Description de l’échantillon

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Au total, huit femmes ayant vécu une ou deux IVG dans les 3 dernières années (pour un total de 10 IVG) ont été interviewées. Un second entretien, bref, reprenant quelques points précis, a pu être réalisé dans la plupart des cas. Des entretiens ont également été menés avec quatre des hommes « coresponsables » de la grossesse interrompue, une soeur confidente et une conseillère conjugale et familiale dont le travail consiste à faire les entretiens pré-IVG dans un centre hospitalier.

Le monde médical

Idéalement ce travail aurait comporté un volet sur l’accompagnement médical de l’IVG. En effet, le dispositif, tel qu’il fonctionne aujourd’hui en France, met la femme (ou le couple) qui veut avorter en contact avec plusieurs professionnels appartenant au monde médical au sens large. Un premier rendez-vous avec un/e généraliste, puis un/e gynécologue en consultation privée ou à l’hôpital, l’échographe, le/a conseiller/e conjugal-e et familial-e (souvent appelé « psy » par les interviewées). Des rencontres considérées par certaines comme autant d’étapes à franchir dans le marathon de l’avortement. Les représentations, les opinions de toutes ces personnes ont un impact sur le vécu de l’intervention, parfois sur la décision même. Car il s’agit bien d’une relation de pouvoir où les interlocuteurs n’ont pas le même poids.

Nous avons dû renoncer à ce volet pour une raison encore une fois de temporalité. Nous souhaitons néanmoins prendre en considération l’entretien avec la conseillère conjugale et familiale de l’hôpital dans nos résultats d’analyse. En voici le résumé :

Un entretien de recherche avec une personne dont le travail consiste à mener elle-même des entretiens. Ce renversement des rôles créait une certaine tension chez la conseillère, qui s’est inquiétée à plusieurs reprises de notre jugement.

Employée du Centre de planification de l’hôpital, son travail consiste principalement à recevoir les femmes et éventuellement leurs accompagnateurs, pour l’entretien pré-IVG. Selon elle, l’entretien a trois objectifs majeurs : parler librement, expliquer le déroulement de l’IVG et résoudre les problèmes de contraception.

Parler librement : La conseillère pense que ce que les femmes viennent chercher, c’est un moment d’écoute, et que c’est ça le plus important. Elle relate que certaines de ces femmes sont très seules et n’ont personne d’autre à qui en parler. La conseillère pense que l’IVG peut être l’occasion d’ouvrir les yeux sur ce qu’on vit. Car, selon elle, « C’est pas toujours un désir d’enfant une grossesse. Tester si on est fertile, dire quelque chose dans sa famille (…) ». Elle essaye, avec ses interlocuteurs, de balayer toutes les possibilités, de les projeter dans le futur, de les faire réfléchir à ce que c’est vraiment. Dans les cas de consultation en couple par exemple, si les deux ne sont pas d’accord, elle offre un espace de médiation, le triangle permettant que chacun s’entende sans s’énerver. Il lui arrive également de devoir rappeler la loi : personne ne peut forcer une femme à avorter, ou de la contourner : lorsque le délai pour faire l’IVG en France est dépassé, elle oriente sur l’Espagne.

Expliquer le déroulement de l’IVG : Il s’agit surtout d’accompagnement et de rassurer ceux qui s’inquiètent. Elle indiquera à plusieurs reprises qu’elle a davantage de temps pour le faire que les médecins, les secrétaires…

Les problèmes de contraception : il s’agit de parler de « ce qui a cafouillé » et de ce qui sera mis en place après. Cet aspect est très important à ses yeux et revient plusieurs fois au cours de notre entretien. Pourtant, questionnée sur les personnes qui reviennent pour une seconde IVG, elle se résigne : « Alors, là, on reparle contraception, qu’est-ce qui s’est passé ? Mais franchement, au fond de ma tête je me dis, parce que la contraception, on aura beau avoir toutes les méthodes possibles, il y a des choses plus fortes que la raison ».

