Situation n°1

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Il s’agit de la première des deux études de cas proposées dans ce travail. Nous commencerons par un résumé de la situation, puis, grâce à un tableau récapitulatif, nous verrons la chronologie et le découpage séquentiel, d’après le surcode expliqué dans la partie méthodologique. Ensuite nous expliciterons les différentes rationalités et les torsions qu’elles opèrent les unes sur les autres, toujours d’après la méthode analytique de L. Sfez. Des mises en lien avec le contenu d’autres entretiens seront effectuées ponctuellement.

Résumé

Carine et Thierry sont en couple depuis 6 mois environ lorsque Carine ressent des douleurs aux seins et aux reins qui l’inquiètent. Elle appelle sa soeur pour savoir si cela correspond à des symptômes de grossesse. Après avoir confirmé son état par un test, Carine en parle à son copain pour qu’ils prennent la décision à deux. Ensemble, ils ont un discours rationnel et conviennent que ce n’est pas le moment. Carine doit néanmoins faire face à des émotions nouvelles, qu’elle tente de partager avec Thierry. Elle optera pour une IVG chirurgicale avec anesthésie locale.

Chronologie et séquences du processus de décision

Nous proposons un découpage en 4 séquences de cette situation. Les séquences correspondent à des unités d’action qui font sens et qui se suivent. Dans cette situation, la première séquence correspond à la suspicion d’une grossesse, qu’il s’agit de confirmer. C’est la séquence des tests de grossesse, où les actants cherchent à comprendre ce qui leur arrive. La deuxième séquence est celle de la discussion, en couple. C’est celle où les rationalités des deux actants vont se confronter. La troisième séquence, des démarches pour l’IVG, est celle où Carine fera face à de nouveaux discours, la mettant en porte-à-faux avec sa propre décision. Alors que Thierry, s’il participe activement à la plupart des rendez-vous médicaux, n’en trouve pas moins ce temps trop long, s’habituant presque à « côtoyer un petit être ». La séquence 4 est celle qui présente le moins de points communs pour les actants. Dans cette séquence, Carine rend visite à sa psychothérapeute, ce qui lui permettra d’être plus à l’aise avec sa décision, avant la chirurgie. Une fois l’IVG réalisée, Thierry traverse une petite période de culpabilité vis-à-vis de « l’enfant » « tué » (« ça aurait pu être possible et ça aurait évité d’avoir tué un enfant ») et de Carine. En effet, il est attendri de l’avoir vue en prise avec ses modifications corporelles et ses émotions de la courte période de grossesse. Nous verrons qu’il culpabilise d’avoir orienté la décision.

Chronologie et séquences du processus de décision

Rationalités

Dans ce processus de décision, un même actant peut être porteur de plusieurs rationalités. Carine et Thierry sont des personnes qui parlent beaucoup entre elles et qui s’auto-analysent. Nous avons donc pris en compte la manière dont eux-mêmes considéraient leurs logiques. Ainsi, Carine exprime dans l’entretien qu’elle était partagée entre deux rationalités contradictoires, qu’elle qualifie de « point de vue rationnel » d’une part, et « point de vue émotionnel » d’autre part. Suivons comment ces deux points de vue s’expriment dans son discours.

Les rationalités reconnues par Carine

Le « point de vue rationnel » : « je savais que j’étais pas prête et que je voulais pas d’enfant, maintenant, que j’étais pas suffisamment sûre de mon copain, de mes envies (…) ». « Bon, d’un point de vue rationnel je sais que c’est pas possible, que c’est pas le bon moment ». « J’étais dans un discours rationnel avec mon copain ». « Y avait le discours rationnel, où j’étais d’accord avec lui, on était tout à fait tous les deux sur la même longueur d’ondes ». Carine dit à son copain : « mais je pense pas que je veux le garder non plus, je suis pas prête ». Elle a parlé avec une amie, qui l’a laissé « lui évoquer toutes les raisons qui faisaient que j’étais pas prête ».

