Une phase de stagnation

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Nous avions les outils théoriques et les pistes de recherche mais la porte d’entrée pour le terrain était introuvable. La recherche a stagné quelques mois, pendant lesquels la réflexion se poursuivait, souterraine, et les hypothèses prenaient forme.

Sur ces entrefaites, survient un événement qui aurait pu mener à l’abandon pur et simple du projet de recherche : l’enquêtrice est enceinte. Le questionnement qui suivit fut intense. A première vue, ce fait paraissait peu compatible avec un travail sur l’avortement, apportant un lot de nouvelles contraintes :

• Des contraintes matérielles, car il fallait déjà concilier le travail universitaire avec un travail alimentaire et une vie de famille.
• Des contraintes « psychologiques », qui nous ont poussée à faire la part des choses de façon encore plus rigoureuse. Ces contraintes personnelles engageaient la responsabilité de l’enquêtrice et de son entourage. Elles ont représenté un défi, mais pas un obstacle majeur.
• Et enfin, les plus difficiles, les contraintes vis-à-vis du terrain. La peur d’imposer une violence symbolique aux enquêtées, l’impossibilité morale d’arborer un ventre arrondi en posant des questions qui pouvaient les renvoyer à un vécu difficile, nous ont fait prendre des décisions drastiques.

Les entretiens auraient lieu uniquement avec des personnes complètement inconnues, qui ne pouvaient savoir la condition de femme enceinte de l’enquêtrice. Pour remplir ces conditions, un recrutement par le biais de forums de recherche sur internet nous a semblé pertinent.

Les entretiens auraient lieu par téléphone. Ainsi, nul besoin de constater la grossesse pour l’enquêtée, nul besoin de la justifier pour l’enquêtrice. Car malgré la posture de neutralité adoptée pour cette recherche, le corps envoyait un message orienté.

Nous avons posté une annonce sur deux forums, dans des sections consacrées à l’IVG, avec un lien renvoyant à un questionnaire en ligne. Le questionnaire finissait par la demande d’autorisation pour contacter la personne par téléphone pour un entretien approfondi. Les forums(83) ont été choisis tout simplement car ce sont les deux premiers qui s’affichent lorsque l’on fait une recherche de type « forum IVG » sur un moteur de recherche. Les « post » de ces forums ont été lus, étudiés même, pour dégager le langage qu’il convient d’utiliser. Le ton de l’annonce calque celui trouvé sur ces forums pour réduire la distance (en effet l’enquêtrice n’est pas là au même titre que les autres participantes, qui viennent échanger autour de leur expérience), en espérant par ce procédé leur donner envie de participer à l’enquête.

Si plusieurs personnes ont répondu au questionnaire (7), il est significatif qu’aucun entretien n’ait pu se faire. En effet les prises de contact téléphoniques n’aboutissaient pas. La période des fêtes de fin d’année, proche, a aussi sûrement joué un rôle défavorable. L’annonce a été retirée.

Nous avons ainsi constaté que l’approche de parfaits inconnus pour un sujet dit sensible pouvait produire certains résultats, mais pas ceux escomptés. Ces personnes étaient d’accord pour donner des informations factuelles et rapides, mais n’étaient pas assez engagées dans la relation avec l’enquêtrice pour échanger davantage.

83 Forums dédiés à l’IVG des sites Doctissimo et Au féminin.

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