3.1.1. Une approche scientifique

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3.1.1.1. Le point de vue

Tout d’abord, et de manière générale, dans le champ des sciences humaines et sociales dans lequel nous travaillons, le rapport sujet-objet est particulier. En effet, s’il est nécessaire d’objectiver ce que l’on observe, le chercheur ne peut s’extraire de la situation sociale qu’il analyse, contrairement à d’autres champs de recherche comme les sciences de la vie par exemple. Le nôtre est-ce lui de la psychologie sociale, branche des sciences humaines et sociales. Il s’agit donc de réfléchir, au cours de notre travail, sur le rôle du chercheur-enquêteur dans le cadre de ce champ d’études. Ceci afin de prendre conscience des effets qu’il induit dans le cadre de son propre travail de recherche.

3.1.1.2— L’objectivation

La prise de distance entre l’apprenti chercheur que je suis et mon objet d’étude, même si elle ne peut être absolue comme nous venons de le voir, est absolument nécessaire. Elle permet de ne pas introduire dans mon analyse mes propres opinions ou croyances, en particulier quand il s’agit de travailler sur les représentations sociales comme nous le faisons. Il ne s’agit pas d’écarter les miennes, puisque j’en ai par définition. Ce peut être mes représentations sur les anglophones du Québec ou sur la culture Québécoise. Pour en éviter leurs effets dans mon étude, R. Amossy (47) souligne l’importance d’apprendre à les interroger. Moore va plus loin en se demandant même si le travail de recherche scientifique d’une manière générale est à l’abri de représentations (Moore, 2001 : 70). Elle y répond en nuançant ses propos à travers le caractère relativement stable, grâce à la terminologie, et flexible, grâce à son principe de contradiction, des représentations scientifiques par rapport aux représentations sociales.

C’est donc à travers cette prise de conscience et de distance que nous pourrons qualifier notre travail de véritablement scientifique. De plus, cette prise en compte de nos représentations pendant le travail de recherche est à mettre en parallèle avec le souci de considérer notre présence lors des entretiens. Le linguiste américain Labov qui a minutieusement décrit cette situation en étudiant le parler vernaculaire des Noirs américains à New York(48) a donné un nom à cette problématique : le paradoxe de l’observateur.

Mais comment gérer ce phénomène dans le cadre de nos entretiens ? Et de manière générale, y a-t-il une méthode en particulier pour atteindre l’approche scientifique pour laquelle nous plaidons ici ?

3.1.1.3— Des processus plutôt qu’une méthode

D’après le Grand Robert de la langue française (2001), et si nous retenons la quatrième acception du terme « méthode » :

« Ensemble de démarches (ou de dispositions) raisonnées, suivies dans une activité (ou prises dans un domaine) donnée ».

Par extension, il la définit comme une « manière de se conduire, d’agir, suivi habituellement (sans idée de réflexion préalable) ». Dans les derniers propos de cette définition, nous voyons l’ambigüité d’un terme pourtant très utilisé dans le monde scientifique. Le dictionnaire de sociologie du même éditeur (1999) présente plus précisément la problématique posée par ce terme dans notre champ d’études : faut-il privilégier l’approche scientifique de Durkeim, ou compréhensive de Weber ? L’auteur, André Akoun, parle ainsi d’un « dilemme épistémologique » sans chercher à le résoudre (p. 338).

En prenant clairement position, Kaufmann (2007) nous inspire beaucoup quant à sa manière d’aborder le travail de recherche en sociologie. Selon lui, le travail du chercheur doit laisser de côté toute méthode standardisée au profit d’une méthode « artisanal » (Kaufmann, 2007 : 16). Il estime en effet que la première nourrit une sociologie de production industrielle de données et affaiblit le débat théorique, alors que la seconde « permet davantage d’apprendre à construire l’objet scientifique dans toutes ses dimensions » au bénéfice de l’invention théorique (Ibid). De plus, l’auteur inverse l’approche globale du travail de recherche : « le terrain n’est plus une instance de vérification d’une problématique préétablie, mais le point de départ de cette problématique » (Kaufmann, 2007: 23). L’auteur reconnait faire référence à Anselm Strauss et sa Grounded Theory(49) (1992), la théorie méthodologique qui part des données, plutôt que des hypothèses. Ensuite, « il faut confronter régulièrement et de façon contrôler les modèles d’explications avec les faits, telle est la fonction de la méthode » (Ibid : 26). Théorie et méthode sont donc deux instruments souples au service du terrain et non pas une fin en soi. Nous souscrivons au propos de Kaufmann et les prenons pour notre compte, car ils répondent précisément à l’approche qualitative qui est la nôtre et que nous allons justifier.