Des émotions accompagnent ce point de vue : « super angoissée », « c’était plutôt stressant en fait » (d’être enceinte).

Le « point de vue émotionnel » : « Et en fait, j’étais, finalement, super contente, enfin émue et un peu euphorique. Envie de rire, heureuse, c’était très bizarre ». « Je pense que j’étais heureuse parce que y avait quelque chose qui se passait en moi de beau, enfin, je sais pas, la sensation d’être… parce que j’avais une croyance que je serais jamais enceinte, ou que j’en serais pas capable, du coup, de sentir qu’on peut être mère, y avait une sorte d’excitation autour de ça ». « Y avait une espèce, ouais de bonheur, quelque chose d’assez bizarre. Je me sentais bizarre, en fait. C’est étrange. Ça devait être hormonal aussi, mais. J’ai découvert une nouvelle identité de mère, je me suis sentie mère, je me suis sentie autrement que femme et avec heu, et donc du coup un soulagement de savoir que je pouvais procréer et aussi avec un sentiment, comme si d’un coup j’avais des super-pouvoirs, j’avais des super-pouvoirs magiques de pouvoir donner la vie. Ça me paraissait fou. Vraiment un sentiment d’élévation et de, transformation et de magie. (…) Et le fait d’avoir senti que j’étais en train de devenir mère, enfin de le ressentir physiquement, ça m’a fait me rendre mère intérieurement, enfin, c’était bizarre. (…) C’est vrai que c’est comme s’il se passe un petit coup de baguette magique à l’intérieur. C’était rassurant, de voir que je pouvais m’approprier ce statut-là naturellement, quoi ». « Je me sentais tellement prête à être maman, et je trouvais ça tellement beau, et j’étais tellement émue que j’avais un peu peur quoi, de faire une bêtise ».

Les symptômes de grossesse

Si Carine, comme les différents protagonistes de cette situation, semble associer ce « point de vue émotionnel » aux transformations corporelles, qui la pousseraient à poursuivre la grossesse, nous maintenons qu’il s’agit plutôt d’une interprétation sociale de ces symptômes, liée à la valorisation du statut de mère. Les symptômes, en eux-mêmes, ne semblent pas particulièrement « beaux » si on les considère de manière détachée. Carine en parle en ces termes : « J’ai eu plein plein de symptômes horribles, j’avais tout le temps envie de vomir, j’avais la nausée en permanence, j’avais faim mais heu tout le temps. Et pourtant j’avais pas beaucoup de semaines, c’était très peu de semaines. Je devais avoir… 5 semaines. Et heu, j’étais extrêmement fatiguée et puis j’étais retournée en fait. Du coup comme j’avais pas de forces et que j’étais crevée, heu et puis un peu chamboulée par tout ça… et puis il se passait trop de choses dans mon corps, tout simplement. Après, je suis très sensible, donc ça joue aussi… Physiquement déjà j’aurais eu du mal à travailler, même si je sais que toutes les femmes le font, je sais pas comment elles font d’ailleurs. Mais je sais qu’on réagit pas toutes pareil mais heu, très dur ».

Par ailleurs, non constatons que ces symptômes, variables d’une femme à l’autre, peuvent néanmoins ne pas être interprétés positivement lorsque le statut de mère est déjà établi. Gloria a déjà 3 enfants lorsqu’elle tombe enceinte sans l’avoir voulu. Elle explique que, pour son fils aîné, l’influence des changements que la grossesse opère sur son état était presque un motif supplémentaire de ne pas la poursuivre à terme : « Lui il m’a supporté deux grossesses, parce qu’il a 10 ans d’écart avec la deuxième, 12 avec le troisième, et il préférait pas que je sois encore enceinte une autre fois. De toutes façons (rire), j’ai vraiment des humeurs, je suis insupportable enceinte.»