Ce qui la touche le plus, c’est lorsque la personne hésite. Elle distingue plusieurs types d’hésitation :
- Lorsque le compagnon est parti : Si la femme a un certain âge, ou si elle n’a jamais eu d’enfant.
- Lorsque la situation financière ne le permet pas (elle prend de la distance par rapport à ce motif souvent évoqué : « C’est ce qui est dit, ce qui est mis en avant ». « Il y a des fois je sais pas » ; « je prends ce qui m’est dit. Je ne suis pas là pour juger »), ce qui concerne surtout les couples qui ont déjà plusieurs enfants.
- Les jeunes filles qui voudraient bien poursuivre leur grossesse mais qui ne peuvent pas car « vis-à-vis des parents, de la famille, c’est compliqué, ils ont pas fini leurs études, ils n’ont pas d’argent… ». Quelquefois les parents viennent avec, dans l’espoir que la conseillère fasse changer d’avis la jeune fille. Même si elle refuse de prendre ce rôle (« moi je suis pas là pour ça »), elle ne peut s’empêcher d’avoir un avis sur ces grossesses dites précoces : « On ne peut pas se départir complètement de ce qu’on sent. Y a des filles, on sent que l’histoire elle est mal partie quoi », « moi je trouve que ça traduit un malaise de la société. C’est pas le désir d’enfant. Enfin, c’est pas un désir d’enfant normal ».

Dans l’hôpital où elle travaille, la procédure peut varier en fonction de la secrétaire qui prend les rendez-vous. Car si les mineures sont obligées d’avoir cet entretien, pour les femmes majeures il est optionnel. Certaines secrétaires ne précisent pas ce caractère optionnel et « envoient d’office ». Cela ne dérange pas la conseillère, qui pense que c’est bien que les femmes viennent la voir. Elle craint qu’un choix ouvert rebute les patients : « Souvent, les gens ne savent pas ce qu’est une conseillère conjugale. Ils se font une fausse idée. Si on leur proposait ils diraient non. Alors que je pense que ça peut les aider, en fait ».

Avec cette remarque, nous nous retrouvons face au flou qu’elle ressent autour de sa profession : « ça porte mal son nom conseillère. Ça vient de l’anglais conselling, tenir conseil ensemble pour trouver une solution, c’est pas pour leur donner des conseils ». Dans la formation même des conseillères, il semble y avoir une grande diversité. Cette conseillère avait été formée par le Planning familial qui se positionne « plus sur le terrain ». Elle explique qu’il existe également des formations par l’Ecole des parents « qui est plus poussée psychanalyse, je crois » et par le Cler, « une école de conseillères qui est catho, carrément ».

Elle est consciente de l’impact que l’entretien peut avoir et cherche à respecter les limites de son rôle : « Après, moi, je suis pas psy, je veux pas aller au-delà de mon rôle. Et ça c’est difficile aussi, je trouve, la limite de, comment ça s’appelle quand on rentre trop dans l’intimité des gens ? ». « C’est pas anodin quelqu’un qui pose des questions ». Elle déplore le manque de lieu de réflexion autour de sa pratique professionnelle, ainsi que le manque de retours : « je sais pas si je les aide » ; « je sais pas si je fais bien, hein ».

Revenons à notre échantillon. Les 8 femmes interrogées avaient entre 18 et 40 ans au moment de l’entretien, parmi lesquelles 4 avaient environ 30 ans (de 29 à 31). Pour cinq d’entre elles il s’agissait de la première IVG. Deux d’entre elles ont voulu me faire part de deux IVG chacune, qui avaient eu lieu dans les trois dernières années, période concernée par l’enquête, et qui étaient liées. Sur ce total de 10 IVG, 4 l’étaient par intervention chirurgicale et 6 par voie médicamenteuse. La moitié des femmes interviewées avait déjà un ou plusieurs enfants au moment de l’IVG.

Le choix d’interviewer la soeur confidente se justifie non pas par sa participation effective à la décision, mais pour cerner les contours et les enjeux de ce rôle. En effet, la confidente était un personnage présent dans la plupart des situations.

Nous souhaitons ajouter quelques précisions au sujet du second entretien réalisé avec la quasi-totalité des femmes de l’échantillon. Il s’agissait de rappeler les femmes interrogées quelques temps après l’entretien principal afin de compléter, par des questions ciblées, quelques informations trop partielles, ou de vérifier la compréhension d’un enchaînement de faits, d’une chronologie. Ce procédé, prévu dès le premier entretien, permettait à l’enquêtrice de garder une porte ouverte en cas de besoin. Il a cependant posé quelques problèmes. Pour l’une des femmes interrogées, les événements intermédiaires ont été tellement éprouvants (nouvelle IVG et perte d’un membre de sa famille) qu’elle n’a pas souhaité nous parler à nouveau, répondant tout de même partiellement à quelques questions par e-mail. Pour une autre, la situation avait totalement changé : elle n’avait plus le même discours vis-à-vis de son IVG, disant la regretter au moment du deuxième entretien. Il ne nous est pas possible de prendre ce fait en compte dans notre analyse. En effet, il aurait fallu faire un deuxième entretien approfondi et traiter la situation de manière diachronique. Nous le mentionnons toutefois car il est significatif dans la mesure où le discours recueilli à un moment donné n’a de valeur que par rapport à ce moment-là. Il est important de garder en mémoire que l’état d’esprit d’une personne concernant un fait vécu change avec le temps. Cette dimension mériterait d’être prise en compte à part entière dans une enquête plus approfondie.

