PARAGRAPHE I : LE DEVELOPPEMENT, L’AUTRE ARME ANTI TERRORISTE

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Le développement économique et social du sahel est un élément clef pour la stabilité de la région et consécutivement, pour sa sécurisation (A). De ce fait, la coopération et le renforcement des efforts des pays du sahel en matière de développement permettrait de sortir cet espace de l’ombre du sous-développement et de l’insécurité (B).

A- Le développement, condition de la stabilité au sahel

Promouvoir le développement socioéconomique de la région sahélienne (1) et résoudre la question des crises alimentaires dont sont victimes les populations sont aujourd’hui des équations incontournables pour conjurer le terrorisme au sahel (2).

1- De la nécessité de promouvoir le développement socioéconomique de la région

La région sahélienne est devenue un repaire de menaces pour « la paix et la sécurité régionale et internationale ». Résoudre ce problème exige outre l’option militaire, des stratégies complètes en faveur du développement économique, social et humain. La stabilité politique dans la région passe par le renforcement et l’encouragement des investissements productifs. Les Nations Unies ont longtemps soulignées la dimension apaisante du développement et n’ont cessé par la suite d’alerter sur les risques d’un monde déséquilibré, dans lequel « tandis qu’une partie de l’humanité vit dans le confort et même dans le luxe, une autre partie, de loin plus nombreuse, végète dans une misère extrême. (…) Partout, la jeunesse est en effervescence (…) » et le fossé séparant les riches des pauvres n’ayant cessé de s’élargir, « cette situation déplorable a contribué à accroître la tension dans le monde »(396). En conséquence, le développement n’est pas seulement une exigence moral ou matériel, c’est aussi un outil qui contribue à la stabilité du monde et répond aux intérêts et à la sécurité de tous. Il convient de remédier à la pauvreté dans la région du sahel parce qu’elle est insupportable, mais aussi parce qu’elle est un facteur de déstabilisation. Les populations des régions sahélosahariennes vivent dans un grand dénuement consécutif à plusieurs années de sécheresse, de famine et du faible niveau de développement. Et l’exploitation des ressources naturelles dont regorge cet espace n’a pas eu d’impact sur les populations. Cette situation nourrit des frustrations et des sentiments d’injustice.

La lutte contre le terrorisme et le crime organisé au sahel ne saurait se concevoir sans une implication des populations concernées. L’intégration régionale et notamment le développement d’un marché commun pourraient contribués à soustraire les populations du sahel à la pauvreté et la misère. A terme, si nous participons à une amélioration du progrès dans la région sahélienne, nous pourrions assister à un assainissement de l’insécurité transfrontalière dans cette zone. Les manœuvres stratégiques de lutte contre le terrorisme ne peuvent véritablement se réaliser et être efficace, que si elles sont inscrites dans une démarche qui dépasse le traitement symptomatique du phénomène pour appréhender les causes profondes qui l’animent. Dans cette perspective, plus de justice sociale contribuerait, à n’en point douter à bâtir des piliers de stabilité pour tout le continent, et, ipso facto, à réduire la sensibilité au discours terroriste. Le développement et la stabilité en Afrique pourraient trouver un nouvel élan si la volonté et le courage politique de s’attaquer avant tout à la corruption existent bel et bien, mais surtout si l’appréhension de la thématique sécuritaire se fonde sur la définition d’intérêts économiques partagés, évalués préalablement à l’aune des menaces communes entre partenaires africains et non africains(397). Toutefois, la sécurité alimentaire reste l’autre préoccupation qui doit être prise en compte pour que la paix revienne.

2- Résoudre la question de la sécurité alimentaire au sahel

La sécurité alimentaire doit être au cœur des préoccupations. C’est dans l’espace sahélien que les grandes sécheresses de 1973 et 1984 ont fait le plus de ravages en hommes et en troupeaux. Et ces événements furent en partie à l’origine des révoltes touarègues qui se sont succédées depuis. De cycliques, les crises alimentaires et nutritionnelles sont devenues récurrentes et plus complexes. Une nouvelle forme de discrimination s’est installée : celle du marché. Les produits alimentaires peuvent être disponibles mais inaccessibles du fait de leur prix. Les pasteurs et agropasteurs sont particulièrement concernés comme l’a montré la crise alimentaire au Niger en 2005. En effet, aux alternances de périodes humides et sèches que le sahel a régulièrement connues au cours du dernier siècle, succèdent désormais des sécheresses graves et durables qui, outre leur intensité, repoussent les limites des zones humides vers le Sud. Selon les projections, cela devrait s’aggraver à l’avenir, dans le contexte du réchauffement climatique de la planète. Et comme le souligne un récent rapport, « les changements climatiques constituent une menace de taille pour la croissance du secteur agricole et l’atteinte de la sécurité alimentaire dans l’espace UEMOA. C’est l’ensemble des écosystèmes terrestres, côtiers, marins et des systèmes humains qui seront affectés par les effets négatifs du changement climatiques »(398).