Héloïse est déjà mère également. Le délai pour l’IVG a été d’environ un mois, car, en tout début de grossesse, elle n’était pas considérée prioritaire par l’hôpital.

Les symptômes de grossesse ne l’ont pas émue positivement : « je ressentais vraiment que j’étais enceinte, dans mon corps et comme j’étais sûre que je voulais pas garder ce bébé, ben j’avais envie d’être enceinte le moins longtemps possible ». « Je me rappelle que ce mois-là il a été très très très long. Je me sentais vraiment fatiguée, avec toutes les hormones de début de grossesse que j’ai à chaque fois, fatiguée, nauséeuse, rien envie de faire… ».

Ainsi, l’interprétation des changements corporels est finalement relative et dépend du statut de la femme vis-à-vis de la maternité. D’une manière générale, la santé peut être en elle-même un sujet d’inquiétude pour la grossesse, comme nous le verrons dans la seconde étude de cas.

Un discours public, un discours privé

Notons également que le « point de vue rationnel » était le discours public, extérieur, celui donné au personnel médical par exemple, alors que le « point de vue émotionnel » ne s’exprimait qu’en privé, avec son copain, à qui Carine veut faire partager ses émotions, et avec sa soeur, qui peut la comprendre (étant elle- même mère) sans essayer de l’influencer dans sa décision. En revanche, la généraliste qu’elle consulte pour obtenir « un papier » pour l’IVG a un discours qui entre en résonance avec ce « point de vue émotionnel », ce qui déstabilise Carine : « Parce que en fait elle était très très enthousiaste et elle voulait pas signer le papier et j’ai dû la forcer presque et heu elle m’a dit que c’était magique, que c’était magnifique, que c’était extraordinaire, que je serais une maman extraordinaire. Enfin voilà, elle m’a complètement, elle m’a dit : « mais non, vous pouvez pas faire ça » ». « Donc, et moi-même, comme j’avais cette euphorie un peu, intérieure, que j’essayais de camoufler(85), quand j’ai vu qu’elle était complètement enthousiaste comme ça, ça m’a bouleversée, vraiment ».

« (…) après le test, deux jours après j’avais fait les analyses de sang. La biologiste, enfin je sais pas comment on dit, l’analyste, elle est venue me voir, elle était toute contente, elle m’a dit : « Ah, j’ai une bonne nouvelle, vous êtes enceinte.  »

Et elle était toute contente. Là j’ai commencé à avoir la boule au ventre. Là j’étais pas bien. Parce que du coup je me projette dans quelque chose de beau. Je m’imagine dans un contexte de joie, puisque c’est vrai que c’est beau ce qui se passe à l’intérieur, y a plein de choses qui se mettent en place dans mon corps, je l’ai senti et du coup je me dis : Wow, et c’est moi qui vais éteindre tout, tout ce feu c’est moi qui vais l’éteindre. C’est un peu bizarre. Finalement, le plus dur ça a été les gens comme ça, qui, un peu maladroitement, qui se sont… Elles m’ont fait douter, ouais elles m’ont fait vraiment douter ».

