout simplement parce que les principes fondamentaux décrits ci-dessus ne sont effectivement pas mis en application.

Certains pays « islamistes » sont bel et bien comme on les décrit dans les médias occidentaux : peu ouverts d’esprits, brutaux et très misogynes. Mais le Coran ou l’islam n’ont rien à voir là dedans. C’est là qu’il est important d’apporter la nuance.

De même que n’importe quel pays dans n’importe quel coin du globe, les pays à majorité musulmane sont perméables aux dictatures et aux dérives politiques. Ce n’est pas pour autant qu’il faut y voir une corrélation avec l’islam. De nombreux pays d’Asie, d’Afrique noire ou d’Amérique du Sud, ne sont pas non plus des modèles de démocratie ou de libéralisme économique.

Néanmoins personne n’y voit les conséquences d’une quelconque influence religieuse. Pourtant, où est la différence étant donné que ces pays là sont souvent également très marqués par l’influence religieuse ?

Pour Dean Ahmad, président du Minaret of freedom Institute et musulman « libéral », les pays « musulmans » sont tout simplement venus remplacer « l’ennemi russe » qui a disparu à la fin de la guerre froide. Comme il l’écrit, « le mythe du despote oriental a été utilisé [comme] nouvel alibi après la chute du communisme [pour] remplacer la crainte de celui-ci par la crainte d’un conflit culturel avec le monde musulman. »

Aussi, pour cet observateur aguerri de la relation Orient/Occident, les pays musulmans sont devenus malgré eux un « nouvel ennemi », « utilisé pour justifier un […] accroissement du pouvoir étatique, au nom de la sécurité nationale ».

D’après Ahmad, clairement, « si le monde musulman est soumis au despotisme, ce n’est pas à cause de l’islam » et « si le libéralisme a été absent du monde musulman les siècles derniers, […] les responsables sont en fait les libéraux européens qui, malgré [leur] doctrine anti-interventionniste […] sont restés silencieux [et] ont toléré l’impérialisme et le colonialisme. »

La plupart des spécialistes de la relation Orient/Occident s’accordent effectivement sur ce point. Selon eux une petite minorité d’extrémistes défigurent actuellement ce qui est la troisième des grandes religions monothéistes en invoquant la religion pour justifier des actes qui relèvent en réalité de la criminalité la plus commune.

Pour Luc Barbulesco, professeur de sociologie religieuse, « non seulement l’islam n’est pas opposé à l’Occident », il en est partie prenante, mais « toutes les oppositions que l’on [peut] faire sont largement artificielles ». Et « il y a une confusion délibérément entretenue par certaines forces politiques [concernant] l’islam et son rôle dans le système mondial actuel. »

A ce propos, Yves Montenay (docteur en démographie politique, diplômé de Sciences Politiques et président de l’Institut culture économie et gestion) abordait sans détours lors du colloque Islam et libéralisme une question qui revient souvent dans la bouche des profanes de l’islam : « les pays musulmans sont soit pauvres, soit riches de leur pétrole, mais dans tous les cas ils sont non ou mal développés [aussi] le Coran n’y est-il réellement pour rien ? ». Et pour lui effectivement, « non, le Coran n’y est pour rien, [il faut plutôt voir là] les effets des dérives dictatoriales.»

Mais en plus d’être qualifié de liberticide et anti-démocratique, l’islam est également souvent considéré comme synonyme d’isolement et de fermeture à l’innovation. Pourtant, encore une fois, et comme l’affirment les experts, « l’isolement n’est pas islamique » et « aujourd’hui, [certains] exploitent l’islam comme moyen de s’accaparer le pouvoir, mais l’islam n’est pas responsable de cette récupération » (Serghini Farissi, professeur d’économie à l’université de Fès au cours du colloque Islam et libéralisme, Paris, avril 1995).

Un autre « grand penseur de l’islam », l’historien américain Tony Sullivan, lutte contre cette propagation galopante des préjugés relatifs à l’islam. Au cours d’un congrès de la Philadelphia Society organisé en 1999, il parlait déjà d’une déformation de l’islam opérée par l’intégrisme et proposait de « chasser les malentendus » qui existent dans les pays occidentaux concernant l’islam.

Selon lui, la survivance d’une impression d’opposition entre l’islam et l’occident est non seulement fausse mais ridicule, et « les occidentaux ignorent souvent [que] l’islam partage avec le judaïsme et le christianisme une longue histoire commune ainsi que de nombreuses croyances et orientations religieuses et culturelles. »

Citant Léonard Liggio (un autre historien américain), il ajoute que, « sans aucun doute, le judaïsme, l’islam et la chrétienté font partie d’une même grande civilisation » et donc que la célèbre théorie du choc des civilisations d’Huntington (NDA : régulièrement avancée pour expliquer les tensions actuelles entre Orient et Occident), est en réalité infondée puisqu’elle ne prend absolument pas en compte ce paramètre essentiel.

Enfin pour sa part, le Dr. Maher Hathout, figure de proue de la « communauté musulmane » américaine, expliquait dans un article intitulé « L’islam et la démocratie peuvent-ils coexister dans un pays ? Oui, des élections libres à la majorité sont compatibles avec le Coran » que « comparer l’islam à la démocratie, ce n’est pas comme comparer des pommes à des oranges mais c’est plutôt comme comparer des pommes à l’idée de l’agriculture ».

Par cette métaphore, ce porte-parole musulman affirme que oui, une démocratie islamique est possible mais que non, elle ne pourrait être la copie conforme d’une démocratie occidentale pour la simple et bonne raison que chaque pays met en application une forme de démocratie qui lui est propre, en rapport avec son histoire et sa culture. Encore une fois, on se rend donc compte que ce n’est pas l’islam ou le Coran dans leurs fondements qui empêchent les pays islamiques de mettre en place des régimes démocratiques, mais que ce sont des facteurs extérieurs tout autre.

Par conséquent, l’islam ou le Coran se voient certainement aujourd’hui injustement désignés comme responsables de « tares » qui ne sont par de leur fait mais qui sont simplement caractéristiques de tout régime dictatorial. Une bonne communication de la part des représentants de l’islam pourrait certainement aider à la réduction de ces amalgames, malheureusement, le fonctionnement intrinsèque de cette religion n’y aide pas …

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