I- INTRODUCTION

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Introduction

Ce qui jusqu’à la première moitié du XXème siècle est encore la place communale, où les amis de Georges se rencontrent et s’échangent des paroles – à travers l’air pur – « sur les bancs publics, bancs publics, … », est devenu en l’espace d’un petit demi-siècle une agora à dimension planétaire où les interactions interpersonnelles se font via les pixels numérisés et l’écriture digitale.

Avec l’évolution fulgurante des technologies de l’information et de la communication (T.I.C.), nous voilà aujourd’hui projetés dans une réalité digne de la série télévisée Star Trek de la fin des années septante. La prise d’assaut par les écrans de notre quotidien privé, comme public, est encouragée par les médias de masse largement imprégnés de l’idéologie néolibérale.

L’opium actuel du peuple, c’est la transcendance matérialisée du dieu Internet. Depuis les années nonante, les moyens de communiquer via le Réseau se sont démultipliés : courriels, forums, blogs, téléphones cellulaires, tablettes numériques, jeux en ligne multi-joueurs et autres réseaux sociaux… virtuels.

La toile d’araignée géante a fini par agglutiner dans ses filets beaucoup d’entre nous, dont de nombreux jeunes. Internet et les jeux informatisés deviennent la seconde – pour ne pas dire la première – famille au sein des foyers occidentaux. Ce coffre à trésor, recelant de réponses à tous styles de questions, peut parfois se révéler comme une véritable boîte de Pandore. S’il en est souvent ainsi pour les adolescents vivant sous le toit de leurs parents, comment n’en serait-il pas autant – voire davantage – pour les jeunes placés en institution, mis à distance ou parfois totalement privés de relations affectives de sang ?

J’ai souvent été fortement interpellé, dans ma pratique professionnelle – successivement au sein de plusieurs S.A.A.E. – face à une manifestation particulière d’angoisse, de frustration, d’impatience ou encore de forte colère, émanant de jeunes bénéficiaires, par rapport à des besoins insatiables de consommer du virtuel.

D’aucuns demandaient avec insistance, par exemple, s’ils pouvaient « aller sur l’ordi », alors qu’ils n’avaient même pas fini d’avaler leur quatre-heures lors de leur retour de l’école.

J’aimerais aussi évoquer la conduite de ce bénéficiaire de douze ans, à qui j’avais demandé d’éteindre l’ordinateur – sur lequel il était « scotché » depuis une heure – parce qu’il était le moment pour lui d’aller se coucher. En réponse à ma demande, ce dernier avait d’un seul mouvement de bras tapé le casque d’écoute contre l’écran du moniteur et s’était acharné de ses deux poings fermés sur le clavier. Ce qui me pose encore question, c’est d’observer parfois certains adolescents enfermés dans une espèce de bulle hermétique, qu’il est difficile de franchir, quand les écouteurs de leur baladeur numérique sont enfoncés dans leurs oreilles, tandis qu’ils font convulsivement aller leur pouce sur le clavier de leur GSM. Enfin, je suis déconcerté lorsque j’apprends par une collègue qu’elle a découvert que l’une de nos résidentes, quatorze ans, dévoile sa vie intime sur un Skyblog.

Des situations relevant du rapport qu’entretiennent les jeunes quotidiennement avec ces technologies sont nombreuses. Toujours est-il que les cas, que je viens d’évoquer, sont suffisamment révélateurs pour illustrer leur besoin d’habiter prioritairement des espaces virtuels, comme si ces univers parallèles se résumaient à l’essentiel de leur épanouissement personnel.

Loin de moi l’idée de vouloir stigmatiser les jeunes placés en institution (d’ailleurs je suis contre les étiquettes) en qualifiant leur comportement compulsif, à l’égard des TIC, d’abandonnique. Néanmoins, le manque ou l’absence de lien à leur famille ne constitueraient-ils pas la racine d’une quête existentielle se caractérisant par une relation passionnée avec les machines ? Dans ce sens, je m’inquiète le plus de savoir ce qu’il adviendra de leur rapport au Web lorsqu’ils vivront en autonomie, émancipés d’un cadre éducatif. Ou quand, au mieux, ils réintégreront leur milieu d’origine généralement plutôt « sous-équipé » pour cadrer correctement ce type de loisir. Une fois sortis du cadre contenant et « spécialisé » du milieu institutionnel, « nos » jeunes n’auront-ils pas tendance à se réfugier de façon vorace dans les doux bras du Réseau pour mettre du baume sur certaines blessures à peine cicatrisées, si pas suintantes, de leur histoire personnelle ?

Ainsi, la question centrale qui me taraude l’esprit est la suivante : comment, en tant qu’éducateur de SAAE, construire une relation éducative porteuse pour prévenir les usages problématiques des interfaces numériques ?

D’autres questions découlent de cette première interrogation. En voici les principales :

• Comment la plupart des éducateurs de Foyer se positionnent-ils par rapport à la question des médias numériques ?
• Que puis-je apporter moi-même pour faire évoluer la prise en considération de l’impact de ces technologies au sein d’une institution ?
• Comment promouvoir chez les adolescents plus d’équilibre entre le temps passé devant les interfaces et les autres activités du quotidien ?

Pour trouver des réponses à mes interrogations, j’ai fait l’inventaire des services traitant et faisant la prévention de la dépendance des jeunes aux TIC, en Wallonie. C’est ainsi que j’ai fini par rencontrer un assistant social de l’asbl liégeoise Nadja, en décembre 2009. Après m’avoir donné son point de vue sur la question de la cyberdépendance, il m’oriente vers le centre de documentation de l’association. J’y recueille alors des noms comme Tisseron, Stora, Nayebi, Gustin… Autant d’auteurs qui ont traité de façon approfondie la problématique me rapprochant de leurs points de vue. En eux, j’ai trouvé des manières originales et diversifiées de concevoir et traiter cette problématique.

Il m’a également semblé intéressant de participer, en avril 2013, à une soirée d’information Webetic – Nos enfants sur le Net en toute sécurité.

Mon travail s’érige en quatre axes principaux.

Dans un premier chapitre, je présente le cadre professionnel dans lequel j’ai effectué les interventions relatées dans ce TFE, à l’occasion d’un stage de huit mois.

Le deuxième chapitre est subdivisé en trois volets, principalement conceptuels. Dans le premier volet, un peu plus méthodologique, j’analyse le fonctionnement de l’équipe éducative qui m’a offerte une place en son sein. Une deuxième subdivision rendra compte des différents outils de réflexion et d’action que m’ont inspirés les auteurs cités plus haut. Une troisième et dernière sous-partie définit des concepts et moyens – extraits des cours que j’ai suivis durant ma formation – dont le contenu m’a également servi à cerner des problématiques et trouver des solutions exposées dans un chapitre subséquent.

Enfin, dans le dernier chapitre, je décris ma vision du métier à travers les cinq fonctions principales de la profession d’éducateur spécialisé, en illustrant parfois mes propos avec des exemples concrets de ma pratique.

NB : Pour des raisons purement déontologiques et éthiques, les prénoms qui suivront dans les prochaines pages sont totalement fictifs.

Certains concepts utilisés sont écrits en gras, suivis de ‘‘*’’. Ces notions sont expliquées en III.- 3. Les mots en gras et en italiques, suivis du même ‘‘*’’, sont plus intelligibles en III.- 2.1. et III.- 2.2.

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