La différenciation des deux discours, privé et public, se retrouve encore plus fortement dans le récit d’Emilie, qui, cédant à la pression de son compagnon pour faire une IVG mais réticente en son for intérieur, croit percevoir une volonté de la part de l’équipe médicale pour qu’elle renonce à l’avortement. Elle doit donc les convaincre en jouant un rôle, notamment auprès de la conseillère familiale, pour pouvoir faire l’IVG : « Ils veulent savoir pourquoi j’avorte et pourquoi ceci. C’est plus une infirmière sage-femme pour préparer le truc et heu, je lui ai sorti une excuse à la con, je lui ai dit : ben je voulais voir si j’étais enceinte. Donc elle me prend un peu pour une chtarbée, mais ça m’arrange bien sur le coup en fait. Fallait jouer un rôle. Parce que sinon après elle allait me dire : « non mais », je sais pas. Et tout le long quand je croise, y a elle que je vois, y a d’autres personnes que je vois aussi (…) parce que j’ai rendez-vous avec un anesthésiste aussi. Toutes ces personnes me font comprendre que l’avortement c’est bien, c’est un droit pour les femmes et cetera, mais quand en fait elles changent d’avis, ils sont encore plus contents. (…) C’est du style : « OK, on comprend votre démarche, on comprend que vous ne vouliez pas le garder, on comprend tout ça, on va vous aider à ça ». Mais d’un autre côté, ils disent aussi : « si on vous revoit pas, c’est bien aussi ». C’est ce qu’ils espèrent, quand même. Parce que quelque part on tue quelque chose, quand même. C’est pas encore un quelqu’un, mais c’est quelque chose qui est… Donc voilà, donc juste ça me fout les boules quand ils me disent ça. Donc je leur dis : ouais, ouais, d’accord. Disons que quand je suis là-bas je joue un rôle quoi ».

S’intéresser au processus, se demander comment se prend une décision, permet de mettre en lumière cette différenciation du discours public, officiel, c’est-à-dire la ligne de conduite à laquelle on se tient, et le discours privé, intime, celui des doutes, qui met à mal l’unité affichée dans la décision. Les propos d’Emilie mettent en garde également contre les raisons qui peuvent être données pour justifier une IVG, et rappellent à quel point la question « pourquoi ? » peut être ressentie comme une agression.

Considérer les imprévus

Pour Carine, au-delà du « point de vue rationnel » et du « point de vue émotionnel », qu’elle identifie, une autre logique, relative à la manière même de considérer les imprévus de l’existence, affleure dans son discours.

Qui plus est cette vision des imprévus était elle-même en train de changer à cette période de sa vie. En effet, nous percevons cette évolution lorsqu’elle explique « Parce que en fait, toute ma vie, je me suis dit que si un jour j’étais enceinte et que j’étais pas prête, j’avorterais direct ». Et plus tard : « Et en plus c’est une période de ma vie où, heu, finalement, quand on commence à mettre du sens aux coïncidences qui se passent dans la vie… Moi, ça fait à peu près deux ans où à chaque fois qu’il m’arrive quelque chose dans ma vie, c’est pas par hasard, j’arrive à mettre quelque chose derrière. En plus je revenais de voyage et j’étais vraiment dans une dynamique comme ça où, quand je ressens des choses positives, ou quand il m’arrive des choses, comme ça, dans la vie, des événements, je les prends, je les accepte, quoi. C’est arrivé à un moment où j’avais ce mode de pensée, de fonctionnement. Donc je me suis dit : wow, logiquement, si je continue à être dans cette démarche où j’accepte ce qu’on m’envoie et ce que je ressens dans mon corps, logiquement, avec ce raisonnement que j’ai en ce moment je serais censée heu… je serais censée enclencher tout ça, et suivre ce qui se passe et accepter tout ça quoi ».

L’avis tranché de Thierry

Intéressons-nous à présent au discours de Thierry. Dès l’annonce de la grossesse, l’avis de Thierry est tranché : « Moi je l’ai su tout de suite que c’était trop tôt. C’était trop précipité ».

Même s’il est conscient que les difficultés matérielles peuvent avoir une solution, Thierry a une conception du déroulement de la vie à deux, en étapes, dans laquelle la venue d’un enfant n’est pas envisageable à ce moment-là : « Moi je voulais pas que ça soit un enfant qui me stabilise, en fait. Qui nous oblige à prendre une décision et puis des décisions professionnelles, que d’abord on décide de ce qu’on a envie de faire et après on s’installe et on fait un enfant ». « C’était pas possible quoi, c’était pas le moment, ça faisait même pas un an qu’on était ensemble, on venait d’habiter ensemble, y avait plein d’étapes que je voulais qu’on traverse ensemble, plein de choses que je voulais qu’on fasse, qu’on profite un peu l’un de l’autre ». « On s’est dit d’abord qu’on allait faire nos projets et qu’on ferait ça plus tard, mais qu’on allait d’abord se stabiliser un petit peu tous les deux ». « C’est juste, c’était inconcevable en fait. Carine elle travaillait pas, elle cherchait dans quel domaine s’orienter ».