Nous n’avons pas cherché à établir un échantillon représentatif de la population. La diversité réside dans l’âge, les périodes de vie, les configurations relationnelles. Si par cette diversité nous pouvons affirmer que l’enquête est significative, nous ne pensons pas avoir atteint un point de saturation.

En effet, le contraste entre l’entretien de pré-enquête et les entretiens du corpus analysé nous rappelle que les situations de vie les plus originales, dans le sens de moins courantes, apportent beaucoup à la compréhension des mécanismes et des enjeux.

Description de l'échantillon 8 femmes, 10 IVC
Modalités des entretiens
Entretiens relatifs

Bien que non représentatifs, ni de la population en terme de caractéristiques socioculturelles, ni de la diversité des situations vécues, et dans la mesure où l’objet de cette enquête est de comprendre un processus, les quelques cas étudiés vont nous permettre de répondre à nos hypothèses de recherche, et de poser sur la question un nouveau regard.

Le rapport à l’objet (contrairement aux règles académiques, le sujet change pour cette partie plus personnelle et je passe du « nous » au « je » l’espace de cet encadré) :

Voici une note plus personnelle, adressée avant tout aux personnes que j’ai connues au cours de la recherche et qui ont accepté de m’accorder le temps et les mots d’un entretien. Grâce à elles, ce mémoire existe. Un grand nombre de ces personnes m’ont spontanément demandé si elles pourraient avoir accès aux résultats, et c’est pour moi un devoir et un honneur de leur restituer. Le mémoire sera disponible en ligne et l’adresse internet communiquée à tous les enquêtés.

J’ai le sentiment qu’il serait juste que je me dévoile également, après avoir entendu leurs histoires intimes. Que je leur dois de donner, au-delà de l’enquête, de l’analyse, du travail intellectuel, un peu de ma personne. Du point de vue de la pertinence pour le travail de recherche, les conditions de production de ce mémoire ayant été particulières, les analyser donnera certainement plus de profondeur au propos.

C’est l’influence que mon parcours personnel a pu avoir sur ce travail que j’essaierai de déterminer à présent. Quoi dire ? Où s’arrêter ? Oui, moi aussi j’ai vécu une IVG. Et comme tant d’autres j’aurais préféré ne pas avoir à passer par là. Mais il se trouve qu’un autre enfant n’était pas envisageable à ce moment-là. En revanche, non, ce n’est pas parce que j’ai vécu une IVG que j’ai choisi ce thème de recherche. Disons que, peut-être, le fait d’avoir connu cette « expérience » m’a permis de me sentir autorisée à traiter la question.

En réalité c’est un avortement que je n’ai pas fait, alors que tout mon entourage proche ou éloigné l’aurait trouvé tout-à-fait normal, qui m’a fait me poser autant de questions sur le rapport des femmes à la maternité. Je n’avais pas prévu de tomber enceinte. J’avais 16 ans. Lycéenne et pas en couple stable. Mon petit copain, étranger, était déjà retourné dans son pays au moment où j’ai su que j’étais enceinte. C’est le médecin qui a insisté pour que je fasse le test car je n’en voyais pas la nécessité, nous nous étions toujours protégés. Mais voilà, quand j’ai su, c’était clair. Ma décision, j’ai dû la défendre contre tous. Ce n’était absolument pas normal qu’une jeune fille de 16 ans, dépendante financièrement, avec « tout l’avenir devant elle », et cetera, décide de poursuivre une grossesse. Il faut préciser que ce n’était pas un choix idéologique, mais une force interne, difficile à expliquer. De même, pour dissiper tout malentendu, je ne pense absolument pas que les jeunes filles qui tombent enceintes devraient toutes poursuivre leur grossesse. À l’époque je n’ai pas compris pourquoi certaines personnes de mon entourage se permettaient autant de s’immiscer dans ma vie et d’essayer de m’imposer leur point de vue. La solution, pour moi, des années plus tard, a été de chercher à comprendre les normes sociales de la maternité, les différents aspects du rapport à la maternité et les logiques en filigrane. Ainsi, dans mon parcours, la maternité est liée aux études.

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