3.1.2— Une approche qualitative

Afin de répondre à notre question initiale, nous avons choisi de mettre en évidence certaines représentations sociales chez nos informateurs. L’approche à utiliser pour ce faire est sans équivoque chez de nombreux auteurs à commencer par Vignaux :

« Il n’y pas de représentation sociale sans langage comme sans lui, il n’y aurait de société. » (Vignaux, 1994 : 28)

Pour extraire concrètement ces représentations, nous rejoignons les propos de Moore : « … les représentations sont des objets de discours qui se construisent dans l’interaction, grâce au langage et à la médiation d’autrui, observables au moyen de traces discursives. » (Moore, 2001 :103)

Le caractère imprévisible d’un entretien ne permet en effet d’observer ces traces qu’après coup :

« Seule une démarche a posteriori permet de reconstituer le cheminement du discours et d’induire la présence de représentations sociales. » (Moore, 2001 : 96)

En effet, comme nous l’avons expliqué dans le paragraphe 2.2.3, la relative stabilité de ces représentations nous permet de les considérer comme un « déjà là », d’après les termes de Moore, que nous pouvons mettre en évidence par l’analyse du corpus obtenu.

Pour notre travail, l’entretien est donc largement privilégié aux questionnaires standardisés, outils de prédilection pour une approche quantitative. C’est donc dans le cadre d’entrevues que nous allons avoir accès aux représentations de nos informateurs. De quelle manière allons-nous les interroger ? Kaufmann écarte l’entretien standardisé, c’est-à-dire directif : « La méthode de l’entretien standardisé touche une strate bien précise : les opinions de surface, qui sont les plus immédiatement disponibles. » (Kaufmann, 2007 : 20)

Nous voyons là que cette méthode est en effet bien mal adaptée pour notre travail qui étudie les « savoirs enfouis » (Kaufmann, 2007: 50) que sont les représentations sociales.

Kaufmann nous explique ainsi qu’au lieu de chercher à s’effacer devant l’informateur pour limiter les effets de sa présence, l’enquêteur doit au contraire s’engager dans ses questions pour engager les réponses de l’informateur (Ibid : 19). Le paradoxe de l’observateur de Labov dont nous avons parlé plus haut n’apparait donc pas comme un problème en soi, mais plutôt comme un outil qui, s’il est bien manipulé, va permettre d’obtenir les représentations de nos informateurs dans le cadre d’une conversation approfondie. Blanchet et Gotman résument parfaitement l’ensemble de ces propos :

« L’enquête par entretien est l’instrument privilégié de l’exploration des faits dont la parole est le vecteur principal, cette conversation par laquelle la société parle et se parle. Ces faits concernent les systèmes de représentation (pensées construites) et les pratiques sociales (faits expérimentés). »
(Blanchet, 2010 : 23)

Quant aux politiques linguistiques familiales qu’il s’agit de découvrir dans notre recherche par le biais des représentations, Deprez est là aussi sans équivoque :

« Incontestablement, l’écoute de la parole familière dans l’intimité de l’entretien autobiographique sur la vie quotidienne, est plus appropriée à l’apparition des données qui nous intéressent qu’un questionnaire. » (C. Deprez, 1996 : 42)

C’est ainsi que l’entretien individuel dans le cadre d’une discussion guidée d’une trentaine de minutes a été préféré à toute autre méthode d’investigation. Ces entretiens seront enregistrés et retranscrits pour être analysés.

Enfin, opter pour l’enquête qualitative a de nombreuses conséquences quant aux processus de recherche. Nous verrons plus loin nos choix quant à l’élaboration de l’échantillon et le rôle du guide d’entretien.

47 Ruth Amossy, 1991, Les idées reçues. Sémiologie du stéréotype, Paris, Nathan
48 Labov W., 1976, Sociolinguistique, Paris, Éditions de Minuit, 458 p.
49 L’auteur traduit Grounded Theory par « théorie venant d’en bas » (Kaufmann, 2007: 25).

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