Si nous reprenons nos conclusions du M1, nous constatons que Thierry situe leur couple dans la phase non propice à la venue d’un enfant. Le fait que le couple soit récent, en construction, ainsi que le fait que Carine ne travaille pas encore sont déterminants pour lui. Leur vie doit devenir plus « stable » pour pouvoir accueillir un enfant.

Le surcodage

Maintenant que nous avons détaillé les différentes rationalités prises séparément, nous allons étudier les interférences qu’elles effectuent et subissent par l’effet de surcodage.

Un processus, des décisions

En découpant de la sorte le processus décisionnel, nous pouvons nous apercevoir que ce que l’on nomme communément « la décision » est composé d’une suite de choix, de petites décisions qui vont constituer un tout.

Ainsi, la première décision que nous identifions est celle de Carine d’impliquer Thierry dans la décision. Autrement dit, elle a décidé de décider ensemble, d’ouvrir au couple un choix qui aurait pu être personnel. En ce qui concerne Thierry, sa décision personnelle a été immédiate, ce n’était pas le bon moment pour avoir un enfant. La décision du couple d’entamer la procédure pour une IVG, que nous pouvons situer à la fin de la séquence 2 (cf. le tableau), constitue encore une décision en elle-même. Et enfin, Carine, face à la question « à quel moment a été prise sa décision à elle ? », répond : « Quand j’ai parlé à ma psy. (…) Ma psy je lui ai parlé à la fin, après avoir vu la biologiste, après avoir vu la médecin… Par contre voilà, pour reprendre la réflexion de tout à l’heure, la biologiste et la médecin, ils m’ont vraiment retournée, c’est-à-dire que, vraiment ça m’a fait douter, vraiment. J’assumais pas complètement ma décision. (…) Donc j’assumais pas vraiment et la biologiste et la médecin elles m’ont cassée, fait douter, c’est parti complètement en live. Donc là j’étais pas bien. Et à la fin j’ai parlé à ma psy et on a fait le tour de tout ça et là, là j’ai vraiment assumé ma décision ».

Nous n’avons plus une décision mais au moins quatre, liées entre elles. En effet, la décision du couple dépend directement de la décision de Carine d’impliquer Thierry ainsi que de la décision de Thierry de ne pas avoir d’enfant à ce moment- là. De même, l’exécution de la décision du couple, c’est-à-dire la réalisation de l’acte, a été tributaire de la décision personnelle de Carine.

C’est dans cette interdépendance que l’on peut constater les effets d’appropriation, de traduction et de torsion des rationalités entre elles, pour un même actant ou entre eux. La décision de Carine d’impliquer Thierry montre qu’il y avait dans cette situation un enjeu strictement conjugal en parallèle de l’enjeu de constituer une famille ou non. Elle indique que dès l’annonce de la grossesse à son copain, elle a pris le soin de le rassurer sur la suite des événements : « Je l’ai rassuré en disant : t’inquiète pas, on va prendre vraiment la décision à deux et on va prendre vraiment le temps de réfléchir. On fera, vraiment, ce qu’il y a de mieux pour nous deux. Voilà. Donc je l’ai rassuré ». Lui- même perçoit cet enjeu : « Je pense que c’est vraiment la première vraie décision qu’on a prise à deux ».