Dans une région où l’agriculture est essentiellement pluviale, la vulnérabilité des activités agricoles, au demeurant peu mécanisées et d’un rendement assez faible, est évidente. Cette vulnérabilité alimentaire(399) n’est pas sans lien avec l’installation des groupes terroristes dans la région sahélienne. Ceux-ci profitent de l’insécurité alimentaire de certains pays du sahel plus précisément ceux de l’espace CEDEAO pour mieux développer leurs activités et s’enracinent dans la région parfois avec les complicités locales. L’aide ciblée n’apporte aucune réponse au problème de la décapitalisation des ménages ou celui de l’insécurité alimentaire chronique. Et l’avenir paraît sombre avec les perspectives climatiques et pluviométriques qui s’annoncent défavorables. Face à cette situation, les pays de l’Afrique de l’Ouest et leurs partenaires internationaux doivent tirés les leçons de la marginalisation des franges sahéliennes, de leurs populations et de leurs territoires. Ils doivent renforcés à court terme les stratégies de développement et d’aménagement des zones sahéliennes, de la Mauritanie, du Niger et du Tchad. Ils doivent appuyés la mise en œuvre de politiques ambitieuses à moyen et long terme dans le domaine de l’agriculture au sens large du terme. Ils doivent notamment porter un autre regard sur l’économie pastorale et agropastorale et mesurer enfin, le coût de l’inaction. Quoiqu’il en soit, les appuis politiques et financiers obtenus auprès des grands acteurs internationaux deviennent dès lors indispensables.

B- La coopération et le renforcement des efforts des pays du sahel en matière de développement

Le sahel, espace pauvre s’il en est, est logiquement l’objet d’attention des bailleurs bilatéraux (1) et multilatéraux (2) qui d’une manière ou d’une autre apporte leur aide à cette région.

1- Le soutien indéniable des partenaires bilatéraux

Le premier constat à observer est que les partenaires bilatéraux des pays sahéliens sont nombreux et, dans la majorité des cas, très généreux. Le sahel connait donc une pression très forte d’acteurs bilatéraux qui aujourd’hui tendent à se détacher comme acteurs majeurs dans la région et se distinguent tant par les volumes qu’ils engagent que par les secteurs qu’ils couvrent. C’est le cas des pays comme la France, les Etats-Unis qui en plus d’une contribution financière importante sont aussi présent dans le domaine de la coopération militaire avec les Etats de la région. A côté de ceux-ci, sont aussi présent, le Canada, les Pays-Bas, l’Espagne, le Royaume-Uni qui contribuent fortement à l’Aide public au Développement délivrée au Mali, à la Mauritanie et au Niger.

Cette dernière a par ailleurs décidé de se retirer de la région lors de la révision de la politique bilatérale d’aide au développement qu’il a effectué en Mars 2011. Le gouvernement de David Cameron a choisi un recentrage drastique et n’interviendra plus que dans vingt sept pays au maximum dans lesquels l’intervention du Royaume-Uni présente un intérêt significatif. Les pays du sahel sont directement touchés par cette révision politique puisque le désengagement des programmes bilatéraux sera effectif au plutard en 2016. Cela étant, si le Royaume-Uni préfère laisser aujourd’hui un pays comme la France intervenir sur un terrain qu’elle ne maîtrise pas trop, c’est parce qu’elle n’y avait jamais été très présent.

En 2009, l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE)(400) a identifié 18 pays membres de son comité d’aide au développement comme donateurs au Mali.