Ce souci d’impliquer, de rassurer son copain explique la grande prise en compte de sa décision à lui. Il faut également noter que cette prise en compte a été possible car il y avait suffisamment de proximité entre les rationalités des deux actants. Le refus d’engendrer à ce moment-là était présent des deux côtés, rendant l’entente possible.

Mais Thierry se rend compte du poids de son propre avis et craint d’avoir orienté la décision. Après l’IVG, il aura une courte période de culpabilité, liée, entre autres, à cet aspect-là : « Et je pense que sur le coup elle était peut-être moins convaincue et que c’est le jour J qu’elle était sûre d’elle. Mais au début c’était peut-être plus moi. C’est peut-être pour ça que je t’ai dit que je culpabilisais après coup ». « Ça aurait été différent si j’avais dit tout de suite que je le veux quoi ».

C’est en quelque sorte l’« excès de pouvoir » de sa propre opinion dans le processus global de décision qui semble culpabiliser Thierry. Sans sa participation à lui, sa copine aurait peut-être gardé l’enfant : « Je pense que une femme qui est seule et qui a pas un mec, si le mec s’est barré par exemple, et qu’elle a envie d’avoir un enfant, je pense que, le fait de ressentir l’enfant en toi, je pense que t’as plus (davantage) envie de le garder ». « Après coup on a eu une période délicate. C’était pas tout rose, un mois après à peu près et je pense que, inconsciemment, moi je devais culpabiliser, elle, elle devait m’en vouloir, je pense. Et du coup on a eu une période un peu compliquée ».

Le poids de l’avis de l’homme dans la décision finale peut susciter des sentiments divergents. Ainsi, pour Jonathan, c’est au contraire l’ « insuffisance de pouvoir » des hommes qu’il semble déplorer. Pour lui, ne pas avoir le dernier mot est dur à supporter : « Quelque part, pour les hommes, il y a quelque chose qui est assez heu, comment exprimer ? Quelque chose qui est assez difficile dans le sens où lorsqu’il y a la conception d’un enfant (…) qui est une erreur, finalement, puisqu’il y a eu un problème de contraception, c’est non désiré… Heu en fait, la personne qui a le dernier mot c’est quand même la mère et là, l’homme il peut rien faire, quoi. (…) Enfin ce qu’il a à dire finalement il peut le dire mais bon c’est pas lui qui aura le dernier mot. La décision c’est pas lui qui la prendra ». « C’est quelque chose de difficile à vivre ». Lors de l’entretien avec sa compagne, elle nous avait expliqué la réaction qu’il avait eue face à sa grossesse en ces termes : « il était un peu catégorique que c’était normal que je me fasse avorter, vu que lui il voulait pas le garder ». Ainsi, la possibilité de ne pas avoir son avis pris en compte angoisse Jonathan.

La perception du corps gravide par le conjoint

Dès la première séquence de ce processus décisionnel Thierry est réceptif au changement du corps de sa copine. Avant même que la grossesse ne soit confirmée par l’examen sanguin, il perçoit des signes : « Ça se voyait, elle avait pris un peu des joues, des seins, tout ça quoi. Donc je m’en doutais quoi ». Au fil de ce laps de temps, qui lui paraît trop long, Thierry est attentif au corps de Carine et cela l’émeut : « J’étais un peu plus attendri, je sais pas pourquoi. Parce que ça fait bizarre, parce qu’il y a un organisme vivant dans son ventre et heu tu sais que c’est le tien, je sais pas y a un truc, un truc un peu différent. Mais même elle, même elle, elle était, je sais pas, un peu différente. Vachement de confiance en elle, je sais pas y avait un truc ». Elle-même est consciente de ce regard, et cherche à partager avec lui les émotions qui accompagnent les changements corporels : « Il voyait plein de symptômes et je lui disais : oui mais c’est tellement beau ». « Je lui disais : mais je suis complètement chamboulée, parce que je vis des choses tellement incroyables que… Et je lui racontais tout. Donc il a vécu ça avec moi ».

Carine perçoit également l’effet produit sur Thierry : « mon copain il était complètement dévoué, en fait, vraiment. Donc, heu, il m’amenait un verre d’eau, il était à mes petits soins, vraiment. Et du coup on était vraiment dans une bulle.

Il était complètement amoureux, complètement ému, il était plus ému que moi, limite ».

Cet effet est pour lui perturbant. A force d’être attentif et ému par le corps et les émotions de sa compagne, le « point de vue émotionnel » dont elle nous a fait part s’installe progressivement en lui : « Entre le moment où on l’a su et le moment où a eu lieu l’IVG il s’est passé presque trois semaines et c’est beaucoup trop long. Parce que plus les jours passent et plus son corps changeait, plus tu vois, tu vis avec, quoi, au bout d’un moment tu t’y habitues, quoi. Quand le jour de l’IVG arrive ça fait déjà trois semaines et t’as déjà presque vécu avec l’idée d’avoir un enfant. Et je pense que c’est ça qui m’a un peu perturbé après coup. (…) Tu fais que parler de ça, donc tu sais plus, quoi. T’es parti d’un constat qui était plutôt simple et puis après tu vis avec ce petit être à côté de toi et puis, tu sais plus. Je pense que c’est ça qui est perturbant ».

Pour l’étude de cette situation, le découpage séquentiel ne s’arrête pas à l’acte médical. La quatrième séquence prend en compte l’après intervention, où les actants vivent un décalage. Thierry, comme nous l’avons vu, a un contrecoup, que Carine ne comprend pas très bien : « Et par contre, post-opération, je trouve qu’il l’a plus mal vécu que moi. Avec beaucoup de regrets de cette période, et avec des doutes, à savoir si on avait vraiment pris la bonne décision. Il m’en a fait part. Parce que c’est vrai qu’après, il m’a reproché d’être plus distante et d’être moins présente, après le, après l’opération. Moins câline… (tu l’as ressenti aussi ?) Pas du tout, je m’en étais pas rendu compte justement. Parce que, je lui en ai pas voulu parce qu’il a été tellement présent et tellement parfait que, on a tellement vécu tout en même temps, ensemble. Du coup j’avais vraiment l’impression que j’avais pris la bonne décision, qu’on y avait pensé à deux. Je me suis pas sentie influencée ou quoi que ce soit. Je lui en voulais, mais alors, pas du tout. Parce que c’est vrai que souvent… je sais que ça arrive. Mais j’assumais complètement ma décision et donc du coup, au contraire, j’étais reconnaissante de son comportement, son attitude depuis le début donc heu, j’ai pas eu le sentiment d’être plus distante du tout. Mais apparemment oui ».

Analyser cette situation sous forme d’étude de cas, avec la méthode du surcode, nous a permis de repérer les différentes rationalités des actants. Celles qu’ils revendiquent, celles qui les ont perturbées et celles qui s’inscrivent en filigrane de leur discours. Cette étape de séparation des propos en fonction de la rationalité qui les sous-tend était nécessaire pour que nous puissions percevoir l’effet de surcodage. En effet, dans le processus de décision, les différentes rationalités ne sont pas hermétiques les unes aux autres. Chaque actant, lorsqu’il reçoit le discours de l’autre, se l’approprie en le traduisant, en le transformant, selon sa propre rationalité. C’est en fonction de cet effet que le processus de décision connaît une évolution, marquée par plusieurs choix successifs, comme nous l’avons vu avec Carine et Thierry.

Pour lui comme pour elle, ce n’était pas le bon moment pour avoir un enfant. Ce début de grossesse a inscrit la question de la maternité et de la paternité à l’ordre du jour pour ce couple en construction, chacun s’interrogeant, pour soi et ensemble, sur un éventuel projet d’enfant. Ainsi, pour eux, ce processus aboutit à un véritable choix de vie, de couple.

85 Souligné par nous.

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