Ils lui ont apportés au total quelques 548 millions de dollars. Les USA par exemple engagent des crédits considérables. A cet effet, l’assistance américaine au Mali n’a cessé d’augmenter ces dernières années, après avoir stagné entre 50 et 60 millions de dollars annuels entre les années 2005 et 2008(401). Le Mali est en Afrique subsaharienne, l’un des pays cible du Millenium Challenge Corporation, et il a reçu à ce titre près de 123 millions de dollars en 2010(402). Le Canada et les Pays-Bas sont aussi, traditionnellement, des bailleurs très importants pour le Mali, puisqu’ils étaient en 2008, les premiers contributeurs de l’Aide Public au Développement reçu par ce pays. Les contributions d’Ottawa ont dépassées 99 millions de dollars en 2008 et ont atteint les 81,5 millions de dollars en 2009, pendant que celles des Pays-Bas atteignaient ces deux années-là, les 80 millions de dollars, après avoir même dépassé les 100 millions de dollars en 2005. L’Allemagne fournit également une aide importante à Bamako, qui a dépassé celle de la France en 2009, avec un apport total de plus de 54 millions de dollars. Le Japon, la Suède, l’Espagne ou le Luxembourg, font partis eux aussi des donateurs significatifs au Mali, dans une manière toutefois moindre, pour des montants respectivement de 35,5 millions de dollars, 28, 9 millions de dollars, 24,3 millions de dollars et 22,8 millions de dollars. Dans l’ensemble, les secteurs qui reçoivent les aides bilatérales les plus importantes sont le secteur productif ; agriculture en premier lieu suivi de près par l’éducation, la santé, de l’eau et de l’assainissement. A côté de cette aide bilatérale, vient s’ajouter l’aide multilatérale nécessaire à la région tout comme la première.

2- Les apports des partenaires multilatéraux

Selon les données publiées par le Comité d’Aide au Développement de l’OCDE, les institutions multilatérales sont également des acteurs particulièrement actifs dans la région sahélienne. Le Mali a reçu en 2009 près de 420 millions de dollars des apports extérieurs(403). La plus grosse contribution était celle de l’Agence d’Aide au Développement de la Banque Mondiale, près de 167 millions suivi des apports des institutions de l’Union Européenne estimés à 102 millions de dollars et de la Banque Africaine de Développement (BAD) soit près de 60 millions de dollars. Les organisations du système des Nations Unies interviennent de manière plus modeste, pour un total cumulé de près de 39 millions de dollars, à la charge de l’UNICEF (14,7 millions de dollars), du PNUD (11,1 millions de dollars), et du FNUAP (2,6 millions de dollars). Dans l’ensemble, ces contributions multilatérales sont relativement stables et reparties entre près d’une quinzaine d’organisations.

Les instituions européennes apparaissent comme les premiers contributeurs, avec un total de plus de 67 millions, devant l’Agence d’Aide au Développement de la Banque Mondiale, un peu moins de 39 millions de dollars, suivi de la Banque Africaine de Développement avec 26,9 millions de dollars. Pour ce qui est de l’ONU, c’est encore l’UNICEF qui était le premier donateur Onusien, avec plus de 18 millions de dollars devant le PNUD (8,8 millions de dollars). Les principaux Etats bénéficiaires se trouvent en Afrique de l’Ouest soit le Mali, le Niger et la Mauritanie principalement les plus exposés aux menaces sécuritaires y compris à la crise alimentaire qui secoue souvent le Nord de leur territoire et qui ont un impact sur le progrès socioéconomique de la région.

396 Confère les résolutions 1710, 2626 de l’Assemblée Générale des Nations Unies.
397 Laurence AIDA AMMOUR, « Les défis de sécurité dans la zone saharo-sahélienne et leurs répercussions dans la région Méditerranéenne », Seguridad y Defensa en el Mediterranéo (SEDMED), CIDOB, 25 octobre 2010, p. 9
398 Rapport de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD), « Changement climatique et sécurité alimentaire dans la zone UEMOA : défis, impacts, enjeux actuels et futurs », juillet 2010, p. 27.
399 Par vulnérabilité alimentaire, on désigne le fait pour une personne ou une population d’être : 1. Exposé à des aléas/risques (exposition) ; 2. Sensible à ces événements (sensibilité) ; 3. Sans avoir la capacité immédiate à y faire face par ses propres moyens ou par la mobilisation d’autres ressources ou personnes (réactivité) ; 4. Ni la possibilité de revenir à un état antérieur de moindre fragilité (résilience). Confère Robert Chambers, Vulnerability : how the poor cope ? University of Sussex, 1989.
400 L’OCDE est une organisation dont l’objectif est de promouvoir les politiques qui améliorent le bien-être économique et social partout dans le monde.
401 Comité d’Aide au Développement, OCDE, « Répartition géographique des ressources financières allouées au pays en développement ; versement, engagements, indicateurs par pays, 2005-2009 », 2011, p. 174.
402 http://www.usaid.gov/policy/budget/cbj2010/2010_CBJ_book_2.pdf.
403 Comité d’Aide au Développement, OCDE, « Répartition géographique des ressources financières allouées au pays en développement ; versement, engagements, indicateurs par pays, 2005-2009 », 2011.

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